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ijiie je parle; je vous verrai lo i:je vous suis très obligée. Klle salua automatiquement la jeune fille qui lui ouvrit la porte, étonnée de cette brusque retraite provoquée sans doute par une mordue glaciale.
Gwendoleu, en effet, ne tenait pas à montrer de l'effusion à celle qui venait de soulager son eu'ur. A peine son ardente curiosité eut-elle été satisfaite, qu'elle aurait voulu être partie: elle se dit qu'elle n'était pas à sa place et craignit d être vue par Deronda. Une fois en voiture, elle se représenta ce qui l'attendait chez elle. En arrivant à sa porte, son mari était là fumant un cigare. 11 l'aida à descendre de voiture et monta les escaliers derrière elle.
Arrivée au salon, craignant qu'il ne voulût la suivre plus loin sans lui laisser aucun moyen de retraite, elle s'assit dans un fauteuil d'un air de lassitude; elle ôta ses gants, passa la main sur son front et feignit de ne faire aucune attention à son mari. Mais il prit place non loin d'elle et bien en face, de manière à ce qu'elle ne put se soustraire à son regard.
— Puis-je vous demander, dit-il, où vous avez été à cette heure extraordinaire?
— Oh! certes; je suis allée chez miss Lapidoth, la prier de venir chanter chez nous.
— Et aussi pour avoir des éclaircissements sur ses relations avec Deronda, continua Grandcourt d'un ton de persiflage glacial qui parut infernal à la pauvre Gwendolen. Mais, pour la première fois depuis leur mariage, elle osa éclater sans retenue. Le regardant bien franchement, elle lui dit d'un ton mordant :
— Oui! et tout ce que vous m'avez dit est faux; c'est une imposture basse et méchante.
— Elle vous l'a dit, n'est-ce pas ? répliqua Grandcourt plus sarcastiquement encore.
Elle ne répondit pas ; son audacieuse colère s'était chan-
gée en rage muette. Elle détourna la tête et fixa obstinément le fond du salon ; elle aurait voulu se retirer, mais il lui barrait le chemin. Grandcourt vit qu'il avait l'avantage.
— Tant qu'il ne s'agit que de son chant, reprit-il de son accent traînard, cela ne tire pas à conséquence. Vous pouvez l'avoir pour chanter tant que vous voudrez. — Puis, après une pause, il reprit d'une voix plus sourde, mais plus impérieuse: — Vous voudrez bien, cependant, ne plus retourner dans cette maison. Comme ma femme, vous devez me demander mon avis sur ce qu'il est convenable que vous fassiez. Quand vous avez accepté d'être madame Grandcourt, vous avez accepté aussi de ne pas faire de vous une folle. Or, vous avez agi comme une folle aujourd'hui, et si vous continuez comme vous avez commencé, on parlera bientôt de vous dans les clubs d'une manière qui ne vous plaira pas. Que savez-vous du monde? Puisque vous m'avez épousé, vous devez vous laisser guider par mes avis.
Elle resta pétrifiée, et il reconnut que ses paroles avaient porté. Du reste, il avait conscience de sa force. 11 lui permit alors de sortir et ne fit plus d'allusion à ce qui était arrivé. Quant à Gwendolen, toute sa confiance en Deronda était revenue, et elle se dit qu'il avait agi en généreux bienfaiteur.
Par le fait, Grandcourt avait deviné l'esprit de rébellion qui la dominait. Ce qui s'était passé à propos de Mirah aiguisa ses soupçons sur Deronda, non qu'il s'imaginât que Daniel fît la cour à sa femme, mais il considérait leurs relations comme un non-sens qui lui était désagréable. Il eut une perception vague d'humeurs menaçantes chez Gwendolen, humeurs auxquelles ses vues sur le mariage l'obligeaient de mettre sans retard un terme. Au nombre des moyens qu'il choisit, il y en eut un particulier, mais
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moins bien calculé que ceux que nous l'avons vu mettre en œuvre jusqu'à présent.
11 voulut faire connaître à sa femme la clause principale du testament qu'il allait dicter, mais qu'il ne pouvait lui communiquer lui-même, parce qu'elle impliquait le fait de ses rapports avec madame Glasher et ses enfants, et il lui répugnait de s'en ouvrir clairement avec elle : tout bruit, tout éclat lui était insupportable. Il entendait mettre hors de cause toute collision par la seule expression de sa volonté ! Mais il désirait que Gwendolen sût qu'avant de lui offrir sa main, il n'ignorait pas qu'elle connaissait sa liaison avec Lydie, ce qui était une excuse pour aborder maintenant le sujet avec elle. Certains hommes, à sa place, auraient écrit ce qu'ils tenaient à révéler; mais Grandcourt abhorrait d'écrire, même un billet, et il avait eu longtemps coutume de faire de Lush son secrétaire. Il ne lui vint donc pas à l'esprit d'écrire à Gwendolen l'information en question; il pensa que le meilleur système était de se servir de Lush qui, pour lui, n'était pas plus qu'un ustensile, comme la plume et le papier. Il était si habitué à cet outil humain, que, l'ayant à sa portée à Londres, il le fit venir. 11 s'ensuivit que Lush connut toutes les clauses du testament mieux que le testateur lui-même.
Grandcourt ne doutait pas que Gwendolen soupçonnait Lush d'être l'auteur de son entrevue avec Lydie, et que c'était ce motif seul qui l'avait porté à demander son bannissement. Il avait parfaitement deviné une moitié des terreurs de sa femme : tout ce qui se rapportait à son orgueil personnel et à sa perception qu'elle devait céder à la volonté de son mari : mais les remords qui formaient l'autre moitié, — si même il eût connu la' viblation de sa promesse, — étaient autant hors de sa conception que pouvait l'être l'autre face de la lune. Il la croyait jalouse de Lydie, et pensait que cette dernière, en lui envoyant les diamants,
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avait pu lut écrire qu'elle les avait longtemps portés et d'autres aménités analogues, telles qu'en usent ordinairement les femmes jalouses. En se servant de Lush, il n'entendait pas faire une insulte à sa femme; elle devait comprendre que c'était le seul intermédiaire possible en cette occurrence.
Un matin qu'elle était assise à lire dans son boudoir, il entra, ses gants et son chapeau en mains, et lui dit de son ton traînard le plus persuasif et d'un air de bonno humeur :
— Gwendolen, ma chère, certaines affaires touchant ma fortune doivent vous être expliquées. J'ai chargé Lush de vous donner ces renseignements. 11 sait tout ce qui s'y rapporte. Je sors; il va venir. C'est le seul homme capable de vous fournir ces explications. Je présume que vous ne refuserez pas de le recevoir.
— Vous savez bien le contraire, dit-elle en se levant furieuse, Je ne le recevrai pas ! — Et comme elle manU lestait l'intention de sortir, Grandcourt s'appuya contre la porte. 11 s'attendait à sa colère et n'en laissa voir aucune. Au contraire, il reprit d'un ton aussi calme que s'il avait répondu à une objection sur un dîner :
— Inutile de faire de l'embarras. Le monde renferme assez de brutes avec lesquelles on est obligé de parler : les gens qui ont du savoir vivre ne s'embarrassent pas pour de tels individus. Il y a une affaire à terminer : vous ne vous attendez pas à ce quo ce soient des personnes aimables qui s'en chargent. Si j'emploie Lush, ce que vous avez de mieux à faire, est de considérer la chose comme toute naturelle. Donc ne faites ni bruit, ni embarras. A quoi bon branler la tête et vous mordre les lèvres pour des gens de cette espèce ?
Le ton traînard et les pauses avec lesquelles ces paroles furent prononcées donnèrent à Gwendolen le temps de
réfléchir et d'éteindre sa résistance. Qu'allait-on lui dire sur sa fortune ? Ce mot pour elle s'associait avec sa mère d'abord, ensuite avec madame Glasher et ses enfants. Pourquoi ne recevrait-elle pas Lush ? Demander à Grandcourt de s'expliquer lui-même eût été intolérable, en admettant qu'il y eut consenti ; et puis, elle ne pouvait supporter davantage l'humiliation d'être prisonnière de ce mari qui barrait la porte; elle s'éloigna et alla s'appuyer contre un nécessaire en voyant Grandcourt s'avancer.
— Je me suis arrangé pour que Lush vienne pendanl que je serai parti. Dois-je lui dire de monter?
— Oui, répondit-elle après une pause, en détournant la tête et en baissant les yeux.
— Je reviendrai à temps pour pouvoir faire un tour à cheval si vous êtes prête. — Point de réponse. — Elle est dans une rage terrible, pensa-t-il; mais la rage demeura silencieuse et, par conséquent, ne lui déplut pas. 11 s'avança encore, lui prit le menton, l'embrassa et sortit.
Elle n'avait pas fait le moindre mouvement. A quoi devait-elle se résoudre ? En scrutant sa conscience, elle ne trouva pas matière à une juste plainte. En épousant cet homme, elle avait eu quelques illusions romanesques qui lui avaient fait croire qu'elle pourrait user de son pouvoir sur lui comme elle le voudrait; tout à l'opposé, c'était lui qui en usait avec elle comme il l'entendait . Elle considérait la démarche de Lush comme une sorte d'opération chirurgicale, de cautérisation, à laquelle elle devait se soumettre. Pour Lush, sa tâche ne lui plaisait ni ne lui déplaisait, et Grandcourt, en le quittant, lui avait dit :
— Ne vous faites pas plus désagréable que la nature ne vous y oblige.
« Cela dépend », se dit Lush ; puis tout haut, il ajouta :
— Je vais en transcrire un extrait que lira madame Grandcourt; mais il ne dit pas qu'il ferait toute la communi-
cation par écrit, ce qui prouvait que J 'entrevue ne lui déplaisait pas. Le testament renfermant une provision pour lui* il n'avait donc point de motif pour être de mauvaise humeur, quand même la mauvaise humeur lui aurait été habituelle. Il était convaincu d'avoir pénétré tous les secrets de la situation et n'y trouvait pas de plaisir diabolique. Il avait seulement de petits mouvements de ressentiment satisfait, en discernant que ce mariage donnait raison à ses prévisions, et que, pour l'arrogante jeune femme, il n'était pas aussi satisfaisant qu'elle avait pu s'y attendre. Dépourvu de pitié aussi bien que de volonté, il n'aimait que ses plaisirs personnels, et n'éprouvait d'aversion que pour ce qui y mettait obstacle; toutefois, il n'était pas indifférent à l'idée d'être traité impoliment par une jolie femme, et se sentait satisfait que la commission dont il était chargé le mît à même de l'humilier s'il le voulait. Il ne pensait pas le faire sans nécessité; mais il y a des gens dont la seule question: « Comment vous portez-vous? » nous semble une offense.
Quand on annonça M. Lush, Gwendolen bien décidée à ne pas lui laisser voir la moindre trace de ses sentiments, quoi qu'il pùt lui dire, l'invita à s'asseoir avec une imposante tranquillité. Après tout, que lui était cet homme? Il ne ressemblait en rien à son mari, et elle détestait trop ce mari, pour haïr cet individu commun, aux manières familières, avec de grosses mains qui tenaient en ce moment un papier plié.
— Je ne crois pas avoir besoin de vous dire, coramençat— il, que je ne me serais pas présenté devant vous, si M. Grandcourt ne m'en avait exprimé ledésir formel; il vous l'aura dit, sans doute?
De la part de certaines voix, ce langage aurait paru poli et même timidement apologétique; Lush n'avait pas d'intention contraire; mais pour Gwendolen, ses paroles furent
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d'autant plus insolentes, ([ne ses yeux proéminents et le pronom « vous » étaient d'une familiarité grossière. 11 aurait dû lui remettre le papier et lui parler à la troisième personne. Elle se contenta de faire un petit signe d'acquiescement, et Lush continua avec un peu de gêne :
— Ma position de confiance auprès de M. Grandcourt, pendant quinze ans et plus, me fait, tout naturellement, une situation particulière. Il peut me parler d'affaires dont il lui serait impossible de s'entretenir avec tout autre, et dans celle dont il s'agit, il ne pouvait employer personne que moi* J'ai donc accepté par amitié pour lui. Telle est mon excuse au cas où vous auriez préféré que ce fût un autre.
11 s'arrêta de nouveau, mais elle ne bougea pas, et Lush, pour se donner une contenance, déplia le papier et rît semblant de le lire avant de reprendre la parole.
— Ce papier contient un extrait du testament de M . Grandcourt, dont il a voulu que vous connussiez une partie. Daignez y jeter les yeux. Cependant, j'ai quelque chose à dire en manière d'introduction et j'espère que vous me pardonnerez, car ce n'est pas tout à fait agréable. —Lush, qui trouvait qu'il se comportait mieux qu'il ne s'y était attendu, ne se doutait pas combien il l'insultait avec son « pas tout à fait agréable ».
— Dites, je vous prie, ce que vous avez à dire, sans nous excuser, fit Gwendolen avec le môme air dont elle aurait reçu un goujat venant réclamer une récompense pour avoir retrouvé le chien qu'il a volé.
— Je dois vous rappeler une chose qui est arrivée avant votre engagement avec M. Grandcourt, reprit Lush, disposé à se montrer insolent pour répondre à son mépris. Vous avez, si vous vous en souvenez, rencontré à Cardell-Chase une dame qui vous a parlé de sa position envers M. Grandcourt. Elle avait avec elle des enfants, entre autres un beau petit garçon.
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Les lèvres de Gwendolen devinrent aussi blanches que ses joues; sa colère était sans armes: les mots n'arrivaient pas à ses lèvres; le langage de cet homme lui faisait l'effet d'une lame d'acier qui lui déchiquetait la peau.
— M. Grandcourt n'ignore pas que vous saviez cette malheureuse affaire, et il croit juste que sa position et ses intentions vous soient clairement expliquées. 11 s'agit de fortune et d'espérances, et si vous aviez quelque objection à y faire, je vous prie de me la mentionner; c'est un sujet dont, natu Tellement, il ne voudrait pas parler lui-même ; soyez donc assez bonne pour lire ceci, dit Lush en se levant et en lui présentant le papier.
Gwendolen s'était résolue à ne trahir aucune émotion en présence de cet homme, mais elle n'était pas préparée à s'entendre dire que son mari connaissait les conditions, silencieusement acceptées, aveclesquelles elle l'avaltépousé. Elle n'osa pas avancer la main pour prendre le papier, dans la crainte qu'elle ne tremblât trop visiblement. Pendant un moment, Lush demeura debout le lui tendant et elle sentait son regard fixé sur elle comme une ignominie, avant de pouvoir lui dire à voix basse, mais avec hauteur :
— Mettez-le sur la table et allez dans la chambre voisine, je tous prie.
Il obéit, passa dans larrière-salon, où il s'étala dans un fauteuil, en se disant : « Madame recule considérablement. Elle ne savait pas ce que lui coûterait cet article superfln qui s'appelle Henleigh Grandcourt. »> Comme elle était une fille sans le sou, il lui semblait qu'elle avait mieux réussi qu'elle n'avait droit de l'espérer, et que son habileté avait été grande pour son ûge ; ses réponses à Lydie ne signifiaient rien et son départ avait probablement été une manœuvre très adroite. Il appelait cela un coup de maître.
Pendant ce temps, Gwendolen ralliait ses esprits pour lire le papier. Il fallait qu'elle le lût. Tout son être, son
envie de rébellion, ses rêves de liberté, les remords de sa conscience, sa terreur d'une nouvelle visite de madame Glasher,tout lui faisait une nécessité d'en connaître le contenu. D'abord il lui fut difficile de comprendre la signification des mots. Devenue plus calme, elle put lire que dans le cas où ne naîtrait point de fils de son mariage avec Grandcourt, celui-ci constituait pour son héritier le petit Henleigh. C'était tout ce qui lui importait de savoir ; elle passa rapidement sur les autres clauses relatives à la provision réglée pour elle en ce cas; elle ne conserva qu'une perception confuse de milliers de livres et de Gadsmere. Cela suffisait. Elle pouvait congédier l'intrus qui était dans le salon voisin, avec la méprisante énergie qui venait de renaître en elle à l'idée que cette question de fortune et d'héritage signifiait la fin de ses humiliations et de son esclavage.
Elle mit le papier entre les feuillets du livre qu'elle tenait à la main et entra d'un air majestueux dans la chambre où se tenait Lush, qui se leva en la voyant approcher. Quand elle fut arrivée à quatre pas de lui, elle s'arrêta un instant pour lui dire d'une voix ferme, et en le toisant avec dédain, les yeux demi-clos:
— Dites à M. Grandcourt que ces arrangements sont précisément ce que je souhaitais; puis elle passa lentement devant Lush, qui eut le temps d'admirer la grâce de sa démarche et de s'étonner de son esprit et de son impertinence. En réalité, il n'aurait pas voulu qu'elle fût punie plus sévèrement, et il se dit avec satisfaction qu'il était temps d'aller goûter à son club, où il sefit servirune copieuse salade de homard.
Lorsque Grandcourt revint chez lui, il trouva sa femme toute prête pour faire un tour à cheval avec lui. Il avait cru sans doute frapper sur elle un grand coup ; mais elle espérait que, peu à peu, elle lui ferait voir un effet tout opposé à celui qu'il attendait. Pour le moment, elle ne put
que le défier en paraissant satisfaite de ce qu'il avait présumé devoir lui être désagréable. Non seulement elle sortit a cheval avec lui, mais encore elle alla dîner en ville avec lui, sans que rien, dans leur manière d'être mutuelle, fût changé.
Un trait caractéristique de sa conduite mérite d'être signalé. Elle ne voulut pas relire une seconde fois le papier que Lush lui ayait remis, et avant de sonner sa femme de chambre pour venir l'habiller, elle enferma cet extrait testamentaire dans une cassette de voyage, fermement résolue de résister à toute curiosité sur ce qui lui était alloué.
Rien ne vint changer sa situation. Le mois de mai se passa, juin commença, et madame Grandcourt était toujours là, se présentant comme on attendait qu'elle le fit, avec sa grâce, sa beauté et ses toilettes, soit à l'église, soit à l'opéra, ou dans toutes autres réceptions.
Un matin, passant à cheval dans Rotten-Row avec Grandcourt, elle vit contre la grille et en face d'eux, une dame aux yeux noirs, avec une petite fille et un petit garçon, qu'elle reconnut aussitôt pour les êtres dont la vue lui était le plus pénible. Grandcourt et elle allaient justement au pas et avaient ralenti l'allure de leurs chevaux ; elle n'eut la présence d'esprit que de regarder du côté opposé à ces yeux noirs qui avaient rencontré les siens. Quant à Grandcourt, il passa devant le groupe sans faire semblant de le voir.
Elle éprouva contre lui une rage mêlée de honte pour elle-même, et ces mots: « Vous auriez pu la saluer », lui vinrent aux lèvres, sans pouvoir en sortir. Si son mari, en sa présence, voulait ignorer ceux qu'elle-même avait exclus de la place qu'elle occupait, comment aurait-elle pu le lui reprocher? Elle se tut.
Ce n'était pas le hasard qui avait amené là madame Glasher avec son petit garçon, mais sa volonté. Venue à Londres pour y faire des achats, elle avait eu avec Lush des entre"
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vues, dans lesquelles il avait cherché à apaiser son esprit inquiet, en lui représentant que toutes les probabilités d'une victoire finale étaient de son côté; qu'elle se tînt tranquille, et elle pouvait vivre assez pourvoir le mariage se dissoudre de lui-même, d'une façon ou d'une autre, en laissant la succession assurée à son fils. Elle avolt eu aussi un entretien avec Grandcourt, qui, comme d'habitude, lui recommanda de se conduire en femme raisonnable et la menaça de la punir si elle se faisait gênante; comme d'habitude aussi, il n'avait pas été ladre, l'argent qu'il avait reçu do sir Hugo pour Diplow le mettant à même de se montrer généreux. Lydie, confiante en ces probabilités, en somme favorables pour elle et ses enfants, dévora sa colère impuissante, mais ne put résister au désir d'apparaître devant Gwendolen comme une tête de Méduse; sa rancune et sa jalousie trouvant du soulagement dans un épanchement do venin, quoiqu'il fût aussi inoffensif que celui d'une vipère à laquelle on a arraché les dents. C'est pourquoi, ayant appris- de Lush le moment probable de la sortie de Grandcourt avec sa femme, elle était venue se poster là pour les braver. Qui aurait donc pu y trouvera redire? N'avaitelle pas le droit de conduire le petit Henleigh au parc?
Son apparition dépassa co qu'on avait attendu Lydie dans le choc ressenti par Gwendolen en voyant Grandcourt passer sans sourciller devant cette femme, autrefois si chère à son cœur, et devant les enfants quelle avait eus de lui. Cette sombre image du sort réservé à une femme qui a perdu toute dignité sociale, se répandit sur ses visions d'un avenir qui pouvait être le sien et la terrifia. — Où trouver la délivrance? Quelle autre espérer que la mort? — Pas la sienne, cependant! Elle n'était pas femme à penser à sa mort comme a une réalité prochaine. 11 lui semblait bien plus possible que Grandcourt mourut: e! pourtant, c'était improbable. La puissance tyrannique qu'il
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avait en lui semblait une puissance vitale, et ridée que ia mort de son mari était son seul moyen de délivrance ne faisait qu'un avec la pensée que cette délivrance n'arriverait jamais. Non I elle le voyait toujours vivant et la dominant pendant toute sa vie.
Deux jours après cette rencontre au parc, il devait y avoir un grand concert chez Klesmer, qui habitait une magnifique maison dans Grosvenor Place, et qui était devenu le prolecteur et , le prince des artistes musiciens. Pour Gwendolen, c'était une occasion où, bien certainement, elle rencontrerait Deronda, et elle avait longuement médité comment elle lui poserait une question, qui, sans contenir un mot déplaisant, serait assez explicite pour qu'il la comprît. Elle fut longtemps sans pouvoir lui parler; son irritation augmentait à mesure que diminuaient les chances de rencontre; elle était furieuse même contre lui, de ce qu'éloigné d'elle, il paraissait d'un calme imperturbable, tandis qu'elle était en danger de trahir son impatience devant tous ceux qui venaient lui parler. Elle se barricada dans une arrogance glaciale, qui fit dire à M. Vandernoodt, que madame Grandcourt était on ne peut mieux assortie à son mari. Lorsque enfin les hasards de la soirée amenèrent Deronda auprès d'elle, sir Hugo et madame Raymond étaient là et pouvaient entendre chaque mot qu'elle dirait. Qu'importe! son mari était hors de vue, et avec une audace qui lui rendit pleine possession d'elle-même, elle dit:
— Monsieur Deronda, je voudrais que vous vinssiez me voir demain, entre cinq et six heures.
— J'irai certainement, répondiWl d'un air soumis.
En ce moment, c'était tout ce qu'il pouvait formuler, mais il comptait lui écrire un billet pour s'excuser, car il avait toujours évité de faire une visite à Grandcourt. Il ne put cependant se décider à user d'un procédé qui la blesserait, et si on pouvait taxer son excuse d'indifférence, ou d'affec-
tation d'indifférence, elle n'en était pas moins blessante. Il tiendrait donc sa promesse.
Gwendolen avait refusé à Grandcourt de sortir à cheval, alléguant qu'elle ne se sentait pas bien ; elle n'avait fait connaître son intention qu'au dernier moment, quand les chevaux attendaient, mais non sans crainte que son mari ne voulût aussi rester à la maison. Devenue presque superstitieuse sur son pouvoir de divination soupçonneuse, elle supposait ce qu'elle aurait fait en pareil cas. Mais Grandcourt accepta son excuse sans une observation et partit.
Malgré cela, quand elle se trouva seule et qu'elle eut envoyé donner l'ordre de n'introduire que M. Deronda, elle commença à trembler et à sentir une agitation croissante, à la pensée qu'il paraîtrait bientôt et qu'elle serait obligée de parler, non de trivialités, car alors elle n'aurait eu aucun motif sérieux pour l'appeler chez elle, et pourtant, il lui semblait impossible de lui dire ce que, pendant des heures entières, elle avait décidé qu'elle lui exprimerait. Pour la première fois, l'impulsion qui l'avait portée à lui faire appel fut accompagnée de timidité, et maintenant, qu'il était trop tard pour reculer, elle était frappée par la possibilité qu'il considérât son invitation comme inconvenable. Alors elle baisserait dans son estime ! Elle se raidit contre cette crainte insupportable. Dans ses efforts pour dompter son agitation, elle arpenta à grands pas ses salons dont les grandes glaces réfléchissaient son image ; sa robe de soie noire faisait ressortir la beauté de son visage, la blancheur de son cou, et rehaussait tous ses avantages. S'en étant aperçue, elle courut dans son boudoir et s'enveloppa la tête d'un grand voile de dentelle noire, pour cacher son cou et ne laisser voir que sa figure. Devant ce mépris manifeste pour toute coquetterie, elle se sentit plus libre, mais rien ne put faire disparaître le malaise qui régnait sur ses lèvres et dans ses yeux.
Elle était debout au milieu du salon, quand on annonça Deronda, et lorsqu'il s'approcha, elle s'aperçut que lui aussi n'était pas dans son état habituel. Ils se demandèrent mutuellement des nouvelles de leurs santés, et Gwendolen, au lieu de s'asseoir, s'éloigna un peu et alla s'appuyer sur le dos d'un fauteuil. Deronda resta debout, tenant son chapeau d'une main, et de l'autre froissant le col de son habit. Gwendolen vit dans son embarras la reproduction du sien, et forcée de parler, elle dit d'une voix timide :
— Vous vous demandez, n'est-ce pas, pourquoi je vous ai prié de venir ? J'avais besoin de vous questionner. Vous m'avez dit que j'étais ignorante. C'est vrai ! Que puis-je, sinon vous interroger ?
Elle ne sentait pas la possibilité de lui adresser les questions qu'elle avait préparées. Quelque chose de nerveux dans sa manière d'être fit craindre une crise à Deronda. Il lui répondit avec une tristesse affectueuse :
— Je n'ai qu'un regret : c'est de ne pouvoir vous être que d'une très faible utilité.
Ces paroles et ce ton firent vibrer en elle une corde nouvelle, et elle continua avec moins de gêne, quoique ce ne fût pas ce qu'elle aurait voulu dire :
— J'avais besoin de vous faire savoir que j'ai toujours pensé à votre recommandation; mais cela est-il bien utile? Je ne puis me changer, parce que les choses qui m'entourent n'éveillent en moi que de mauvais sentiments, et il faut que je continue ; je ne puis rien changer, c'est inutile !
Elle s'arrêta un instant, contrariée de n'avoir pas trouvé ies paroles désirables, et recommença avec plus de hâte :
— Mais si je continue, je deviendrai pire, et je ne le veux pas. Je tiendrais à être ce que vous voudriez que je fusse, il y a des gens qui sont bons et qui se plaisent aux grandes choses, je le sais. Moi, je suis une créature mépri-
sable ! Je sens que je puis devenir méchante et haïr le monde. J'ai essayé de me faire à l'idée de m'éloigner de chacun, mais je ne puis. Trop de choses m'en empêchent ! Vous croyez peut-être que je ne réfléchis pas ? Détrompezvous, je réfléchis et beaucoup. Je crains tout ! Je crains de devenir coupable. Dites-moi ce que je puis faire !
Elle avait tout oublié, excepté l'image de misère impuissante qu'elle essayait de présenter à Deronda en termes brisés et figurés, voulant lui communiquer, mais non lui exprimer son besoin. Ses yeux étaient secs, et leurs pupilles dilatées leur donnaient un air poignant ; on devinait des sanglots réprimés dans sa voix qui se voilait de plus en plus jusqu'à ne devenir qu'un murmure. Elle se blessait en pressant contre sa poitrine les bijoux qui reluisaient à ses doigts et à ses poignets.
Deronda avoua plus tard que l'impression ressentie par lui alors fut horrible. Par quel moyen pourrait-il arrêler les progrès des souffrances qui accablaient cette jeune femme ? Comment, avec une sentence, les changer ou les faire disparaître ? 11 craignait même sa propre voix. La première pensée qui se présenta à son esprit fut celle-ci : « Avouez tout à votre mari, ne lui cachez rien. » Mais avant qu'il eût pu la formuler en paroles, la porte s'ouvrit et Grandcourt entra.
11 était revenu pour éclaircir un soupçon. 11 vit la figure anxieuse de sa femme, voilée comme une religieuse, et Deronda, debout à quelques pas d'elle la regardant d'un air de douleur. Sans paraître aucunement surpris, il fit de la tête un signe de bonjour à Daniel, jeta un autre coup d'oeil sur Gwendolen, et alla s'asseoir dans un fauteuil, en croisant les jambes et tira son mouchoir avec lequel il s'éventa.
En le voyant entrer, Gwendolen avait tressailli, mais elle ne changea pas d'attitude et ne quitta pas sa place.
Ce n'était pas le moment de feindre ou de manifester une répulsion ; l'impression passionnée de ses dernières paroles était encore trop forte. Elle était, en outre, désespérée de se dire que son entretien avec Deronda ne pouvait se continuer ; le rideau était baissé et la pièce finie. Quant à Daniel, il fut rappelé à lui-môme par l'idée de ce qui pourrait résulter pour elle d'avoir été vue dans cet état d'agitation par son mari. Il comprit que sa présence ne pouvait qu'exagérer chez Grandcourt les conjectures possibles de duplicité ; il se contenta donc de dire :
— Je ne puis rester plus longtemps. Adieu !
En lui tendant la main, il sentit que la sienne était glacée. Elle ne lui dit pas adieu.
Quand il eut quitté le salon, Gwendolen se laissa tomber dans un fauteuil, dans un sombre désespoir et s'attendant à être punie, mais Grandcourt n'y fit pas attention ; il était satisfait de lui avoir fait comprendre qu'elle ne l'avait pas dupé, et le silence qu'il garda fut formidable d'omni science. Il sortit le soir et accepta, sans même en sourire, son excuse d'indisposition.
Le lendemain, au déjeuner, Jl dit :
— J'irai faire une partie de yacht sur la Méditerranée.
— Quand ? reprit Gwendolen, dont le cœur battit d'espoir.
— Après-demain. Le yacht est à Marseille. Lush est parti pour tout préparer.
— Puis-je alors dire à maman de venir me retrouver ? demanda Gwendolen, dont la perspective de paix et d'affection qui débordait de son Ame. éclata comme les premières lueurs du matin*
— Non ; vous viendrez avec moi.
Deronda, en quittant Gwendolen, s'était abstenu de lui dire : « Je ne vous reverrai de longtemps, car je vais partir », dans la crainte que Grandcourt ne pût supposer qu'il s'imaginait que ce fait avait de l'importance pour elle. 11 partait sous le coup de circonstances si intéressantes pour lui, que quand il sortit pour tenir la promesse qu'il lui avait faite d'aller la voir, il était déjà dominé par une émotion solennelle.
Sir Hugo lui avaitenvoyé, par un domestique, ce billet: « Viens tout de suite. 11 est arrivé quelque chose », et il n'avait été tranquillisé que quand, en entrant dans le cabinet du baronnet, il se vit reçu avec une affectueuse gravité, au lieu du chagrin qu'il appréhendait.
— Ce n'est rien qui vous peine, monsieur ? demanda-t-il en prenant la main qui se tendait vers lui.
Le regard de sir Hugo se portait sur lui avec une signification étrange, et sa voix décela une émotion contenue quand il dit :
— Non, Dan, non. Assieds-toi. J'ai quelque chose à te dire.
Deronda obéit, non sans un certain pressentiment qui lui serra le cœur . Il était bien rare que sir Hugo se montrât si sérieux.
— Ce ^n'est. en effet, rien qui me peine, mon garçon; du moins si cela ne te fait pas de peine, à toi. Mais je ne m'attendais pas à ce que ceci pût jamais arriver. J'avais dos raisons pour ne pas t'y préparer, pour ne jamais te parler de tes parents. En tout cas, mes efforts ont constamment tendu à ce que ce ne soit pas une offense pour toi.
Sir Hugo s'arrêla, mais Deronda ne put parler ; il no put même dire : « Je ne l'ai jamais considéré comme une offense ». Quand même cela eût été vrai, il n'aurait pu élever la voix. Jamais sir Hugo n'avait vu une telle pâleur sur le visage qu'il aimait; jamais ses lèvres n'avaient été aussi frémissantes; jamais il n'avait eu cette expression douloureuse. Craignant de lui infliger une nouvelle blessure, il continua avec une tendresse qui témoignait de l'anxiété de son âme:
— Je n'ai fait qu'obéir aux ordres de ta mère. Elle a voulu que je gardasse le secret qu'elle tient à te dévoiler aujourd'hui. Elle désire te voir. Voici sa lettre que tu liras plus tard. Elle t'apprendra ce qu'elle veut que lu fasses et où tu la trouveras.
Sir Hugo lui tendit une lettre écrite sur du papier étranger, qu'il mit dans son portefeuille, heureux de n'être pas obb'gé de la lire sur-le-champ. Il était visible que l'émotion de Daniel avait gagné le baronnet, qui s'efforçait de retrouver son sang-froid. Il luisemblait difficile d'en dire davantage. Une question, la plus difficile et la plus pénible pour lui, se pressait sur les lèvres de Daniel ; il aurait bien voulu ne pas la faire, mais il était impossible de reculer ; le moment était trop solennel. S'il le laissait passer, il pouvait ne plus retrouver la force de formuler ses mots et
DANIEL DERONbA
d'attendre la réponse. Enfin, il se décida à regarder sir Hugo et lui dit d'un ton respectueux et d'une voix altérée :
— Mon père vit-il aussi?
— Non I répondit aussitôt le baronnet.
Le passé venait de se rouvrir pour sir Hugo. Après un silence, pendant lequel on ne put lire sur les traits de Deronda s'il ressentait de la joie ou du chagrin, le baronnet reprit avec un accent ému :
— Peut-être ai-je eu tort, Dan, de consentir à ce que j'ai fait. Peut-être aussi ai-je trop aimé de t'avoir tout à moi. Mais si jamais tu as ressenti une peine que j'aurais pu t'éviter, je t'en demande pardon.
— Il y a longtemps que le pardon est là, répondit Deronda en posant la main sur son cœur. Ma peine la plus grande a toujours été causée par une autre que je n'ai jamais connue, mais que je connaîtrai bientôt. Cela ne m'a pas empêché d'avoir pour vous une affection profonde qui a été la plus large et la meilleure part de ma vie.
Dans une impulsion simultanée et irrésistible, ils se serrèrent la main et se tinrent longtemps embrassés.