LVII
Quand Derooda eut présenté sa lettre a la Banque de la Schusterstrassc, à Mayence, et demandé Joseph Kalonymos, on l'introduisit dans un salon où, devant une table et arrangeant des lettres, était assis l'homme à barbe blanche qu'il avait vu dans la synagogue de Francfort. Il portait le même chapeau de feutre, les mêmes vêlements, et, à côté de lui, on voyait un portemanteau tout bouclé, sur lequel étaient jetés une couverture et un manteau. A l'entrée de Deronda, il se leva, mais ne bougea pas de sa place et ne lui tendit pas la main. Fixant sur lui ses petits yeux clairs et pénétrants, qui reluisaient comme des escarboucles sur sa figure parcheminée, il dit en allemand:
— Bon! c'est vous maintenant qui venez me chercher, jeune homme?
— Oui, je vous cherche pour vous témoigner ma reconnaissance, comme à l'ami de mon grand-père, répoudit Deronda; mais je suis obligé, je le crains, de vous causer de l'ennui.
Kalonymos ôta son chapeau et découvrit sa tête couverte d'épais cheveux blancs, en disant avec cordialité:
— Ainsi, vous n'êtes pas lâché d'être, quelque chose de plus qu'un Anglais?
— Au contraire, s'écria Daniel, je vous remercie de tout cœur d'avoir aidé à empêcher que je ne demeurasse dans l'ignorance de mon extraction, et d'avoir pris soin du coffre que mon grand-père vous a confié.
— Asseyez-vous! asseyez-vous ! dit vivement Kalonymos, qui s'assit lui-môme, et fit prendre place à Daniel auprès de lui, en caressant sa barbe pendant qu'il examinait le jeune visage du petit-fils de son ami.
— Jeune homme, dit-il après une pause, je me réjouis de n'avoir pas encore repris mes voyages et que vous soyez venu à temps pour me faire voir l'image de mon ami, lorsqu'il était jeune; pour me faire voir que vous n'êtes plus détourné de la communion de votre peuple; pour me faire voir que vous ne frémissez plus d'une orgueilleuse colère à l'attouchement de celui qui avait l'air de vous prendre pour un juif. Vous venez avec reconnaissance me redemander la parenté et l'héritage qu'une tentative malfaisante aurait voulu vous enlever. Vous venez me déclarer volontairement et du fond de l'âme: « Je suis le petit-fils de Daniel Charisi, » n'est-ce pas ?
— Assurément, répondit Deronda. Mais permettez-moi d'ajouter qu'à aucune époque je n'ai été tenté de traiter un juif impoliment, par la seule raison qu'il était juif. Vous devez comprendre que j'aie refusé de dire a un étranger: « Je ne connais pas ma mère! »
— Péché! péché! s'écria Kalonymos en étendant les bras comme s'il maudissait et en fermant les yeux. Ce fut un vol à notre peuple, comme lorsque nos jeunes garçons et nos jeunes filles furent emmenés dansl\Edom romaine. Mais cet espoir a été déçu. Je l'ai frustré. Quand Daniel Charisi était adolescent et moi seulement un enfant lui allant à l'épaule, nous avons fait le vœu solennel d'être toujours
amis. Il disait: « Lions-nous par In devoir, comme si nous étions fils de la même mère. » Du commencement à la fin, son penchant le porta à fortifier nos âmes par des liens. « Lions l'amour au devoir, disait-il, car le devoir est l'amour de la loi, et la loi est la nature de l'Éternel. » Voilà comment nous nous attachâmes l'un à l'autre; et, quoique plus tard nous ayons été séparés, le lien n'a jamais été rompu. Quand il mourut, on tenta de le voler; mais on ne pouvait me le voler à moi. Je sauvai ce qui restait de lui, ce qu'il conservait pour sa postérité. Je lui ai rendu le rejeton qu'on lui avait soustrait. Je vais dire qu'on apporte le coffre.
Kalonymos quitta la chambre pendant quelques minutes et revint suivi d'un employé qui portait le coffre, et qui, après l'avoir posé à terre, défit une enveloppe de cuir et sortit. Ce coffre n'était pas très grand, mais ce qui le rendait pesant, c'étaient les ferrures et les poignées dorées qui l'ornaient. Le bois était magnifiquement entaillé de caractères arabes.
— Voilà le dépôt, dit Kalonymos en reprenant sa place, et voici sa curieuse clef, ajouta-t-il en la tirant d'un petit sachet de cuir. Conservez-la précieusement. J'espère que vous êtes prudent et méthodique.
— J'en aurai le plus grand soin, répondit Daniel en souriant et en mettant la clef dans son portefeuille. Je n'ai jamais rien possédé qui fût pour moi un signe tant chéri d'espoir et d'effort. Je n'oublierai pas que l'effort est venu en partie de vous, Avez-vous le temps de m'en apprendre davantage sur mon grand-père? Serai-je indiscret en prolongeant ma visite ?
— Restez encore un peu. Dans une heure et dix-huit minutes, jedois partir pour Trieste, dit Kalonymos en consultant sa montre et tout à l'heure mes fils m'attendront. Voulezvous que je vous les présente, afin qu'ils puissent avoir le
DAM Kl. D E H 0 N D A
plaisir d'offrir l'hospitalité au petit-fils de mon meilleur ami:* Leur vie s'écoule ici dans l'abondance et le luxe ; mais, moi, je préfère voyager.
— Si vous voulez bien me recommander à eux, je serai heureux de faire leur connaissance un peu plus tard, car des affaires urgentes me rappellent en Angleterre ; j'ai là des amis qui ont besoin de moi. Des circonstances imprévues m'ont retenu trop longtemps loin d'eux. Mais le désir d'en savoir plus long, sur vous et sur votre famille, sera un motif plus que suffisant pour me faire revenir à Mayence.
— Boni moi. vous ne me retrouverez probablement pas, car j'ai plus de soixante-dix ans, cl je suis un voyageur qui porte avec lui son suaire. Mes fils et leurs enfants demeurent ici riches et considérés. Les temps sont changés pour nous, à Mayence, depuis l'époque où l'on massacrai l les juifs s'ils ne consentaient à recevoir le baptême ; ils sont changés depuis l'époque où Charlemagne transplanta ici mes ancêtres de l'Italie pour inoculer leurs connaissances à nos frères incultes de l'Allemagne 1 . Mes contemporains et moi, nous avons eu aussi à lutter. Notre jeunesse a connu de mauvais jours; mais nous l'avons enfin emporté. Nos richesses sont à nous et nous pouvons les accroître en toute sûreté; la science de toute l'Allemagne est sortie de cerveaux Israélites... quoiqu'ils n'aient pas toujours gardé leurs cœurs juifs. Vous a-t-on laissé ignorer la vie de votre peuple, jeune homme?
— Non, répondit Deronda ; dernièrement, avant que je soupçonnasse ma naissance, j'ai été conduit à étudier son histoire avec plus d'intérêt que jamais. J'ai pu ainsi me préparer à un peu comprendre mon grand-père.
— Peut-être auriez- vous été comme lui si votre éducation
1. Le fait est historique.Cf. M. J. Schleiden. Les Juifs et la science au moyen Age. p. t>7. Paris, 1877. (Note du traducteur.)
DAN! KL DKKONDA 30 1
n'avait été empêchée, car vous avez tous ses traits, mais pas exactement cependant. Sa volonté de fer était peinte sur son visage; il dominait tout ce qui l'entourait. Très jeune encore, une ligne profonde s'étaitdéjà creusée sur son front. Je n'en vois pas sur le vôtre. Daniel Charisi avait coutume de dire : «Plutôt une volonté fâcheuse qu'une volonté vacillante! plutôt un ennemi déclaré qu'un ami incertain î plutôt une fausse croyance que point de croyance î » C'était l'indifférence qui lui inspirait leplusde inépris. Il tenait des raisonnements plus développés que je ne puis vous les communiquer.
— Cependant, son savoir n'était pas étroit, n'est-ce pas ? «lit Daniel.
— Étroit, non. répondit Kalonymos avec un sourire indulgent. Dès l'enfance, il but la science comme la plante pompe l'eau. 11 s'adonna de bonne heureàla médecine, ainsi qu'aux théories sur la vie et sur la mort. Il voyagea dans bien des pays et dépensa une partie de sa fortune pour voir et apprendre. Nous étudiâmes ensemble, mais il me laissa loin derrière lui. Quoique nous fussions amis de cœur, nous différions autant intérieurement qu'extérieurement; mais nous restâmes des juifs fidèles, convaincus et reconnaissants de n'être pas des gentils. Depuis ma maturité, j'ai été ce que je suis encore, aimant à voyager, aimant les affaires, aimant à tout voir sans me préoccuper de la fatigue. Charisi pensait continuellement à l'avenir de notre peuple ; moi pas. Puisque nous avons la liberté, cela me suffit. Jeune homme, quand je suis en Orient, j'aime à regarder les plus grosses étoiles. La vue de leurs constellations me satisfait. Je les connais quand elles se lèvent sans ambitionner d'en savoir davantage. La vue seule ne contentait pas Charisi; il aurait voulu savoir ce qu'il y a eu avant et ce qu'il y aura après. Cependant, nous nous aimions, et, selon son expression, nous avions attaché notre amour au devoir ; nous nous
(Uions solonnellcmeul engagés à nous aider et à nous défendre jusqu'à la fin. J'ai tenu mon engagement.
Après avoir ainsi parlé, Kalonymos se leva, et Deronda, faisant de même, lui dit :
— En lui demeurant fidèle, vous avez été cause que justice m'a été faite. Ç'aurait été un vol pour moi si je n'avais jamais connu l'héritage qu'il m'avait préparé. Je vous en remercie de toute mon âme.
— Soyez digne de lui, jeune homme. Quelle est votre vocation ?
La question fut posée avec une brusquerie qui embarrassa Daniel ; car il ne croyait pas convenable d'alléguer que son étude du droit était une vocation. Il répondit :
— Je ne puis pas dire que j'en aie une.
— Ayez-en une, ayez-en une! 11 faut que le juif soit diligent. Vous direz-vous juif, et profcsserez-vous la foi de vos pères ? demanda Kalonymos en posant une main sur l'épaule de Deronda et en le regardant fixement.
— Je me dirai juif, répondit Daniel avec décision et en pâlissant légèrement sous l'œil perçant de son questionneur. Mais je ne dis pas qu'en professant la religion de nos ancêtres, je croirai exactement comme eux. Nos pères, eux-mêmes, ont étendu l'horizon de leurs croyances et appris bien des choses des autres races. Néanmoins, je crois que je puis continuer l'œuvre de mon aïeul. Je tiens pour avéré que mon premier devoir doit être pour mon peuple, et, s'il y a quelquechose à faire pour restaurer ou perfectionner sa vie commune, j'en ferai ma vocation.
Il arriva en ce moment à Deronda ce qui est souvent arrivé à tant d'autres : c'est-à-dire que la nécessité d ouvrir son cœur devint une époque de résolution. Son respect pour le questionneur ne lui avait pas permis ae décliner sa réponse, et, par la nécessité de se prononcer, il trouva la vérité pour lui-même.
— Ah ! vous discutez et vous regardez en avant! Vous êtes bien le petit-fils de Daniel Charisi, dit Kalonymos en ajoutant une bénédiction en hébreu.
Ils se séparèrent alors, et, au moment mémo où Deronda tnichait le sol de l'Angleterre, le vieillard, couché sur le pont de son navire, saluait ses étoiles amies.
y eut une autre maison, outre la blanche maisonnette Pennicote, un autre cœur, outre le cœur de Rex Gasmîgne, où la nouvelle de la mort de Grandcourt causa une grande agitation, suivie d'un violent effort pour la réprimer.
Hans Meyrick avait pour habitude d'envoyer le Times à sa mère, qui aimait beaucoup ce journal, dont elle lisait tout le contenu, depuis la première ligne do la politique jusqu'à la dernière de la liste des mariages. Elle disait que la lecture de ces mariages lui procurait l'agréable sensation de finir les romans à la mode, sans les avoir lus, et de voir heureux les héros et les héroïnes, sans savoir ce qu'ils étaient. Hans venait toujours le mercredi; il arrivait, apportant le Times, au moment où Mirah finissait la leçon hebdomadaire qu'elle donnait à Mab. et il avouait qu'il avait choisi ce jour rien que pour entendre chanter Mirah. Cette fois, après être enlré aussi tranquillement que d'habitude, il apparut dans le parloir en froissant dans ses mains le journal et en interrompant sans remords les efforts que faisait Mab
D AN I KL l>KR0M>A
pour dire l'air : Lascia chio pianga K à peu près comme sou professeur. Piano et chant se turent en même temps. Mirah, qui accompagnait, tressaillit involontairement, le craquement du papier lui ayant fait l'effet d'un coup de tonnerre, et Mab s'écria :
— Hans, pourquoi fais-tu un bruit plus abominable que mon chant?
— Quelles nouvelles surprenantes appportes-tu ? demanda madame Meyrick. — Amv et Kate étaient sorties. — Est-ce une correspondance d'Italie? Les Autrichiens ont-ils quitté Venise ?
— Ce n'est rien sur l'Italie, mais quelque chose d'Italie, répondit Hans avec une particularité de ton et de manière qui intrigua sa mère.
— Rien de mauvais, j'espère? dit anxieusement celle-ci, qui pensa aussitôt à Deronda, en môme temps que le cœur de Mirah palpitait à la même pensée.
— Rien de mauvais pour personne qui nous intéresse, dit Hans ; c'est, au contraire, très heureux, à mon avis. Jusqu'à présent, je n'ai pas encore vu mourir si à propos. En considérant quelle espèce d'animal je suis, je m'étonne à toute heure d'être encore en vie.
— Hans ! s'écria Mab impatientée, si c'est pour parler de toi, choisis un autre moment. Qu'est-il arrivé?
— Leduc Alphonso s'cstnoyé,mais la duchesse est vivante : voilà tout, répondit Hans en mettant le journal souslesyeux de sa mère et en lui désignant l'article avec son doigt. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que Derond;» était dans le même hôtel qu'eux et qu'il l'a vu rapporter par les pêcheurs qui l'avaient retirée de l'eau à temps. Il paraît qu'elle avait sauté dans la mer après son mari; ce qui était une action moins judicieuse que je ne m'y serais attendu de la part de
I . Air célèbre de l'opéra Rinaldo de Haendel. (Note du trad.)
Digitiz
la duchesse. Avouez que Deronda est un heureux coquin de s'être trouvé là à point jv»ur prendre soin d'elle.
Mirah était retombée sur son tabouret, les yeux baissés elles mains jointes. Madame Mcyrick, en passant le journal à Mab, dit :
— Pauvre femme ! il faut qu'elle ait bien aimé son mari pour s'être élancée dans l'eau après lui !
— Pure inadvertance ! petite absence d'esprit ! s'écria Hans en faisant une grimace grotesque et en se jetant dans un fauteuil non loin de Mirah. — Quelle femme pourrait aimer un baryton jaloux, au regard glacial, chantant faux? C'est le rôle qu'a joué le mari, soyez-en sure. ïl ne pouvait rien faire mieux que do se noyer. Voilà notre duchesse libre d'épouser un homme avec de beaux cheveux, et avec un regard qui la fera fondre au lieu delà glacer... Et je serai invité à la noce.
Mirah, qui était restée assise, se leva d'un bond, et, fixant sur Hans des yeux pétillants de colère, lui dit d'une voix émue et tremblante d'indignation :
—Monsieur Hans vous nedevriez pas parlerainsi. M. Deronda n'aimerait pas à vous entendre vous exprimer de la sorte. Pourquoi dites-vous qu'il est heureux ?.. Pourquoi vous servez-vous de paroles de ce genre sur la vie et sur la mort... quand ce qui est la vie pour l'un est la mort pour l'autre? D'où savez-vous que ce serait heureux s'il aimait madame Grandcourl ?.. Ce serait un grand malheur pour lui. Elle l'empêcherait de voir mon frère ; je sais qu'elle le ferait. M. Deronda ne dirait pas qu'il est heureux de percer le cœur de mon frère!
Tous furent frappés de cette transformation soudaine. Le visage de Mirah, avec un regard de colère qui aurait convenu à Ithuricl, pale jusqu'aux lèvres, dont la teinte carminée était ordinairement si riche, terrifia Hans. qui demeura atterré et <|ui rougit eomme une jeune fille.
— Je suis un imbécile!... une brute! s'écria-t-il au bout d'un instant. Je retire mes paroles et je vais aller me pendre comme Judas... s'il est permis de le nommer!..
Même dans ses moments de chagrin, Hans ne pouvait éviter de donner à ses expressions une teinte comique. Mais la colère de Mirah n'en fut pas apaisée. Comment cela auraitil été possible ? Elle avait laissé échapper des paroles indignées, de la même façon que ceux qui, dans d'atroces souffrances, se mordent et incrustent leurs dents dans leur propre chair, pour rendre leur agonie tolérable. Elle se tut et alla s'asseoir au piano, en disposant le morceau posé sur le pupitre comme si elle allait commencer à jouer.
Le visage de madame Meyrick répercutait le désappointement de Hans.
— Mirah a bien raison de te gronder, Hans, dit Mab. Tu prends toujours le nom de M. Deronda en vain, et c'est horrible de plaisanter de cette manière sur son mariage possible avec madame Grandcourt. H faut que Ion ingratitude soit bien noire ! conclut-elle avec mépris.
— C'est parfaitement vrai, ma chère, dit Hans en* se levant et en allant du côté de la fenêtre.
—Continuons, Mab, dit Mirah d'un ton plus bref que d'habitude: vous n'avez pas eu toute votre heure de leçon. Voulez-vous recommencer ceci, ou dois-je le chanter?
— Oh ! je vous en prie, chantez-le, dit Mab. empressée de faire oublier l'incident qui venait de se produire.
Mirah chanta aussitôt Lama ch'io pianga, en donnant à ces sanglots et à ses plaintes une énergie et une force nouvelles. Hans arrêta sa promenade dans la chambre et s'appuya contre la cheminée en évitant de regarder du côté de sa mère. Quand Mirah eut fini la dernière strophe et frappé l'accord final, elle se leva, et dit :
— Maintenant, il faut que je rentre : Ezra m'attend.
Elle tendit silencieusement la main à madame Meyrick au Heu de l'embrasser comme^lle le faisait toujours. Mais la petite mère l'attira vers elle, la baisa sur le front et lui dit avec bonté:
— Dieu vous bénisse, chère enfant!
Mirah sentit qu'elle avait un peu offensé sa vieille amie en réprimandant ainsi Hans ; elle souffrit davantage à l'idée d'avoir montré une orgueilleuse ingratitude et une affirmation de supériorité inconvenante. U petite mère avait deviné cette cuisante douleur.
Pendant ce temps-là, Hans, qui s'était approché de la porte, s'apprêtait à l'ouvrir pour Mirah.
— Tu ne vas pas reconduire Mirah, Hans, dit Mab avec une tendresse fraternelle finement déguisée ; je suis sûr qu'elle te refuserait. Tu as été si désagréable aujourd'hui.
— Je l'accompagnerai pour veiller sur elle, si elle ne me le défend pas. dit Hans en ouvrant la porte.
Mirah ne répondit pas, et, quand ils furent sortis et qu'il eut tiré après lui la porte d'entrée, il marcha à côté d'elle sans qu'elle s'y oppposât. Elle n'eut pas le courage de recommencer à lui parler, se disant que peut-être elle avait été trop sévère dans ses expressions, et trouvant cependant des mots encore plus sévères dans son cœur. En outre, une foule dépensées pénibles l'oppressaient.
Hans aussi avait l'esprit occupé. La colère de Mirah venait d'éveiller son attention et, avec elle, la sensation douloureuse qu'il était un butor de ne l'avoir pas eue plus tôt. En supposant que le cœur de Mirah fut entièrement pris par le souvenir de Deronda sous un tout autre caractère que celui de bienfaiteur de son frère, cette supposition était accompagnée d'anxiétés qui, il faut lui rendre cette justice, n'étaient pas entièrement égoïstes. 11 avaitla persuasion qu'un sérieux attachement régnait entre Deronda et madame (îrandcourt ; les observations qu'il avait personnellement
laites, complétées par ce que ses sœurs avaient appris d'Anna Gascoigne, l'avaient convaincu que non seulement madame Grandcourt avait une passion pour Deronda, mais que, malgré l'austère retenue de son ami, sa susceptibilité envers elle était le signe d'un amour caché. Ses expériences l'avait amené à conclure que ce qu'il jugeait probable était vrai.
11 croyait avoir ainsi tiré au clair l'état des affections de Deronda; mais maintenant les événements qui concouraient à l'union désirable avec madame Grandcourt avaient fait surgir un éclair de révélation chez Mirah, — révélation de sa passion qui le rendit mélancolique à cause d'elle aussi bien qu'à cause de lui-même. Ils marchaient à côté l'un de l'autre sans se parler ; mais, quand ils eurent atteint la demeure de Mirah et que Hans lui eut dit adieu, en lui tendant la main avec un regard contrit, elle répondit à co regard avec une douceur mélancolique :
— Ne voulez-vous pas venir voir mon frère ?
Hans interpréta cette invitation comme un gage de pardon.
ils trouvèrent à Mordecai un air singulièrement heureux. Il tenait en main une lettre; ses yeux brillaient d'un éclat triomphant qui, sur sa face émaciée, donnait l'idée d'une conquête sur la mort qui l'assiégeait. Après l'échange des salutations obligées entre lui et Hans, Mirah passa son bras autour du cou de son frère et regarda la lettre sans trouver le courage de lui demander de qui elle venait, bien qu'elle fut sûre que c'était la causc.de sa joie.
— Une lettre de Daniel Deronda, dit Mordecai en répondant au regard interrogateur de sa sœur. Courte ; il dit seulement qu'il compte revenir bientôt. Des obligations imprévues l'ont seules retardé. L'espérance de le revoir est pour moi comme l'arc-en-ciel dans un nuage, fit-il en s'adressant à Hans ; et pour vous aussi, ce doit être un bonheur. Car existe-t-il deux amis comme lui?
Pendant que Hans répondait, Mirah s'échappa et courut dans sa chambre, mais non pour donner libre cours à la passion qui était en elle. Si les anges, que l'on supposait autrefois présider à la toilette dos femmes, étaient entrés avec elle dans sa petite chambre, ils l'auraient tout simplement vue ôter son chapeau, s'asseoir et se presser les tempes avec ses mains, comme si la tête lui faisait mal ; puis se lever pour humecter d'eau froide ses yeux, son front et ses cheveux, ce qui la fit ressembler à une fleur fraîchement éclosc dans les bois humides de rosée. Us l'auraient vue encore pousser de gros soupirs, mettre ses petites pantoufles, s'asseoir ensuite pendant un moment, qui lui parut si long, si plein de choses à venir, qu'elle se dressa tout à coup en se souvenant qu'elle devait aller préparer le thé.
Mirah n'avait jamais pensé que Deronda pût l'aimer. Le malaise qu'elle avait ressenti jusqu'alors était vague et pouvait facilement s'expliquer comme un regret, que Daniel ne fût qu'un visiteur dans son monde et dans celui de son frère. Mais, désormais, son sentiment n'était plus incertain : l'image de madame Grandcourt aux côtés de Deronda. et l'entraînant loin d'elle, était aussi définie que si elle avait senti des tenailles lui déchirer la chair. Une nouvelle sensation venait de se déclarer, et c'était une jalousie cruelle contre madame Grandcourt, dont elle pensait, sans le vouloir, plus de mal qu'elle n'en connaissait. « Hélas l se disait la pauvre enfant, la tête appuyée sur son oreiller pendant ses insomnies, je n'ai jamais eu d'aussi affreux sentiments!.. » 11 était étrange qu'elle dut prier contre un sentiment qui concernait Deronda. Elle était arrivée à cette conclusion un soir, pendant qu'elle veillait son frère, dont l'exaltation à l'idée de revoir son ami le disposait à faire connaître ses pensées à Mirah. L'une d'elles le préoccupait tout spécialement.
— Vois-tu, Mirah, lui dit-il après un long silence, le Schemah, par lequel nous confessons l'unité divine, est le principal exercice de dévotion de l'Hébreu, et c'est ce qui fait de notre religion la religion fondamentale du monde entier; car l'unité divine embrasse, comme sa conséquence, la dernière unité de l'humanité. Vois alors: la nation qui a été bafouée à cause de sa séparation d'avec les autres, a donné une théorie obligatoire à l'espèce humaine. Maintenant, dans la complète unité, une partie possède le tout comme le tout possède chaque partie, et, de cette manière, la vie humaine tend vers l'image de la suprême unité. En ce moment, ma sœur, je tiens en moi la joie d'un autre avenir, que mes yeux ne peuvent distinguer et que mm esprit ne reconnaît pas comme mien. Me comprends-tu, Mirah ?
— , Un peu, répondit-elle d'une vorx faible; mais mon esprit est trop borné pour l'avoir senti.
— Et pourtant, reprit Mordecai, avec insistance, les femmes sont spécialement créées pour l'amour qui trouve la possession dans la renonciation, et c'est une image véritable de ce que je pense. Dans le dernier Midrasch l , je crois, il y a l'histoire d'une vierge juive qui aimait tellement un roi gentil, qu'elle entra dans la prison où on avait jeté une femme aimée du roi, et changea de vêtements avec elle, afin de mourir à sa place et de laisser le roi être heureux par un amour qui n'était pas pour elle. Voilà l'amour suprême qui se perd lui-même dans l'objet de son amour.
— Non, Ezra, non! s'écria Mirah avec ardeur, ce n'était pas cela. Elle voulait que, quand elle serait morte, le roi sût ce qu'elle avait fait et sentît qu'elle valait mieux que Fautre. C'est son égoïsme — qui voulait conquérir — qui la fit mourir.
Mordecai demeura pensif un instant et reprit:
1. Interprétation d'un passagedu Talmud. (Note du traducteur.)
;U2 DANIEL DE H 0 N D A
— Ceia peut cire, Mirah. Mais, si pourtaut elle le lit en croyant que le roi ne le saurait jamais?
— Tu peux arranger l'histoire ainsi dans ton esprit, Ezra, parce que tu es grand, et que tu aimes à ne t'îm.ï
giner que ce qui est grand. Mais je crois qu'il n'en fut pas réellement ainsi. La vierge juive, qui dut avoir de la jalousie dans le cœur, voulut, en quelque sorte, occuper la première place dans l'esprit du roi. C'est pourquoi elle chercha la mort.
— Ma sœur, tu as lu trop de pièces de théâtre dans lesquelles les auteurs se plaisent à montrer les passions humaines comme des démons intérieurs, sans mélange d'éléments tendres et fervents de l'âme. Tu juges par ces pièces et non par ton propre cœur, qui ressemble pourtant à celui de notre mère.
Mirah ne répondit pas
Ce que Mirah avait regardé comme une menace allait se réaliser. En revenant de Knights-Bridge, après avoir chanté dans une maison opulente où Klesmer l'avait introduite, elle s'aperçut qu'elle était suivie par un homme qui réglait son pas sur le sien. Sa toilette, qui consistait en une simple robe de soie noire sur laquelle elle avait jeté un manteau de couleur sombre, ne pouvait faire d'elle un objet d'attention, ni de sa rentrée à pied une imprudence. Mais cette réflexion ne s'offrit pas à son esprit qui avait couru une alarme d'un autre genre. Immédiatement elle pensa à son père et n'osa pas regarder autour d'elle. Elle continua donc sa marche sans presser le pas. A quoi cela lui auraitil servi? Mais elle s'efforça de se figurer ce qui arriverait si l'homme qui la suivait était, en effet, son père. Elle regrettait d'avoir donné à madame Meyriek sa parole de tout lui révéler en ce cas; néanmoins elle était bien décidée à éviter autant que possible à son frère le choc inévitable que lui causerait cette rencontre. Sous la pression de ce motif, elle se promit de se retourner avant d'atteindre sa porte et de faire
DANIEL DEUONDA
face à son père avec fermeté, au lieu de se soumettre simplement. Déjà elle avait atteint rentrée du petit square voisin de chez elle, et allait se retourner, lorsqu'elle sentit qu'on lui prenait le bras, pendant qu'une voix plaintive disait : « Mirah ! »
Elle s'arrêta aussitôt sans tressaillir; c'était bien la voix qu'elle attendait et les yeux qu'elle connaissait. Seulement, le visage, autrefois si beau et d'un teint si florissant, était dev enu blême, et, quoique à peine âgé de cinquante-septans, il se creusait de rides profondes. Ses vêtements se composaient de véritables guenilles. La présence de ce père dégradé affecta plus que jamais Mirah d'une angoisse mêlée de honte ot de douleur, de répulsion et de pitié.
— C'est vous, mon père ? lit-elle d'une voix tremblante et attristée.
— Pourquoi m'as-tu fui, mon enfant ? dit-il d'un ton de lendre remontrance. De quoi as-tu eu peur ? Tu sais bien que je n'ai jamais rien fait contre ta volonté. C'était pour ton bien que j'avais rompu ton engagement au Forstadt, parce que je voyais qu'il ne te convenait pas, et tu m'en as récompensé en me laissant seul avec l'infortune qui en a été la conséquence. J'en avais signé pour toi un meil-' leur au théâtre de Dresde ; je ne te l'ai pas dit parce que je voulais te surprendre, et tu m'as planté là ; tu m'as obligé de me cacher parce que j'avais laissé le contrat inexécuté. C'est dur pour moi, après avoir tout sacrifié pour que tu pusses recevoir une éducalion qui devait faire ta fortune. Qui plus que moi s'est dévoué à sa fille ? Et c'est quand j'étais le plus malheureux que tu m'as abandonné ! A qui te devais-tu, sinon à moi ? Pour procurer le bonheur à ma fille, je me serais laissé mourir dans un fossé I
Lapidoth s'arrêta, non qu'il manquât d'inventions et de loquacité, mais parce qu'il avait atteint, selon lui, le point
DAN I Kl. DKROND A
culminant du pathétique. Il poussa un sanglot, comme une femme, et tira vivement de sa poche un vieux foulard jaune, en loques. Mirah, en dépit de ce sanglot, eut assez d'énergie pour ne pas lui laisser supposer qu'il la trompait. Pour la première fois, elle osa se servir avec lui de paroles accusatrices, et lui répondit d'une, voix ferme :
— Vous savez fort bien pourquoi je vous ai quitté, mon père. J'avais grandement raison de me méfier de vous, car j'étais sûre que vous aviez trompé ma mère. Si j'avais pu avoir confiance en vous, je serais restée et j'aurais travaillé pour vous.
— Je n'ai jamais songé à tromper ta mère, Mirah, reprit Lapidoth en ôtant son mouchoir, et comme s'il s'efforçait de réprimer de nouveaux sanglots. Je pensai te ramener auprès d'elle, mais la mauvaise chance m'en a empêché, précisément au moment où je voulais le faire ; puis m'est parvenue la nouvelle de sa mort. Il valait mieux pour loi que je demeurasse où j'étais et ton frère pouvait se suffire à lui-même. Personne que toi n'avait de droits sur moi. J'ai appris la mort de ta mère par un ami qui s'était chargé de tout arranger, et je lui ai envoyé beaucoup d'argent pour payer les frais. Peut-être m'a-t-il écrit des mensonges pour me soutirer de l'argent.
Mirah ne répondit pas ; elle ne voulait pas lui dire : « Je n'en crois pas un mot. » Kilo se contenta de faire un geste pour manifester son intention de marcher, craignant, s'ils restaient immobiles, d'attirer une attention qui lui aurait été infiniment désagréable.
— Tu parais avoir bien réussi, Mirah, dit le père qui l'examinait attentivement. Je vois que tu n'es pas dans le besoin.
— De bons amis qui m'ont vue dans la détresse m ont aidée à trouver du travail. Je donne des leçons. Je chante dans les concerts. Je sors d'une maison particulière où j'ai
DANIEL DEHOXDA
chanté. — Elle s'arrêta un peu et reprit d'un ton significatif : — J'ai d'excellents amis qui savent tout ce qui me concerne.
— Et tu serais honteuse qu'ils vissent ton père dans l'état où il est ? Ce n'est pas étonnant. Je ne suis venu en Angleterre que pour tâcher de te retrouver. C'était une folle recherche; mais le cœur d'un père est superstitieux. J'aurais bien fait de rester à l'étranger ; n'ayant plus à prendre soin de toi, j'aurais pu rouler ma bosse à volonté; mais c'est bien triste d'être seul au monde quand le courage et les forces commencent à faiblir. Je croyais que ma petite Mirah, quand elle reverrait son père, se repentirait de l'avoir quitté. J'ai eu bien du mal à faire ma route, et je ne sais ce que je deviendrai ici. Mes talents ne peuvent êtro utilisés en ce pays. Je ne pourrais pas trouver d'emploi avec mon accoutrement. J'ai déjà été obligé d'emprunter un shilling.
Mirah, qui voyait déjà son père tomber plus bas encore dans l'abjection, crut qu'il était de son devoir de l'empêcher si elle le pouvait. Mais Lapidoth, sans lui laisser le temps de parler, reprit :
— Où demeures-tu, Mirah ?
— Ici, dans une maison de ce square. Nous n'en sommes pas loin.
— Meublée?
— Oui.
— Quelqu'un prend-il soin de toi?
— Oui, dit Mirah en regardant bien en face la figure rusée qui l'observait; mon frère !
Les paupières de Lapidoth clignotèrent comme si un éclair les avait traversées, et il fit un léger mouvement d'épaule. Puis il dit
— Ezra ? Comment as-lu su... comment as-tu pu le trouver ?
DANIEL iminNDA 317
— Ce serait trop lon^ à raconter. Nous voici à ma porte. Mon frère ne voudrait pas la fermer sur vous.
Le cœur de la pauvre enfant battait à coups précipités en pensant à ce qui pourrait arriver en présence d'Ezra; elle se sentit humiliée et honteuse.
— Attends un instant, liebchen, dit Lapidoth d'une voix plus basse. Quelle sorte d'homme Ezra est-il devenu ?
— Un homme bon... admirable! s'écria-t-elle avec emphase et en essayant de dominer l'agitation" qui faisait trembler sa voix. Elle se croyait tenue de préparer son père a la pénétration complète de lui-même qui l'attendait. Mais il était bien pauvre quand mes amis me l'ont retrouvé... un pauvre ouvrier. Autrefois, — il y a douze ans, — était fort et heureux en partant pour l'Orient ; c'est alors que ma mère le rappela parce que... parce qu'elle m'avait perdue. Il revint près d'elle, en eut soin malgré sa grande peine, et travailla pour elle jusqu'à ce qu'elle mourût de douleur. Ezra aussi a perdu la santé. Le froid le saisit pendant qu'il accourait vers ma mère abandonnée. D'année en année, il est devenu plus faible, toujours pauvre... toujours travaillant... mais plein de savoir et de génie. Tous ceux qui l'approchent l'honorent. Quand on est devant lui, c'est comme si on était devant un prophète de Dieu, et les mensonges ne servent de rien.
Elle avait baissé les yeux pour éviter de regarder son père, tandis qu'elle prononçait cette dernière phrase. Elle ne se sentait pas la force de supporter l'air de désappointement ignoble qui se peignit sur son visage. Mais il n'en fut pas moins prompt en invention.
— Mirah, liebchen, reprit-il de son ancienne voix flatteuse, ne voudrais-tu pas me voir vêtu d'une taçon plus respectable avant que mon fils me revoie ? Si j'avais un peu d'argent, je pourrais m'arranger et venir chez toi comme le doit un père ; je pourrais chercher un emploi
décent, Avec une bonne chemise et une redingote convenable, les gens seraient heureux de m'avoir et je n'aurais pas l'air d'un saltimbanque ruiné. J'aimerais à être avec mes enfants ; je voudrais oublier, pardonner... Tu n'as jamais vu ton père dans un tel état, n'est-ce pas ? Si tu pouvais seulement disposer de dix livres — ou si j'avais un endroit à t'indiquer pour me les apporter — je pourrais être prêt pour après-demain.
Elle eut la tentation de céder à cette demande, mais elle y résista, en disant :
— Je ne voudrais pas vous refuser ce que vous me demandez, mon père; mais j'ai donné ma parole de ne rien faire pour vous en secret. Je souffre certainement de vous voir si misérable; mais il faut l'endurer encore un peu; vous aurez alors des vêtements neufs que nous payerons pour vous.
Son sens pratique lui faisait voir combien madame Meyrlck avait été sage en exigeant d'elle cette promesse.
La bonne humeur de Lapidolh disparut un peu, et il dit avec un sourire sardonique :
— Tu es devenue une jeune lady assez dure ; on t'a enseigné les vertus utiles; on t'a appris à tenir ta promesse de ne pas secourir ton père, même d'une livre ou deux, quand Lu gagnes assez d'argent pour te couvrir de soie... ton père dont tu étais l'idole et qui a passé la meilleure partie de sa vie à travailler pour toi !..
— Cela peut paraître cruel, je le sais, dit Mirah qui trouva ce moment plus affreux encore que celui où elle voulait se noyer. Ses lèvres pâlirent. — Mais, mon père, il est plus cruel encore de violer les promesses auxquelles on s'est fié. C'est ce qui a brisé le cœur de ma mère... c'est ce qui a détruit la vie d'Ezra. Vous et moi devons souffrir aujourd'hui de Famertume de ce qui a été... Supportez-le... et résignez-vous...
DANIEL PEUOND A 319
— Demain alors, reprit L-ipid-ith on tournant les talons ; mais il revint aussitôt et dit d'un ton suppliant :
— Tout ceci m'a un peu bouleverse, Mirah. Il faut que je rappelle mon courag .» pour demain. Si tu as un peu d'argent dans ta poche, j^jio pense pas que ce serait faire quelque chose de contraire à ta promesse si tu me donnais une bagatelle... de quoi acheter un cigare.
Mirah ne put que prendre son porte- monnaie dans sa poche et le lui tendre d'une main tremblante. Lapidoth s'en saisit et lui dit :
— Au revoir, ma petite fille. A demain alors ; puis il la quitta. A peine se fut-il éloigné de quelques pas, qu'il fit l'inspection minutieuse de sa bourse, dans laquelle il trouva deux demi-couronnes et de la menue monnaie. Dans l'intérieur était collé un bout de papier sur lequel Ezra avait écrit en beaux caractères hébraïques le nom de sa mère, le jour de sa naissance, de son mariage et de sa mort, avec cette prière : « Puisse être Mirah délivrée du mal ! « Mirah avait tenu à avoir cette petite inscription sur tous les articles dont elle se servait habituellement.
Le père la lut et revit, comme dans un réve, le jour de son mariage, alors qu'il était un beau jeune homme honnête, ayant de l'instruction, espérant gagner beaucoup d'argent et très amoureux de Sara, sa jolie jeune femme. Mais, depuis lors, Lapidoth avait tant voyagé, il avait passé par tant d'étamines, que cette inscription ne lui produisit aucune émotion, et le laissa froid. La bourse était jolie ; on en avait fait cadeau à la jeune chanteuse, et elle n'avait pas pensé à cette particularité en la donnant à son père. Celui-ci calcula ce qu'elle pouvait valoir et se demanda p.ir quel moyen il soutirerait encore de l'argent à sa fille, avant de se soumettre à une vie de pénitence sous 'les veux de son redoutable fils.
Cependant Mirah était rentrée et faisait tous ses efforts
32(1 DANIEL ni: HONDA
pour dominer son émotion el son chagrin. Mordecai lisait tranquillement et annotait de vieux manuscrits qu'il voulait confier à Deronda. Mais la réaction qui suivit, la contrainte que s'était imposée Mirah pour se maîtriser, fut plus forte qu'elle. Sans avoir pour ainsi dire conscience de ce qu'elle faisait, elle s'affaissa devant son frère, elle embrassa ses genoux en sanglotant et s'écria :
— Ezra ! Ezra !
Allerré par l'alarme que lui causa cette v iolente manifestation, si nouvelle de la part de sa sœur, Mordecai ne put trouver un mot à dire et cherchait vainement à deviner la cause de ce désespoir. Enfin, elle put lui dire d'une voix défaillante et entrecoupée :
— Ezra!.. Mon père... notre père!.. Il m'a suivie... Je voulais qu'il entrât... je lui ai dit que tu le désirais. . . et il a refusé. Mais il a dit,., qu'il viendrait demain. Il m'a demandé de l'argent;., je lui ai donné ma bourse... et il est parti!..
Ces paroles semblèrent à Mirah devoir exprimer toute la misère qu'elle ressentait. Son frère les trouva moins douloureuses que ce qu'il avait préconçu, et il lui dit avec bonté:
— Attends que le calme te soit revenu, Mirah, et puis tu me diras tout. — Alors, lui ôtant son chapeau, il passa tendrement ses doigts dans ses cheveux. Elle en sentit la bienfaisante influence, et, au bout de quelques minutes, elle lui raconta aussi exactement qu'elle le put ce qui était arrivé.
— Il ne viendra pas demai/i, dit Mordecai. — Tous deux savaient bien que d'abord il épierait les sorties de Mirah, dans l'espoir de lui extorquer encore de l'argent.
—Vois-tu, ajouta-t-il, notre lot est celui d'Israël. La douleur se mêle à la gloire comme la fumée à la flamme. C'est parce que nous, enfants d'Israël, avons hérité du bien, que
nous sentons le mal. Ces choses nous ont épousés, comme notre père a épousé notre mère.
Ces mots étaient prononcés dans Brompton dans un des quartiers de Londres; mais la voix ressemblait à celle d'un rabbin de l'antiquité, transmettant à ses disciples les sentences de l'époque mosaïque pour être enregistrées dans Babli, — diminutif par lequel on désigne l'immense ouvrage connu sous le nom de Talmud de Babylone. — « L'omniprésent, a dit un rabbin, est occupé à faire des mariages. » Cette maxime est vraie, ei celui qui la critique agit sans réflexion, car par ce mot « mariage », le rabbin entendait toutes les étonnantes combinaisons de l'univers, dont l'issue fait notre bien ou notre mal.
Que l'on s'imagine la différence de l'état d'esprit de Deron-
da quand il quitta l'Angleterre et quand il y retourna. Il
était parti pour Gênes absolument incertain si le penchant
de ses désirs et de ses affections serait encouragé, si les
choses qui lui seraient révélées pourraient le conduire par de
nouveaux chemins. Il revenait nanti d'une charte qui lui
garantissait le droit d'héritage que son ambition demandait;
il revenait avec ce qui était meilleur encore que la liberté :
un lien respectueux qu'il était prêt à accepter avec joie,
même s'il n'avait pas été accompagné par l'espérance de
satisfaire une passion secrète, à laquelle, jusqu'ici, il n'avait
pas permis de grandir. Mais, maintenant, il osait s'avouer
son amour à lui-même. Le feu de la jalousie s'était allumé
quand il avait entendu les prétentions de Hans, et lorsque
sa mère le soupçonna d'aimer une juive, toute réponse
évasive lui aurait lait l'effet d'une infidélité. Il s'était vu
contraint d'avouer son amour, comme Joseph Kalonymos
l'avait contraint d'exprimer définitivement sa résolution.
Désormais, il lui lardait d'êlre auprès de Mordecai, de mani- ■
lester son sentiment au lieu de le réprimer, de demeurer sans embarras en présence de Mirah et d'interpréter ses paroles et ses regards sous un nouveau jour.
Quoi d'étonnant à ce que, arrivé à Londres, il ne vît pas autre chose à faire que d'aller tout droit, de la station du chemin de fer à la maison du square de Brompton?Tous les arguments qu'il pouvait invoquer lui disaient de ne point perdre de temps. Il avait promis de se rendre le lendemain à l'abbaye pour voir lady Mallinger, et déjà le soleil se couchait. Il tenait à déposer son précieux coffre chez Mordecai qui en examinerait le contenu en son absence, et, de plus, cette visite empressée réjouirait le cœur de Mordecai. Elle enchantait aussi le sien. 11 entra dans la maison en faisant le moins de bruit possible.
C'était le soir même de cet après-midi où Mirah avait été accostée par son père. Mordecai, pénétré de son chagrin et aussi des tristes souvenirs évoqués par cet incident, n'avait pas repris l'examen de ses papiers; quelques feuilles étaient tombées sur le plancher dans les premiers moments d'émotion et ni lui ni elle n'avaient pensé à les ramasser. Ils étaient demeurés silencieusement assis à côté l'un de l'autre. Mirah, incapable de penser au dîner dont son estomac avait besoin, n'avait pas bougé depuis l'instant où elle avait ôté son manteau et s'était placée à côté de son frère, sa main dans la sienne. Mordecai avait laissé tomber sa tête en arrière, les yeux fermés, respirant avec effort et paraissant, — ainsi pensait Mirah, — tel qu'il serait quand son âme n'habiterait plus sa demeure charnelle. La pensée que la mort de son frère pouvait être prochaine la tourmentait quand elle le voyait ainsi la figure inanimée; et, maintenant, à son chagrin, venait s'ajouter le regret de n'avoir pu arrêter le violent épanchement qui le brisait. Elle était là, le surveillant, les joués pâlies, les yeux pleins de larmes, les cheveux en désordre