XVII
Le lendemain j'étais en route, me dirigeant • vers le Grandmont. Je parcourus en cinq heures les vingt lieues qui séparent de Paris le relai de poste voisin du château, et, laissant ma voiture à l'auberge, je m'en allai à pied , par les bois, pour gagner le parc. Un enfant du pays, que j'avais rencontré, occupant ses loisirs du dimanche à dormir le ventre dans l'herbe, me montrait le chemin. Quand je l'eus renvoyé, je m'assis sur une roche, dans une cépée, attendant la nuit. Mais un bruit d'hommes et de chevaux me força bientôt de me réfugier sous le couvert de la futaie voisine, et, sans être vu, j'assistai au défilé des chasseurs qui rentraient lentement et menaient grand bruit.
Tous étaient vêtus d'habits rouges, de culottes de peau blanche et de bottes molles tachées de
boue, avec le ceinturon d'or et d'argent serré à la taille, le couteau sur la cuisse, la trompe de cuivre au dos et la toque de jockey sur le front. Le comte allait devant, bercé par le mouvement alourdi de sa monture, le fouet de chasse dans la botte , la cravate flottante et .le cigare aux dents. Parfois, posant les brides sur le cou de son cheval, il flattait de la main la noble bête surmenée. Parfois aussi, il causait, en se retournant sur sa selle, avec ses intimes. Des rires, des exclamations , des questions partaient du groupe qui marchait sur ses traces et que j'entrevoyais de loin , comme une grande tache rouge, dans la brume descendant sur les chênes flétris. Tous les chevaux, trempés de sueur et maculés de fange jusqu'au ventre , allaient au pas dans les feuilles mortes en tirant la tête ; les piqueurs sonnaient de la trompe par intervalles; et j'écoutais les notes longues qu'ils lançaient à travers les bois. Enfin, venaient les chiens accouplés et tenus en laisse, la langue pendante et la queue basse. Puis, un grand loup, la gorge ouverte, attaché par les quatre pattes sur une perche que deux bûcherons portaient à l'épaule, se balançait, tout sanglant, en arrière des chasseurs.
A quelque distance, parmi les valets de chiens qui fouillaient les taillis en criant pour réunir les traînards de la meute, Georget, les mains posées sur le pommeau de sa selle, les pieds hors des étriers et les yeux fixes, méditait profondément. Il disparut enfin avec les autres, et le silence descendit bientôt sur la forêt solitaire avec les ombres de la nuit.
Lorsque les moindres bruits de cette foule d'hommes se furent éteints dans le parc, je quittai ma cachette, et, m'avançant à mon tour, à pas lents, je me dirigeai vers la grille de fer qui faisait, de loin, comme un trou noir dans le mur blanc. Mais cette grille avait été refermée par le dernier des valets. Suivant le mur dans sa longueur, je rencontrai bientôt une brèche que je franchis aisément. La lune levait alors sa face blême sur des bouquets de peupliers dégarnis. Je me tins d'abord sous les arbres, allant un peu au hasard. Le parc était immense. Il y avait de grands espaces découverts, avec des routes larges et sablées circulant en tous sens. Puis des rideaux de bois sous lesquels courait la rivière avec un petit bruit mystérieux. Je marchai longtemps sur ses bords, dans les
herbes humides. Enfin , je rencontrai un pont à parapets de briques. Une chute d'eau chantait auprès en tombant sur des roches. Dix pas plus loin, dans un bosquet d'arbustes, s'élevait le pavillon.
Mais Louise n'y était pas encore, et, ne sachant que faire, je m'avançai vers le château dont les vitres flamboyaient devant moi , sur une hauteur. Allant à travers bois, pendant que la lune passait sous un nuage, je m'arrêtais, de temps à autre, pour écouter les vagues rumeurs de la nuit, à peine troublées par des abois lointains. J'errai quelque temps près des communs; je contournai une longue palissade blanche. Enfin, je parvins au pied du château, et là, pendant que je me haussais en m'aidant des mains pour atteindre le rebord d'une fenêtre du rez-de-chaussée, de joyeux éclats de rire attirèrent mon attention.
La baronne donnait à ses hôtes un de ces repas de chasse aussi bruyants que la chasse elle-même. A travers les ouvertures des volets , je les voyais tous, assis en rond autour d'une immense table, chargée à crouler de plats d'argent, de vaisselle, de vases de fleurs et de flacons. Un grand lustre descendant au-dessus, les
inondait de lumière, et tous ils étaient là, en habit noir, le teint et les yeux allumés, mangeant , buvant et causant à voix haute avec des airs expansifs, pendant que les valets silencieux, circulant derrière leurs chaises, les servaient.
La baronne, placée au haut bout de la table, faisait les honneurs. En face d'elle, le comte, un bras sur la nappe, jouant avec son couteau, souriait des lèvres en parlant. Louise, auprès de lui, en grande toilette, décolletée et les bras nus, écoutait froidement, d'une oreille distraite, les propos de Georget. Quand j'aperçus Louise, il me prit une tentation folle d'enfoncer la fenêtre pour aller tomber à ses pieds. Mais elle ne me savait point aussi près d'elle!... Comme elle avait l'air soucieux! Georget, mangeant peu, contre son habitude , et parlant entre les dents, la regardait en dessous en baissant le front sur son assiette.
Je m'éloignai et marchai quelque temps dans une allée découverte. L'attente cruelle, avec son agitation fiévreuse, ses coups de poignard et ses écœurantes défaillances me tourmentait. Maintenant que je touchais au moment décisif où j'allais apprendre à Louise ma terrible résolution, pour la première fois, j'éprouvais une crainte
vague, et,, malgré moi, j'eusse voulu retarder ce moment- Cependant, las d'errer dans le parc, je revins à la fenêtre, mais le dîner était fini et déjà les domestiques débarrassaient la table. Je suivis le mur du château jusqu'au bout, et, à la faible lueur d'une lampe tempérée par un abat-jour qui se jouait sur les vitres d'un boudoir, j'aperçus de nouveau Louise. Elle était assise à côté de sa mère, et si près de la fenêtre que, — si cette fenêtre avait été ouverte, —j'aurais pu lui toucher l'épaule delà main. Toutes deux, elles causaient loin des convives rassemblés dans la salle de billard. Oh ! ce que je ressentis quand je la revis si près de moi ne peut se dire ! Il y a des sensations qui tordent l'âme comme une lame d'acier! Louise avait toujours l'air préoccupé. Elle me sentait là peut-être? De temps à autre, un homme s'accotant au montant de la porte , échangeait quelques phrases de politesse avec sa mère et avec elle. Georget, enfin pénétra en souriant dans le boudoir, mais les deux femmes se levèrent en même temps, et, lui souhaitant le bonsoir, elles prirent congé de lui.
Tout s'éteignit dans le château. J'entendis tour à tour les pas lourds des hommes résonnant sur l'escalier de pierre, et les portes du premier étage
s'ouvrir les unes après les autres et se refermer. Le silence descendit bientôt, avec les ténèbres, sur l'immense maison qui, maintenant, semblait assoupie. Je m'adossai alors à un arbre, les bras croisés. La nuit était presque douce, et le vent soulevait à peine les feuilles flétries.
Un faible rayon de lumière glissa tout à coup sous la porte d'un petit escalier de service, à dix pas de moi. La porte s'ouvrit lentement, sans bruit, et, dans le cadre allongé qui se découpa sur le mur sombre, je vis une femme debout, couverte d'une grande mante noire, soulevant une lampe au-dessus de sa tête enveloppée d'un voile de gaze. Et cette tête suave éclairée ainsi de haut se pencha en avant pour interroger les ténèbres. J'entendis un souffle passer dans l'air. Il me sembla qu'on avait prononcé mon nom.
Je demeurai à ma place, incapable de faire un pas. Seulement, je tendis les bras vers Louise en tombant sur les genoux, et, quand je revins de mon extase, je sentis une main trembler sur mes yeux. Je me jetai alors sur cette main, et je ne sais combien de temps nous restâmes ainsi, sans
paroles; mais, qugind je me relevai, Louise, défaillante et s'abandonnant à mes bras, essuyait avec ses baisers ses larmes sur mon front.
Je l'entraînai rapidement sous les arbres et nous atteignîmes bientôt le pavillon. J'en refermai la porte et nous nous trouvâmes tous les deux dans une grande pièce tapissée jusqu'au plafond, avec une cheminée dans un angle et de larges divans contre les murs. Louise s'assit en entrant, comme si elle eût été incapable de se soutenir, et moi, je m'étendis à ses pieds, l'entourant de mes deux bras.
Pendant ce temps, la main dans mes cheveux, elle les soulevait par touffes et les caressait.
— Qu'avez-vous ? qu'avez-vous, Daniel ? — disait-elle. — Ne me parlerez-vous pas? L'absence vous a-t-elle rendu muet ?
—Est-ce qu'on parle devant Dieu ? — répondis-je.
Après cela, je m'assis à côté d'elle, lui pris les mains, l'attirai à moi, et, à la faible clarté de la lune, je cherchai à revoir ses traits.
Mais, hélas! je ne sais si c'était le reflet des lueurs froides qui tremblotaient sous les nues,
je reconnus à peine ses traits chéris. Elle me sembla bien pâle. Ses grands yeux bleus, autrefois si purs, maintenant cernés d'une ligne sombre qui les agrandissait encore, révélaient le passage des larmes amères. Ils étaient cependant toujours doux et tendres.
— Pauvre Louise! — lui dis-je.
L'enfant, alors, se voyant devinée, cacha sa face sur mon sein, puis, se redressant, elle écarta mes cheveux et plongea ses yeux avides dans les miens.
— Et vous, — fit-elle en souriant, — croyezvous que je ne lise pas sur votre visage?
Enfin, je me décidai à lui parler de la lettre qui m'avait appelé auprès d'elle. Elle soupira.
—Ne me cachez rien, surtout!
Louise, alors, s'exprima ainsi :
— Depuis deux mois que nous sommes au Grandmont, mon oncle n'a pas cessé de m'épier. Si j'affecte d'être calme, son air satisfait semble me dire : Je suis content de voir que tu abandonnes tes folles idées ; et, s'il me voit soucieuse, ses haussements d'épaules m'indiquent son mécontentement. — Je t'avais avertie à Trouville , — répète-t-il sans cesse. — Tu seras toujours malheureuse !
Mon oncle, voyez-vous, — ajouta-t-elle, — ne peut nous comprendre, ni tolérer un sentiment qui exige de lui, à ce qu'il croit, une
surveillance continuelle. Je ne sais ce qu'il redoute....
Ici, j'interrompis Louise.
— Parlez-moi donc maintenant de votre mère.
— Elle m'entretient de vous constamment. Elle vous attend tous les jours. Elle s'étonne de votre silence. Pourquoi, dit-elle à mon oncle, Daniel ne nous écrit-il donc pas ? Enfin, elle déplore toujours votre chagrin qu'elle attribue à une cause.... qui n'est pas la véritable. Cela me contrarie et m'humilie. Pauvre et douce mère ! combien il m'en coûte de lui rien cacher!
Ensuite , avec un embarras plus grand encore quelemien, Louise revint au mariage que voulait lui imposer son oncle. Il lui en parlait chaque jour pour l'habituer à cette idée. Il lui répétait à satiété, dans un langage à demi transparent, que c'était précisément parce que Georget était un homme vaniteux et nul, et qu'il tenait d'ailleurs beaucoup à conserver mon amitié, que je pourrais plus aisément le tromper. Louise alors se révoltait et lui rompait en visière.
En écoutant ce récit, — d'autant plus effrayant qu'il était accompagné de détails horribles à entendre dans une bouche aussi pure, — je sentis
toute ma colère se rallumer. Le pacte que j'avais conclu la veille avec Georget me revint aussitôt à la mémoire; mais je ne sais pourquoi je demeurai quelque temps silencieux. Jusqu'alors, exaspéré par la douleur, je n'avais pas songé que pour sceller ce pacte, il me fallait obtenir l'assentiment de Louise , et, maintenant que j'étais là pour le lui demander, j'éprouvais une terreur insurmontable; et, malgré ma résolution, je ne savais quels termes choisir pour lui apprendre un dessein dont les difficultés se levaient en foule, pour la première fois, dans mon esprit.
KXII
Cependant, il fallait parler, car Louise, m'examinant avec inquiétude, me tourmentait les mains.
— Ne craignez pas que je faiblisse , — disaitelle. Et puis elle ajoutait : — J'ai peur de ma mère. Si mon oncle lui apprenait tout, que deviendrais-je?
Je me levai alors et fis quelques pas au hasard. Elle me regardait toujours. Enfin, avec des tremblements dans la voix et dans les mains, je lui dis :
— Chère Louise, si nous ne trouvons pas un moyen pour nous affranchir, votre oncle fera de nous ses victimes. Tous les deux, sans pouvoir nous défendre, nous aurons constam ment la gorge sous son couteau. Repoussé aujourd'hui, il nous atta-
quera demain avec une violence plus grande. Et moi , loin de vous , comment pourrai-je vivre avec la pensée qu'il vous torture ?
— Mais que faire? — disait Louise.
Ici, je réunis tout mon courage et répondis brusquement :
— Il faut nous servir de ses propres armes, Louise, à ce mot, fit un geste de surprise et je
continuai :
— C'est votre oncle qui, sans le savoir, nous a tracé notre conduite. — Après cela, je me jetai à ses pieds, et, rapidement, en trois minutes, je développai devant elle tous mes plans. Mais je ne sais quelle pudeur, en même temps, me faisait rougir. Aussi, je n'osai pas avouer à Louise que j'avais montré sa lettre à mon complice, et que le pacte était conclu avec lui. Ce qui était fait déjà, j'annonçai simplement l'intention de le faire; et, m'encourageant alors, à l'aide de mon puéril subterfuge, j'adjurai Louise de consentir à ce semblant de mariage ; mais elle ne me répondait pas.
Enfin, quand j'eus tout dit, relevant la tête que, jusqu'alors, elle avait tenue baissée sur sa poitrine, elle me repoussa de ses pieds :
— C'est une chose insensée! — s'écria-t-elle.
— Notre malheur ne nous donne pas le droit de nous avilir!
Puis, elle se leva, frémissante, me laissant affaissé à terre, et, jetant sur moi un regard superbe :
— Allez! — me dit-elle, — le chagrin vous a rendu fou. Nous sommes maîtres de disposer de notre cœur, nous sommes maîtres de disposer de notre vie, mais nous ne sommes pas maîtres de disposer de notre honneur. Consentir à cela ! Fi donc !
En entendant cette protestation magnifique, je demeurai pétrifié. Pour la première fois, depuis trois jours, m'apparurent, en même temps, la folie de mon dessein et la honte dont il devait tous nous couvrir, s'il avait réussi. Cependant, le désespoir de l'impuissance me tenait abîmé devant Louise, et la supériorité que cette enfant venait d'obtenir sur moi me laissait anéanti. Mes idées tourbillonnaient dans mon cerveau comme les feuilles secouées par un vent d'orage. J'avais peur de devenir fou.
Mais Louise, loin de vouloir profiter de son avantage, résolut immédiatement de se le faire pardonner. Elle s'assit devant moi, me tira par les mains pour me faire asseoir auprès d'elle, et, me regardant éperdument, comme si elle eût voulu explorer mon ûme jusqu'au fond, avec des
paroles tendres, elle chercha longtemps à me consoler. — Croyez bien, cher Daniel, — murmurait-elle, — que je ne vous en veux pas. Un homme comme vous ne s'abaisse pas à des transactions si honteuses. Redevenez vous-même. Relevez-vous à vos propres yeux. Il n'y a plus maintenant pour vous dans mon cœur qu'une immense gratitude. Je suis touchée quand je songe au sacrifice que vous vouliez faire. Ah ! Daniel ! il faut que je sois bien réellement tout pour vous.
Et, comme je ne parlais pas : — Dites-moi que vous m'excusez, à votre tour, — reprit-elle.
— J'ai été trop brusque. — Et, en même temps, comme je restais toujours devant elle à la regarder au visage, elle laissa tomber ses bras sur mes épaules, et je sentis ses lèvres sur ma joue.
— Mais faut-il donc te perdre ? — lui disais-je à voix basse pendant qu'elle m'embrassait ainsi.
— Faut-il éternellement vivre loin de toi? N'estce pas horrible de penser que ton oncle te harcèle pour nous enlever l'un à l'autre ? Pourrastu, d'ailleurs, résister toujours? Va, — ajoutai-je en la détachant de ma poitrine, — je conçois maintenant que tu aies repoussé ma proposition
folle; mais, si tu m'aimais comme je t'aime, est-ce que rien au monde t'empêcherait de lier à jamais ton sort au mien ? Tu es libre, tu as dix-huit ans. Moi, je suis libre de même. Je suis riche, d'ailleurs. En quelque lieu que nous voulions vivre, nous y pourrons vivre ignorés, inconnus et si heureux ! Le désespoir enfante les résolutions téméraires. Eh bien ! Louise, veux-tu me suivre? Si tu m'aimes, quand le soleil se lèvera, nous serons déjà loin, tous les deux.
Elle me regarda avec douleur et lîe répondit qu'un mot : — Et ma mère ?
Je fis un geste de fureur ; elle m'accabla : — Ma mère en mourrait.
— Ah ? je le savais bien ! — m'écriai-je enfin en levant les bras au ciel. — Jtettendais ce mot terrible ! Comprends-tu maintenant pourquoi je voulais t'acheter?
XXIY
Cependant, tout n'était pas dit encore entre nous. Le danger demeurait. L'un ni l'autre, nous n'avions rien trouvé pour le conjurer. Je me tordais les poings devant Louise, qui, rejetant sa mante sur ses épaules, m'entourait le cou de ses bras nus. Je m'aperçus alors qu'elle avait conservé sa toilette, et le souvenir du dîner où je l'avais vue assise entre Georget et son oncle, ramena dans ma pensée toutes les difficultés de notre situation : — Pourquoi donc m'avez-vous fait venir ici? — lui demandai-je.
— Ne le comprenez-vous pas ? depuis deux mois que je ne vous ai vu, je languis de chagrin, de doutes, d'inquiétudes. Gomment ne sentez-vous pas cela ?
Je lui serrai les mains ; — Enfin, — continuât-elle, — je vous l'ai dit, mon oncle me fait peur.
Je suis bien décidée à ne pas lui obéir, mais s'il me menace encore d'apprendre notre secret à ma mère, que dois-je faire? Je vous ai prié de venir ici pour me conseiller.
Je réfléchis longuement : — Si votre oncle vous menace encore, dites-lui que vous vous chargerez de tout révéler vous-même à votre mère. Et puis, osez tout dire à votre mère, et ne lui cachez pas surtout le motif du choix de votre oncle. Votre mère vous aime. Elle pourra me haïr, mais elle vous excusera.
Toute la nuit se passa ainsi en discussions pénibles , avec des intervalles de tendresse exquise et d'épanchements ingénus. N'ayant rien obtenu de ce que j'espérais la veille, je me consolais à demi, certain maintenant de la défaite du comte, heureux d'avoir fourni à Louise une occasion de s'élever dans ma pensée, et presque rassuré contre l'avenir, grâce à la conduite que je venais de lui Indiquer. — Jamais, — me disais-je, — la voyant si déterminée, le comte n'osera la pousser à bout. Et quand même! — ajoutaije avec un retour désespéré, — j'aime encore mieux affronter les reproches de la baronne, que de subir une fois de plus les dégradants services du comte.
Quant à Georget, obligé de retirer ma promesse, je pouvais redouter son indiscrétion;
mais je comptais bien l'enchaîner à moi en lui offrant un dédommagement. L'un ni l'autre, nous n'avions prévu le cas où cet abominable mariage viendrait à se rompre. Je résolus d'aller au-devant du sacrifice qu'il voudrait sans doute m'imposer, et je me sentis heureux de penser que j'allais tenir dans mes mains, et à jamais, un ennemi dont les événements venaient de faire mon complice.
Cependant, tandis que la chute d'eau, tout près de nous, jetait à l'air ses notes plaintives, que les étoiles s'éraillaient comme des fils d'or sur les vitraux colorés , que la lune à demi voilée semblait nous engager à nous pencher l'un vers l'autre pour nous voir, nous restâmes longtemps, Louise et moi, les mains unies, à former des projets pour occuper les loisirs que nous laisseraient l'absence. Puis, fatigués d'inaction, nous sortîmes du pavillon, nous acheminant au hasard à travers les arbres dépouillés, et foulant sous nos pas les feuilles jaunies qui bruissaient doucement. Quand la lune passait en arrière des froids nuages, nous y voyions tout juste assez pour nous conduire; mais quand elle roulait son globe d'argent dans l'azur, un brouillard lumineux, s' élevant de la terre humide,
enveloppait tout le parc. Alors, avec nos ombres à nos pieds, nous semblions deux âmes glissant dans l'éther.
Un charme étrange se dégagea bientôt de la voûte radieuse oii couraient les nues fugitives, de la douceur de l'air, de la ténuité du silence et des âpres senteurs des feuilles mortes mouillées. Je soutenais la taille de Louise sur mon bras, et, enveloppée dans sa mante, la tête renversée sur mon épaule, elle marchait les yeux au ciel. — Groyez-vous, — me dit-elle, — que ces astres muets et palpitants soient sans influence sur nos destinées? — Ces astres, — répondis-je, — sont habités par les âmes de ceux qui sont morts. Paisibles habitantes des étoiles tranquilles, elles assistent aux puérils événements de la sphère imparfaite qu'elles ont quittée. Dans le cours ordinaire de notre vie, lorsque nous existons un peu moins comme des êtres que comme des choses , nous nous soucions peu qu'elles subsistent ; mai nous ne pouvons éprouver la moindre peine ou goûter le moindre bonheur sans nous élever soudain jusqu'à elles. L'amour, cette passion noble qui, seule, nous affranchit des horreurs de la vie réelle, nous
donne une idée nette de leur existence. C'est pourquoi, plus que tout au monde, l'amour est grand.
— Il me semble, — fit Louise avec un soupir, — qu'on doit être plus heureux là haut qu'icibas. Nous vivons dans l'attente perpétuelle d'une chose que nous ne pouvons définir. Cette chose est sans doute là ?
— En effet, — répondis-je, — nous sommes comme des oiseaux attendant que soient poussées leurs ailes pour s'élancer d'un seul jet vers la lumière et l'infini.
— Pourquoi^ — dit-elle.
— C'est le secret de Dieu que vous demandez à un homme, chère Louise. Ce Dieu, qui sourit vaguement dans les splendeurs delà nature; qui se révèle à nous par le trouble de nos âmes, les aspirations de nos cœurs, l'inquiétude de nos esprits ; ce Dieu , qui ne répond jamais quand on l'interroge , n'a pas voulu , sans doute , que nous goûtions le bonheur sans l'apprécier, et c'est par les souffrances, les fatigues et les dégoûts de la vie terrestre, qu'il nous prépare aux délices de l'autre vie.
— Est-ce donc alors , — dit Louise , — parce que nous avons le sentiment de l'éternel bon-
heur , que nous ne pouvons éprouver une joie sans désirer mourir ?
— Mourir? — interrompis-je. — Dites donc revivre : car, je le sens par toutes les fibres de mon être, ce monde serait le plus exécrable nonsens si le néant devait le terminer. Oui ! — m'écriai-je , exalté par l'amour et le radieux spectacle de la nuit , — oui , nous revivrons ensemble , — et loin des autres ! — pour nous adorer éternellement dans les cieux.
Ainsi nous devisions, dans l'obscure solitude, de choses hautes et sacrées. Puis, nous reportions un peu plus nos pensées sur nous-mêmes. Ah! qu'il y a de charme dans une telle causerie! On savoure, presque à son insu, l'ivresse d'une possession morale à laquelle les sens n'ont point de part , mais qui n'est guère moins énergique que le plaisir des sens. Je me livrai à cette volupté avec emportement. Je me plus à faire vibrer en Louise, comme si elle eût été une harpe vivante , toutes les cordes tendues à travers son cœur. Tour à tour je la faisais frissonner de terreur, sourire de tristesse, pleurer de bonheur. Elle était éloquente ou muette, selon que je l'excitais ou que je la maintenais. J'explorais avidement son âme comme une région vierge et splendide, et, de toutes les sensations humaines , il
n'est pas une seule, peut-être, à laquelle je ne l'obligeai de répondre.
Mais pendant que je croyais maîtriser Louise, par quelque chose de poignant et de fort , moimême j'étais maîtrisé. Je perdis soudain la conscience de ma volonté. J'oubliai le monde. Il n'y eut plus pour moi , dans tout le monde , qu'un ouragan d'amour qui m'emportait, avec Louise, vers des espaces inconnus. Je la soutenais toujours par la taille , et mon buste se collait au sien en marchant sur les sentiers invisibles. Tous deux , bercés par le balancement confus des grands arbres , enveloppés d'ombres diaphanes , muets , éperdus , nous allions à travers les branches , les broussailles et les herbes. Mon bras enfin remonta jusqu'à son cou, et je serrai sa tête sur mon épaule. Elle soupirait. Abaissant ma tête sur la sienne , j'effleurai d'un baiser sa chevelure. Elle leva ses grands yeux sur les miens ; ma bouche les ferma. Transporté par ce vivant contact, je l'étreignis avec force, et mes lèvres cherchèrent ses lèvres. Je ne sais alors quel cri de délire jaillit en même temps de ma gorge et de la sienne, mais l'enfant, épouvantée, me repoussa. — L'amour, — me dit-elle, — est-il donc la fureur ? — Nous étions en ce mo-
ment près du château , devant la porte entr'ouverte. Je me jetai aux pieds de Louise et l'enveloppaide mes bras. — Pitié! Louise, — m'écriai-je, — aie pitié de moi ! — Mais sa main couvrit ma bouche. — Silence, Daniel, vous pourriez éveiller ma mère.
Sa mère encore! A ce rappel blessant du devoir, je me redressai subitement, et, me lançant à corps perdu à travers les arbres, j'abandonnai Louise , stupéfaite ; et , lorsque mes genoux ne pouvant plus me porter, je m'affaissai à terre, une imprécation se tordit entre mes dents , car je connaissais maintenant de nouvelles tortures.
XXYIII
Le lendemain lundi , je restai renfermé toute la journée dans une chambre de l'auberge où était remisée ma berline. Louise m'avait prié de revenir au château le soir même ; mais , voulant qu'elle prît un peu de repos, j'avais renvoyé notre seconde entrevue au mardi. Décidé à passer la journée à écrire , je comptais dominer l'ennui ; mais lorsque je vis dès le matin le ciel se couvrir de nuages , je devins subitement triste. J'allais à chaque instant écarter le rideau de la fenêtre, et de temps à autre, voyant passer dans la rue de grandes voitures pleines de chasseurs , je me demandais pourquoi tous les hôtes de la baronne quittaient le château le même jour. Vers midi, la pluie commença à tomber; cela me désespéra. Je me sentis incapable d'écrire. Jamais journée ne me parut aussi longue.
J'avais ouvert la fenêtre, et , les coudes posés sur la rampe, je regardais le ciel embrouillé glissant au-dessus des arbres sans feuilles, lorsqu'un cabriolet de fermier, que conduisait un paysan, tourna, à cent pas de l'auberge, l'angle de la route , et dans l'homme qui se tenait blotti auprès du cocher, je reconnus Georget. Je résolus aussitôt de pi;ofîter de cette occasion pour acheter le silence de celui à qui j'avais imprudemment confié mon secret. Je m'ennuyais désespérément, d'ailleurs. Au moment donc où Georget m'aperçut , je lui fis un signe. Se jetant aussitôt sur les brides, il arrêta le cheval et sauta à terre. Alors je refermai la fenêtre , et nous nous trouvâmes bientôt réunis.
Georget avait l'air inquiet. — Tout est rompu, — lui dis-je. — Nous avions oublié que l'assentiment de Mlle de Grandmont était nécessaire à la réussite de notre dessein. Elle me l'a refusé hier, et en des termes tels, que je ne puis plus lui en parler.
— Où donc l'avez-vous vue ? — fit Georget , devenu rêveur.
— Dans le parc , pendant la nuit , — répon-
dis-je. — Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mon cher Georget , — ajoutai-je rapidement , — je me rappellerai toujours le service que vous étiez prêt à me rendre ; il me lie à jamais à vous. Je ne veux pas, toutefois, qu'après avoir entrevu les horizons de la fortune, vous vous retrouviez, comme devant , les yeux tristement arrêtés sur l'impasse de la gêne. Je suis riche : disposez de mon bien comme s'il vous appartenait. Mariezvous, je vous doterai. Si vousvoulez rester garçon, je me chargerai de toutes vos dépenses. Si vous préférez conserver cependant une indépendance complète , eh bien ! fixez vous-même la somme qu'il vous faut pour vivre heureux ; je vous l'offre de tout mon cœur. Il y a si longtemps que nous nous connaissons , qu'il doit m'être permis de vous traiter comme un frère.
Mais Georget , les bras croisés , demeurait sombre et ne semblait nullement touché des élans de mon amitié. Quelque chose d'amer lui glissait des lèvres , et ses regards embarrassés évitaient les miens.
— Lorsque vous êtes venu me faire à Paris cette proposition offensante, — répondit-il, —je cédai à la pression d'une mauvaise pensée. Vous
me tentiez cruellement. Qui n'eût pas succombé à ma place ? mais aujourd'hui j'ai réfléchi , et je trouve que toutes clioses sont bien. Mlle de Grandmont , comme cela devait être , m'a tracé mon devoir; je m'y soumettrai. Je vous avouerai même que si cette jeune fille , qui vaut mieux que nous, n'avait pas rompu notre pacte , j'aurais sans doute faibli au dernier moment. Je vous remercie de vos offres, que je crois sincères. Mais, toute gênante qu'elle est, ma pauvreté m'a toujours permis de vivre. Gardez vos aumônes.
Je m'étais levé dès le début de ce discours , pressentant sa conclusion; et, les yeux tournés vers la glace, au-dessus de la cheminée, je voyais l'anxiété qui bouleversait le visage de Georget. Jamais , même le jour où je lui proposai de payer sa complaisance de toute ma fortune , il n'avait été exposé à une aussi forte tentation. Mais il nefaibht pas; et quand il eut cessé de parler, saisissant au vol le regard de haine qu'il arrêtait sur moi , par derrière , je me dis :
— Je me suis fait un ennemi de plus.
Georget cependant s'était levé, toujours som-
bre , et se dirigeait vers la porte , en relevant le
collet de son paletot.
— Partez-vous donc déjà ? — lui demandai-je.
— Oui , — fit-il avec nonchalance. — Je dîne ce soir au café Anglais, avec Cabâss et quelquesuns de mes amis.
— Ah!
— Adieu ! — dit Georget sans me tendre la main.
Mais , prenant sa main , moi , et le regardant au visage :
— Georget , j'espère que je puis compter sur votre silence. Il s'agit de l'honneur d'une femme, vous le savez.
— Rapportez-vous-en à moi, — fît-il en détournant la tête ; et, sans répondre à la pression de ma main qui serrait la sienne avec force, il partit.
Le lendemain soir, vers sept heures, je me dirigeai vers le Grandmont, couvert d'un large manteau. Le temps était horrible. Une pluie de neige fondue ruisselait sur les arbres du bois , obliquement chassée par une bise aigre. La nuit, en descendant sur la campagne, l'avait enfouie dans ses ombres. Je ne voyais pas mon bras tendu devant moi , et je marchais à tâtons sur des chemins transformés en torrents de fange. J'avais cependant deux lieues à faire pour gagner le parc, et je ne pouvais demander ma route à personne, car j'étais le seul malheureux exposé à toutes les fureurs de cette nuit d'iiiver.
Je m'égarai. Après trois heures de marche, je me retrouvai à la porte de l'auberge. Il me fallut un temps énorme pour regagner le bon chemin, et je me mis alors à courir, épouvanté Il i;]
des épouvantes qui devaient assiéger l'âme de Louise. Quand j'arrivai au pied du mur du parc, je fus obligé de m' arrêter, parce que le souffle me manquait. Enfin j'escaladai le mur et je m'avançai, les bras tendus, à travers les arbres, vers le château, où ne brillait aucune lumière. La pluie ruisselait toujours et le vent âpre entre-choquait au-dessus de ma tête les branches mouillées. Je glissais sur l'herbe fangeuse, j'enfonçais dans là boue, je heurtais mille choses invisibles ; enfin je touchai la porte. Mais il n'y avait personne sous l'abri de celte porte ouverte, non plus que sur les marches étroites de l'escaher à demi éclairé par une lanterne déposée à terre. La pensée que Louise m'attendait dans le pavillon me vint alors à l'esprit, et, m'emparant de la lanterne pour m'aider à reconnaître la route, je descendis à grands pas vers la rivière.
Arrivé au pavillon, je demeurai sîupide de douleur; le pavillon était vide. Je déposai la lanterne sur la cheminée, et, me précipitant dehors, j'appelai Louise. Le vent mugissant emporta son nom. Alors, je restai debout sur le seuil, anéanti.
— Elle ne m'a pas attendu! — medisais-je;
et j'éprouvais toutes les colères de la plus personnelle des passions, — Elle dort! Elle dort! sans doute! et moi!...
Je m'élançai soudain dans le parc, me disant que Louise devait être dehors, puisque la petite porte du château était ouverte. Je marchai de nouveau devant moi, j'errai sous les arbres. Je les frappais du poing. Enfin , le murmure d'une voix glissa jusqu'à mon oreille. J'entendisun sanglot; mon nom fut distinctement prononcé; je tendis le bras; ma main toucha une face humaine, et, en poussant un cri de terreur, une femme se renversa sur moi.
C'était Louise, éperdue, glacée, trempée de pluie! Elle s'évanouit en se heurtant à moi, sans me reconnaître. Louise que j'accusais ! Qu'eût fait de plus une mère pour retrouver son enfant?
Je la soulevai dans mes bras, et, gagnant le pavillon, je la déposai sur le divan. — Béni soit Dieu ! — m'écriai-je en tombant à genoux auprès d'elle. Elle était toujours évanouie. J'arrachai de ses épaules, son châle mouillé et, allumant le feu dans la cheminée avec la lumière de la lanterne, je poussai le divan tout auprès.
Enfin, pendant que je serrais ses mains pour les réchauffer, elle poussa un faible soupir et ouvrit les yeux. Son beau regard s'arrêta sur moi. J'étais toujours à genoux. — Ahl Daniel! que j'ai eu peur — murmura-t-elle.
Cependant, ayant chargé le feu de fagots, je tendis mon manteau devant la flamme claire, pendant que Louise, se levant et s'approchant, faisait sécher sa robe ruisselante. En moins d'un quart d'heure, elle se sentit ranimée. Alors je la lis coucher sur le divan ; je plaçai un coussin sous sa tète, j'étendis mon manteau sur elle, je roulai son châle autour de ses pieds. Comme elle était belle ainsi ! avec ses joues pâles se détachant sur l'étoffe noire, et ses longs cheveux défaits roulant en anneaux d'or jusque sur ses genoux. Le feu rouge frappait d'un côté son visage et son corps immobile, et des lueurs dansantes jetaient sur elle leurs capricieuses clartés.
Je m'étais assis sur un tabouret, et je tenais une de ses mains. — Nous quittons le château demain matin, — me dit-elle. — Mon oncle a reçu aujourd'hui, par le courrier de quatre
heures, une lettre de Paris qui l'a bouleversé. Je l'ai interrogé en vain. Il a haussé les épaules et ne m'a pas répondu. Il n'a rien voulu confier non plus à ma mère. Il n'a pas écrit à Paris. Mais toute la journée il est resté seul dans sa chambre, se promenant de long en large, à grands pas. Maman et moi, dans le salon, nous l'entendions marcher au-dessus de nos têtes. Je ne sais ce que ce peut être qui l'inquiète ainsi,
— ajouta-t-elle ; et elle demeura rêveuse.
Je cherchai à calmer les appréhensions de Louise, ne comprenant rien moi-même à un retour aussi subit. Mais elle pensait toujours au chagrin de son oncle. Enfin, l'égoïsme de l'amour nous fit bientôt songer à nous-mêmes, et nous nous désolâmes de nous voir sitôt séparés.
— Quand vous reverrai-je maintenant? Vous reverrai-je jamais?
Elle me ferma la bouche. — Ne blasphémez pas, — répondit-elle. — Retournez à Trouville. Nous avons toute la vie pour nous aimer. Mon oncle se lassera sans doute?
— Je n'ose plus l'espérer, — interrompis-je.
— Le malheur nous poursuit avec trop d'achar-
nement. Dieu maudit notre amour et nous succomberons.
— Ne parlez pas ainsi, Daniel, — ditLouise avec douceur. — Voulez-vous donc me faire pleurer?
Mais, tandis que nous causions ainsi, le vent hurlait toujours dans les arbres, et nous entendions les rafales de pluie fouetter le chaume et les vitres du pavillon. De légers frissons agitaient les membres de Louise. C'était en vain qu'elle se blotissait sous mon manteau . Les lèvres pâles , les joues marbrées de taches rouges, le yeux agrandis et brillants, elle semblait oppressée au point de défaillir. Je la pressai de me quitter. — Quelle heure est-il? — me dit-elle. Je regardai ma montre; il était trois heures. — Nous avons encore trois heures à nous, — ajouta Louise en souriant. Je lui baisai le front, et après avoir empilé de nouveaux fagots sur le feu mourant, je traînai mon tabouret près de sa tête, et, m'asseyant, je lui entourai le cou de mes bras. Bientôt, ranimée par la chaleur, elle accota gentiment sa tête, leva plusieurs fois les yeux en l'air pour me voir, et s'endormit enfin, abandonnée et confiante. Et je la regardai, moi, longtemps dormir, sans idées, sans paroles et même sans désirs ! m'estimant assez heureux de
la tenir ainsi réellement dans mes mains, de la voir reposer, oublier, peut-être? et de l'entendre respirer doucement, comme un enfant qui ne fait pas de rêves.
Enfin, l'heure m'obligea d'éveiller Louise. Je la soulevai contre ma poitrine, puis, m'acheminant lentement à travers le parc, j'allai la déposer sur le seuil du château. Elle resta un moment toute frissonnante, debout sous le cintre de la porte, et m'envoya des doigts et des lèvres un dernier adieu. Bientôt, aux errantes clartés d'une aube glaciale, je repris le chemin de mon auberge. Le lendemain jeudi, j'étais à Trouville.
Gomment faire pour ramener à moi Georget, maintenant? — me disais-je le soir de mon arrivée, assis devant ma table, auprès du feu. J'étais seul, le docteur venait de me quitter et j'entendais mes domestiques, dans l'escalier, se diriger vers leurs chambres. Le front dans la main, je révais, et le temps se passait en efforts d'esprit inutiles, lorsque, soudain, j'entendis un grand bruit de grelots, et presque aussitôt retentit la sonnette de ma porte.
— Qui peut venir me trouver ici, en poste, à cette heure? — me demandai-je.
Mais la sonnette vibrait de nouveau, agitée par une main impatiente. Saisissant ftia lampe, je traversai le jardin et ouvris la porte. Une grande berline de voyage, avec ses larges lan-
ternes et ses quatre chevaux fumants , stationnait dans la rue, et, à la portière, se penchait une tête d'homme couverte de fourrures.
— Que voulez-vous? — dis-je au postillon qui sonnait. Mais, en même temps, je reconnus la voix du comte de Grandmont.
— Quelle diable d'idée avez-vous eue de venir vous enterrer ici? — s'écria-t-il.
Et, ouvrant la portière de la berline, il descendit et me tendit les deux mains.
La stupeur cependant me coupait la parole.— N'éveillez personne, — dit le comte. Après cela, il envoya les postillons remiser sa voiture à l'auberge et m'entraîna vers la maison. Il riait tout seul de ma surprise et jurait comme un païen après le froid. Quand nous fûmes arrivés dans le salon, il se débarrassa des châles, des fourrures et des manteaux sous lesquels il pliait.
— Mon cher Daniel, — reprit-il, — si vous avez encore un peu d'amitié pour moi , faites-moi du thé, car je gèle. — Et, comme je le pressais de questions : — Ne vous inquiétez pas, Louise et sa mère se portent bien. Quel chien de temps!
— ajouta-t-il. Puis il s'établit dans mon fauteuil
devant le feu, les jambes écartées, les coudes sur les genoux et les mains tendues vers la flamme. Enfin, pendant que l'eau bouillait sur les charbons, il avala coup sur coup une douzaine de boules de gomme, mesura le thé , alluma un cigare, en riant toujours de mon air ébahi et me disant : — Ne me regardez donc pas ainsi. Je voulais causer avec vous. Il n'y a pas là de quoi frémir. Mais quelle drôle d'idée vous avez eue de passer l'hiver ici !
Quand le comte, tout en se plaignant du vent qui passait sous les portes, eut versé l'eau bouillante dans la théière , il devint subitement sérieux. Bientôt , se renversant sur le dossier de son fauteuil, il m'engagea à m'asseoir, puis, tout en emplissant sa tasse et fumant son cigare , il me parla ainsi :
— Mon cher Daniel , si j'ai fait soixante lieues par un tel froid pour venir vous trouver dans votre ridicule Thébaïde, vous pensez bien que j'avais quelque chose d'important à vous dire. Malgré l'amitié que j'ai pour vous, je ne me serais certainement pas dérangé, au risque d'attraper un rhume, pour voir comment vous êtes
installé. Il se passe, chez ma belle-sœur, des choses qu'il me paraît utile de vous apprendre. Écoutez-moi donc avec patience.
Je vous dirai d'abord que, depuis notre départ de Trouville, ma nièce souffre d'un mal qu'elle ne pourra supporter longtemps. Elle qui était autrefois si libre d'esprit, ne semble plus s'intéresser à rien. C'est au point que, pour l'arracher à ses rêveries interminables, je me vois obligé de lui parler de vous. Mais j'ai bien peur que ce remède n'aggrave son mal.
J'ai cherché par d'autres moyens à combattre sa torpeur. Louise ne refuse aucune distraction , mais partout et toujours son air inquiet sembleme dire : Vous ne m'ôterez pas le souvenir. Sa mère s'effraye cependant, ne devinant pas la cause d'un tel état. Enfin nous sommes tous trois au supplice.
Je vous annonce simplement, mon cher Daniel, un fait douloureux. Il en est temps encore. L'épreuve à laquelle je vais vous soumettre est terrible. Mais songez que de cette épreuve dépend l'existence de Louise.
Je ne laissai pas parler le comte plus longtemps.
— Votre épreuve, — lui dis-je, — m'est con-
nue. Mais votre nièce ni moi ne pouvons nous y soumettre. Je vous avoue cependant que, dans un moment d'exaspération, je me suis adressé au malheureux que vous aviez choisi pour le sacrifier, afin d'obtenir de lui un abandon immédiat et absolu de Louise, dont vous vouliez faire en même temps sa femme et ma maîtresse. Et, si vous l'ignorez, je vous dirai que, comme il ne me plaît pas de laisser profaner Louise ni de trahir personne, j'ai offert à Georget toute ma fortune en échange de l'acte honteux que je lui demandais. Il a accepté , je l'avoue encore. Mais moi, aveuglé par la passion , et lui par une tentation terrible , nous n'avions oubhé qu'une chose : c'est que, pour nous lier ainsi, il nous fallait obtenir d'abord le consentement de Louise. Je vous prie de croire, mon cher comte, qu'elle m'a donné une très-grande preuve d'estime en me traitant comme je méritais d'être traité.
Le comte était stupéfait. — Vous avez fait cela, vous? — Et il se dressait sur son fauteuil. — Toute votre fortune? Pour une femme? — Et il me regardait de ses yeux noirs comme un objet extraordinaire, lui que rien n'étonnait plus depuis longtemps.
— Si j'en crois le bruit public , — répondis-je en souriant , — cela ne devrait pas vous surprendre. Vous vous êtes montré très-généreux autrefois vous-même, et la preuve....
Mais le comte m'interrompit : — Oh! ce n'est pas la même chose, Daniel. — Puis il demeura longtemps rêveur à tisonner le feu. Enfin, jetant à terre les pincettes avec colère, il s'écria : — A quoi bon maintenant songer à cela!
Cependant, versant le thé brûlant dans sa tasse , il me regarda de nouveau , avec un petit rire aigrelet et sec : — J'avais en effet imaginé, — me dit-il, — de vous rapprocher de Louise à l'aide de ce moyen si simple : son mariage avec le candide Georget. Mais, puisque nous ne devons plus y songer, je vais reprendre la suite de mon discours. Je vous avouerai même que vous m'avez inutilement dévoilé les intelligences que vous entretenez, à mon insu , dans la maison de ma belle-sœur, car ma nièce m'a si bien traité moi-même lorsque je lui ai fait part de mon plan, que j'étais disposé à l'abandonner. N'en parlons donc plus,
loi, ie me mordis les lèvres, et le comte, po-
sant sa tasse sur la cheminée, continua ainsi d'un ton plus sérieux :
— Je vous disais donc quand vous m'avez interrompu , que je voulais vous soumettre à une rude épreuve et que le bonheur de Louise dépendait du succès de cette épreuve. Puisque ni elle ni vous n'avez voulu consentir à être heureux aux dépens de Georget , nous devons chercher entre nous un autre moyen de salut. Il en est un infaillible. Je connais Louise. Si vous lui proposez de vous immoler pour elle, elle n'y consentira jamais. Enthousiasmé par l'étendue de votre sacrifice, elle voudra vous dépasser en générosité, — ce qu'elle a fait déjà ici, l'été dernier. — La trahison seule peut la guérir de la folie de vous aimer, car elle a l'âme fière. Eh bien! mon cher Daniel, c'est là ce que je vous demande. Et vous ne pouvez me refuser : car puisque Louise et vous ne devez jamais vous appartenir, il vaut mieux, ce me semble, perdre Louise en la laissant vivre qu'en la tuant. Or, vous la tuez en l'aimant.
Je sais, — ajouta le comte , — que ce sacrifice exige un grand courage, et si vous demeurez là rêveur, c'est que vous comprenez sans doute la justesse de mes observations.
Là-dessus, m'examinant au visage, il s'interrompit un moment, pendant que, le front baissé et me brûlant les yeux à regarder les charbons, je méditais ma réponse.
— Je vous ai entendu cent fois honorer le devoir ! — reprit-il ; — mais, voyant que je ne parlais pas, il continua d'un ton railleur :
— Votre erreur capitale, selon moi, provient du point de départ de votre jeunesse. Depuis si longtemps que j'étudie la société , je n'ai jamais vu la vie possible pour l'homme qu'à la condition expresse de suivre le courant d'idées de son siècle. Or, Its idées du nôtre sont bien claires et peuvent se résumer en cet axiome : faire ce que les autres font. — Mais vous , vous avez toujours voulu, j'en suis certain, à l'inverse de tout le monde, rencontrer une passion où vous ne deviez chercher qu'un plaisir. C'était mal calculer. Et c'était calculer plus mal encore que de demander à une femme dont vous serez toujours séparé par les préjugés et les mœurs, de répondre à un amour passé de mode avec le roman de Werther. Il ne faut, voyez-vous, mon bon ami, aimer que la femme qu'on peut posséder sans trop d'ennuis , ou plutôt, quand on ne peut
posséder la femme qu'on aime, il faut immédiatement la quitter. Je sais cependant qu'un homme de trente ans ne vit pas seul. Mais, s'il est intelligent et s'il comprend que la considération est tout aujourd'hui , il s'arrange de manière à conserver cette considération , en s'en donnant à cœur joie, dans la mesure des choses permises. Croyez-moi, au lieu de ronger votre frein, tout seul, dans cet affeux désert où le vent passe à travers les murs, allez-vous-en à Paris, ouvrez à deux battants les portes de votre hôtel, faites bombance avec vos amis, et plongez-vous tout en plein, comme dit je ne sais plus quel médiocre poète, dans l'océan des plaisirs. Çà ne fait de mal à personne, et çà vous fera beaucoup de bien. Le bonheur, voyez-vous, habite entre la rue de Yarennes et la Chaussée-d'Antin. Il trône à l'Opéra les soirs où l'on danse; il fume son cigare sur le boulevard de Gand; il roule en phaéton, tous les jours, à cinq heures, dans la grande avenue du Bois; il se commet à la Bourse avec des juifs; il trotte à Chantilly, se délasse au Club, dîne au Café anglais, digère sur les canapés de soie des belles filles, fait la nique à l'ennuyeuse politique, et lit les romans sans y croire, même quand ils sont bien faits. Par les jambes de magrand'mère.
dont Mignard fit le portrait en costume de Diane chasseresse! quand on a trente ans, qu'on est riche, spirituel et beau garçon, comme vous êtes, on ne s'embête pas , au mois de novembre , à Trouville, à regarder les étoiles et à se rôtir les tibias devant son feu. Que diable! remuez-vous et amusez - vous ! Entretenez une cantatrice ; trompez-la avec une danseuse ; faites-les rencontrer chez vous avec une comtesse ; quittez-les toutes trois pour une tragédienne; battez-vous avec des maris qui se fâchent ; ne vous faites pas tuer par eux, quand même ils seraient vos amis intimes; donnez , si vous êtes blasé , des dîners originaux dans le genre de celui que Catherine de Médicis fit servir à Henri III; faites courir à . Versailles; courez vous-même à la Croix-de- Berny ; cassez-vous la jambe, ça peut se remettre ! pariez que vous irez à cloche-pied, les yeux bandés, dans la lune, et allez-y ; grisez-vous comme Shéridan ; tirez , comme Byron , des coups de pistolet dans votre chambre pour effrayer vos domestiques ; ruinez-vous comme moi ; faites des dettes comme moi encore ; et dussiez-vous, à cinquante ans, manger des pastilles de cantliarides , mangez-en et soyez heureux. La vie est une grande farce à tiroirs, fourrez-vous dans
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tous ses tiroirs, mais ne les refermez pas sur vous. Maintenant, si vous êtes un délicat, un raffiné, un jaloux du passé; si le fruit nouveau , seul, a le pouvoir de vous plaire ; si vous voulez absolument entr'ouvrir de vos deux mains une âme chaste, comme un bouton de fleur, pour voir ce qu'il y a dedans ; s'il faut absolument pour vous qu'une femme soit vierge; si vous aimez la vie tranquille, le ménage, le tête-à-tête, le pot-au-feu; eh bien! mon cher, enlevez la fille obscure d'une famille pauvre; élevez-la jusqu'à vous; faites-lui des rentes pour apaiser les cris affreux des auteurs de ses jours. Donnez -lui de l'éducation; apprenez -lui, par exemple, à soigner ses ongles, à se chausser finement, à s'enduire la peau de pâte d'amandes; montrez-lui comment une poupée , à force d'art et de patience , étant dressée toute jeune, peut parvenir, tant bien que mal, à passer, aux yeux des provinciaux, pour une dame; attachez-vous à elle ; contractez avec elle, enfin, le seul mariage vraiment tolérable que les hommes aient inventé. C'est très-bien. Personne n'y trouvera rien à dire. Vous êtes dans votre droit. Vous vous conformez à l'usage. Mais , au nom de tout ce qu'il y a de gai dans l'esprit humain ! ne portez plus
des regards de convoitise sur une jeune fille du monde, riche, bien née, titrée; sur une de ces femmes qu'on n'enlève jamais, — même quand on leur a sauvé la vie, — que lorsqu'elles ne sont plus libres ; sur une de ces femmes qui ne peuvent jamais appartenir à un amant que lorsqu'elles ont d'abord sacrifié à la Vénus Bégueule, représentée par cet être fatal qu'on appelle un mari. Car cela n'a pas de sens.
Je demeurais toujours silencieux; le comte, reprenant haleine et fronçant les sourcils, continua d'une voix plus lente :
— J'aurais dû, — pensez-vous peut-être, — vous tenir ce langage le jour où je surpris votre amour? Mais je fus tellement abasourdi alors par l'attitude étonnante de Louise, que je n'en eus ni la force, ni même l'idée. Je vous permis de vous lier l'un à l'autre, bien résolu cependant à vous faire tous deux réfléchir, car déjà je prévoyais en partie ce qui arrive, et je ne trouvais pas mauvais de vous laisser apprécier par vousmêmes les supplices d'une situation fausse. Vous les connaissez maintenant. Vous n'êtes pas plus heureux que ma nièce. Voulez-vous pro-
longer vos ennuis, mon cher ami? Plus vous attendrez , plus il vous sera difficile de vous dégager.
Telles sont les observations que je crois devoir vous soumettre, — ajouta le comte. — Si Louise apprend que vous êtes devenu raisonnable, que vous prenez enfin la vie comme elle doit être prise, que vous aimez une autre femme, elle ne sera jamais à vous. Je termine en vous suppliant encore. Suivez mon conseil, et vous aurez réellement fait pour Louise ce que doit faire pour la femme qu'il aime l'homme digne de cette femme, qui, ne pouvant dominer les événements, tire de son propre amour la force de s'immoler pour lui rendre le repos.
Le comte avait débité tout cela en regardant droit devant lui, d'un ton calme et mesuré, comme un discours appris par cœur, sur les arguments duquel il ne comptait guère. Quand il eut tout dit, je relevai la tête, et, prenant la parole à mon tour, je répondis :
— Vous avez cru devoir diviser votre plaidoyer en deux parties distinctes, monsieur le comte. Comme un habile avocat, vous avez séparé les réflexions qui s'adressaient au cœur des arguments qui parlaient à l'esprit. Je vous imiterai, mais avec plus de méthode, car je réserverai le langage du cœur pour le dernier.
L'amour, cette passion qui n'est qu'un incident, une distraction, une affaire de vanité ou de position dans la vie de tous les hommes, l'amour est ma vie elle-même, à moi. Qu'y puis-je faire?
Je ne puis étouffer cette passion par cela seul qu'elle me rend malheureux.
Vous dites que la grande erreur de ma vie provient du point de départ de ma jeunesse. Je vous l'accorde. Je les trouve heureux , ceux qui peuvent, dès leur enfance, préparer devant eux, avec certitude, les étapes de leur obscur avenir. La vie, selon vous, n'est possible pour un homme qu'à la condition expresse qu'il suivra les idées de son siècle. Ah ! que vous avez cruellement raison! Je le sais, je le sens comme vous, cela. Mais je vous l'avouerai : mon siècle, avec toute sa sagesse calculée et ses jouissances matérielles ; mon siècle d'affaires ; mon siècle positif, économe de sa bourse et surtout de son cœur ; mon siècle impur dans l'ombre et pudibond au soleil, me fait horreur et pitié. A mesure que les mœurs se corrompent, que le niveau des consciences s'abaisse, que les âmes s'avachissent dans les paisirs achetés, je sens déborder sur le monde comme une mer d'hypocrisie. Assez de votre siècle !
Que parlez-vous maintenant des amours passées de mode avec le roman de Werther ? Les contestez-vous ? Eh bien ! "demandez à la Seine où sont les Werther.
Mais je ne suis pas Werther ; je suis Daniel; et c'est bien pis !
Je vous prie, monsieur le comte, d'excuser la sécheresse de mes paroles. J'aurais voulu vous tenir un langage conforme aux égards que je vous dois et à l'affection que je vous porte. Mais la logique et le sentiment vont mal ensemble, et je me sers de la logique pour vous enlever d'abord de l'esprit les doutes que vous paraissez conserver sur mon caractère.
Vous faites une critique sanglante de mes sentiments honnêtes, et vous vous servez d'eux pour m'accabler. Et puis vous me parlez de mon devoir. Mais qu'ont donc de commun, je vous prie, le devoir et l'amour ?
Le devoir! Mais ne le comprenez-vous pas : c'est le devoir qui cause mon supplice ! C'est lui qui m'enchaîne ici, loin de Louise ! C'est lui qui m'empêche de faire ce que vous feriez peut-être, vous : c'est-à-dire de chercher la satisfaction de mon amour dans le rapt! C'est lui qui me dévore comme un cancer depuis le premier jour! Sans le devoir, la mère de Louise ne serait pour moi qu'un obstacle, et vous, même pas un obstacle ! Sans le devoir, est-ce que, depuis cinq mois, j'éprouverais ces anxiétés douloureuses.
ces combats intérieurs, ces révoltes entremêlées de défaillances qui me tueront ? C'est parce que je l'ai oublié un moment, le devoir, que je suis allé proposer à Louise une infamie dont je rougis maintenant! Allez, je ne la connais que trop cette guerre des deux principes qui déchirent le cœur de l'homme ; et si je n'étais pas harcelé, en même temps, par mon amour et mon devoir, vous n'auriez rien à faire ici, car Louise et moi nous serions loin de vous depuis longtemps.
Le devoir! Je ne vous ai jamais entendu prononcer ce mot sans l'accompagner d'un sourire. Aujourd'hui seulement vous vous en servez contre moi comme d'une arme à deux tranchants. Mais vous êtes bien légèrement hardi d'exciter le raisonnement sur ces matières, dans la position oii nous sommes placés l'un vis à-vis de l'autre. Bien hardi aussi de m'offrir en exemple les mœurs de votre siècle prudent et gangrené. Vous m'appelez sur un terrain où je n'aurais, contre vous, que trop d'avantages, si je ne me rappelais à temps les liens qui vous unissent à Louise.
Je m'arrête donc, monsieur le comte; j'en aurais trop à dire si je voulais examiner l'é-
DANIEL. -Ikl
trange philosophie de ce siècle dont vous n'êtes plus, car il vous a déjà dépassé depuis vingtcinq ans. Qu'y voyez-vous, d'ailleurs, en ce siècle d'appétits et de besoins, que vous puissiez me citer comme un exemple? Des hommes sages, disposant intelhgemment leur existence entre la satisfaction de leurs désirs et les principes de morale auxquels ils ne croient pas, mais qu'ils ont sans cesse à la bouche. Des jeunes gens, soucieux en même temps de leur position, de leur toilette et de leur santé, calculateurs au berceau, diplomates au collège, indifférents à vingt ans, usés à trente, — malgré l'ordre qu'ils apportent dans leurs débauches, — ignorants, ennuyés, ennuyeux toujours. Des femmes qui, la plupart, n'ont pour règle de conduite, comme les hommes, que l'art suprême de masquer leurs pensées, de dissimuler leurs actions. Des jeunes filles rêvant, avec des airs de madone, à quelque établissement solide qui leur donnera le bienêtre et la liberté. Les courtisanes se vantant, elles aussi ! de n'avoir jamais connu l'amour ! Les puissants abrutis de pléthore, les humbles dévorés d'envie. Pour régulateur, le hasard; pour but, le succès quand même; pour idéal, les plus stupides ambitions. L'adresse enfin érigée
Ik'l DANIEL.
en génie ; la chance adorée tout haut ; les intérêts partout comme une lèpre ; et l'argent seul donnant à l'homme une réelle importance. Le voilà, votre siècle honorable, et il n'a pas encore atteint la moitié de son cours ! Eh bien ! si vous le trouvez grand, votre siècle, moi, je le trouve petit! Si vous estimez sa doctrine secrète, moi, je la méprise ! Qu'a-t-elle de commun avec moi? Me connaissez-vous donc si peu que, promenant vos regards railleurs sur le troupeau des hommes, vous supposiez que je sois un des leurs ! Allez! je n'ai jamais appris à plier mon intelligence, à modeler ma pensée, à façonner mon âme. Dans la foule, j'existe en dehors de la foule et me conduis par des mobiles particuliers. Et, puisqu'il faut absolument vous le dire, j'aime mieux ma passion qui fait du mal, que cette philosophie, ces calculs, ces intérêts et ces plaisirs d'idiots en rut ou en démence qui, selon vous, font du bien. Gardez pour vous vos liaisons de seconde ou de dixième main. Moi, je veux être le premier et le seul. Il n'y aura jamais rien, au moins, de vulgaire, de plat et de mesquin dans l'amour que j'ai élevé à la hauteur de mon orgueil.
Et maintenant, étes-vous de bonne foi dans
VOS reproches? La seule chose dont vous n'avez point parlé, en critiquant ma vie entière, s'appelle le hasard, et c'est précisément celle-là qui, seule, a causé nos maux communs. Prétendezvous me rendre responsable du hasard? Hélas! Il est bien temps aujourd'iiui de me faire doucereusement observer que je ne suis pas libre.
Tenez, ne luttons plus, car les armes, entre nous, ne sont pas égales ; et j'aurais trop cruellement raison contre vous. Au-dessus des devoirs de la famille, des préjugés de l'opinion, des usages du monde, se placent naturellement et librement les sentiments de nos cœurs. Vous pouvez violenter mes désirs, m'exiler loin de la femme que j'aime, me faire un crime de mon amour et nous déshonorer tous deux; mais vous ne pouvez pas, ni vous, ni toutes les puissances réunies de la terre, vous ne pouvez pas m'empêcher de l'adorer. Que dis-je ? Je ne le puis moimême. C'est affaire à Dieu, cela. Implorez-le, mais ne raisonnez pas.
Et que vous ai-je demandé, moi, qui vous révolte? Si vous n'aviez pas cherché àm'abaisser, par votre inqualiiiable intention de mariage, je n'aurais pas revu Louise que vous harceliez à plaisir. Je reconnais vos droits et je les respecte.
Mais respectez aussi les nôtres. Nous nous aimons, et vous, homme de mœurs faciles et tuteur, dans un certain sens, trop complaisant, vous n'avez ni suffisante autorité ni pouvoir suffisant pour nous adresser des reproches et nous désunir.
Voilà, monsieur le comte, ce que mon esprit peut répondre à votre esprit. Mais vous auriez pu nous éviter cette discussion pénible, car, en vous adressant à mon cœur, vous n'aviez que trop complètement vaincu. La première partie de votre plaidoyer suffisait, hélas! Vous parliez au nom de Louise, de son repos, de son bonheur, objets chers et sacrés ! C'est en leur nom seulement que, de moi, vous pouvez tout obtenir. Louise est malheureuse, dites-vous, et vous me suppliez? Il faut que vous me connaissiez bien peu! J'irai de moi-même, en riant, au-devant du plus terrible des sacrifices ! Mais qu'osez-vous me demander, et de quel métal est donc forgé votre cœur, que vous exigiez de moi un acte infâme, et que vous attendrez de Louise un méprisable abaissement?
Quoi ! vous comptez que ma trahison lui rendra le bonheur! Vous espérez que, subitement transformée par la honte et la colère, elle m'oubliera et pourra jamais vivre heureuse entre les
bras d'un autre amour? Vous jugez mal votre nièce, homme du siècle! M'oublier? moi? Allez! le soleil, quelque matin, oubliera de se lever sur l'horizon du monde avant que mon souvenir sorte de son cœur ! Les femmes qui n'aiment pas, seules, profitent de votre pitoyable ressource de tragédie. Celles qui aiment se taisent et meurent. On ne les guérit pas de la trahison. Pour la sauver! dites-vous; pour la sauver! Moi, je vous dis en son nom que c'est pour la perdre, et je refuse la stupidé" amputation que vous me demandez.
Eh quoi! lorsque cette âme confiante, qui s'est Ifvrée ingénument, aura reconnu dans l'homme ennobli par ses bienfaits le fourbe le plus hideux et le plus lâche; lorsque sa main tendue affectueusement vers moi se sentira déchirée par une morsure venimeuse, vous espérez que, réagissant sur elle-m'ême, cette âme restera debout! Allez, vous connaissez le monde et ne connaissez pas votre nièce! Par l'éternel amour, je le jure, Louise en mourra!
Est-ce là ce que vous voulez? moi je me refuse à ce rôle infâme. Exécutez vous-même, si vous avez ce féroce courage. Mais je ne prêterai pas les mains au plus monstrueux de tous les crimes.
Je suis, moi aussi, une victime, et vous, vous êtes un bourreau.
Croyez-le, s'il est au monde un moyen de rendre un jour le repos à Louise, ce moyen ne peut être que ma mort. Il n'est pas certain, mais je suis prêt à l'adopter. Je saurai mourir, en donnant à mon suicide toutes les apparences d'un accident; en murmurant si doucement le nom de la femme aimée, que ma voix n'ira pas éveiller le moindre de ses soupçons. Pensez-vous de même, m.onsieur le comte? Parlez sans crainte. Je suis homme, et, pour un tel rôle, je serai fort. C'est là, seulement, le dénoûment qui convient à mon amour. Acceptez -le donc. Mais rougissez de me proposer des infamies dont la seule pensée souille l'âme, et, si vous me tuez, du moins, respectez-moi.
Le comte écouta tout cela d'un air tranquille, sans étonnement, comme s'il n'eût pas attendu et demandé autre chose. Renversé dans son fauteuil, les mains allongées sur les bras du siège et les jambes croisées, pendant que je marchais à grands pas par la chambre, il se tenait immobile, le regard fixe, détournant son fauteuil de la cheminée, lorsque le feu trop vif lui brûlait les jambes. Tout à coup, ne m'entendantplus parler et mevoyant assis auprès de lui, il se redressa, se pencha vers moi, et, me frappant le genou de la main :
— Or çà, — dit-il, — vous venez de sortir vainqueur de l'épreuve à laquelle je vous ai soumis à votre insu. Laissons tout cela désormais, et parlons sérieusement. Je me trouve, un peu malgré moi, engagé dans une affaire où je
puis perdre la vie. Convenons donc de nos actes Nous n'avons plus grand temps à nous.
A cette nouvelle, je me levai tout debout.
— Une affaire où vous pouvez perdre la vie! Quelle affaire donc?
— C'est un secret, — fit le comte avec la simplicité la plus grande.
— Et ne puis-je vous servir en rien dans cette affaire?
— Non. Ni vous, ni personne, mon cher ami.
— Vous m'effrayez horriblement! — dis-jeau comte en le regardant dans les yeux. Mais il ne laissait pas facilement pénétrer sa pensée. — Au moins, me permettrez-vous devons accompagner à Paris?
— Non pas! — dit-il en souriant.
— Et pourquoi?
— Parce que c'est inutile.
— Mais, si vous ne voulez pas que je vous assiste, et si, réellement, vous n'avez plus l'intention de me détacher de Louise, pour quel motif êtes-vous donc venu me trouver ici?
— Voici, — fit le comte en allumant un cigare. — Je dois prévoir le cas oii le hasard se tournera contre moi, et vous donner quelques con-
seils afin d'éviter à Louise et à vous les dangers que, lorsque je ne serai plus là, vous allez courir. Écoutez-moi donc de nouveau, mon cher ami, et, cette fois, de toutes vos oreilles, car je vais parler d'or.
Alors le comte se leva, s'adossa à la cheminée, et, tournant de mon côté ses traits flétris mais beaux encore, il s'exprima ainsi, avec mesure et d'un air triste :
— Si je me suis plu à exciter votre colère, tout à l'heure, en vous donnant des conseils trop sages pour que vous puissiez les écouter, c'est que je voulais être , avant tout , bien certain de votre passion pour Louise. Je connais maintenant l'étendue de cette passion et ne perdrai plus mon temps à la combattre. Vous êtes prédestiné à mener l'existence la plus misérable. Disposons toutes choses , entre nous, pour que Louise n'en supporte pas le contrecoup.
Louise, dites-vous bien ceci, mon bon ami, si le monde se doute jamais de votre liaison, est perdue, à jamais perdue. Toutes les ressources de votre esprit ne pourraient empêcher la vérité de demeurer dans la mémoire pubMque. La repu-
tation d'une femme est un miroir qui retient le moindre souffle dont on le ternit.
Si donc Cabâss, un jour, raconte ce qu'il a vu à Trouville ; si Georget, par dépit contre vous ou contre moi, confie à personne ce que vous lui avez trop honnêtement confié; si enfin vous ne suivez pas les conseils de prudence que je vous donne ; Louise, malgré sa beauté, son nom et sa fortune, — quand même vous lui rendriez sa parole, — Louise ne devra plus songer à se marier. Elle ne pourrait épouser qu'un fou ou un infâme, et, dans un cas comme dans l'autre, elle expierait cruellement la faute d'avoir pris un époux en lui laissant dans les mains, dès le jour de son mariage, une arme terrible dont il abuserait, soyez~en certain. Il serait possible cependant que les choses daignassent s'arranger toutes seules à l'aide de ïa mort de votre femme, mais je compte peu, dans la vie, sur les dénoûments heureux. Il faut donc que, soit par menace, soit par prières, vous obteniez de Cabâss un silence absolu, et, s'il a déjà parlé, une rétractation.
— Ne vous inquiétez pas de cela, — dis-je au comte. — Cabâss se taira. Il me l'a juré ici
même, le soir de ce malheureux jour où vous m'avez surpris aux pieds de Louise.
Le comte, à ce mot, me regarda avec un étonnement pénible. Il hésita un peu, puis il reprit :
— J'ignorais cela. Quant à Georget, je lui dirai demain, pour calmer sa vanité féroce, que je voulais le prévenir à temps et l'engager à se sauver au bout du monde avec Louise, si j'étais parvenu à la lui faire épouser.
— Georget ne parlera pas — répondis-je en rougissant. — Je l'ai revu il y a quelques jours, il me l'a promis.
— Alors, — fit le comte, — vous n'avez plus à craindre que vous-même. Apprenez donc comment vous pourrez vous défendre contre le danger de vous-même. Ce que je vais vous dire n'est peut-être pas très-moral, au fond; mais il s'agit entre nous d'une chose assez poignante pour que la morale ne nous gêne pas, au moment où nous voulons mener cette chose à bien.
Jusqu'ici, Daniel, — continua le comte, —j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous éloigner de Louise, et même, je vous l'avoue, aimant mieux la mal marier que ne la jamais marier, je n'avais jeté les yeux sur Georget que dans le secret
espoir que ma nièce, une fois prise au piège, vous repousserait d'elle. Une femme, quand elle a décidé que §on époux expierait la faute d'avoir acquis des droits sur la direction de sa conduite, choisit généralement un amant tout neuf pour l'aider à commettre sa perfidie. L'amant qui n'a pas su la prendre jeune fille, quelqu'affection qu'elle ait pour lui, lui inspire je ne sais quoi de risible. Il lui semble qu'elle l'a un peu trompé en se mariant, et l'homme trompé, par cela seul qu'il est inférieur, perd son prestige. Ce que je vous dis là vous semble subtil peut-être, mais je l'ai observé sur le vif. Eh bien ! aujourd'hui que Louise et vous avez su éviter le piège que je tendais à votre innocence, — prévoyant le cas où les chances de l'aventure que je vais affronter me seraient fatales, — je dois vous conjurer de vouer toute votre existence à ma nièce. Ce n'est pas dans l'intention superflue d'exciter votre passion que je vous parle ainsi ; c'est pour vous ordonner de rester attaché à Louise quand cette passion sera morte, car elle mourra, Daniel, n'en doutez pas. Quelque pures, quelque élevées que soient les passions humaines, elles ressemblent toutes aux arbres qui ne donnent jamais de fruits qu'au moment de se flétrir.
Je compte donc sur votre loyauté au moment déjouer ma vie. J'y compte si bien, qu'avant de risquer de la perdre, je ne vous prends pas la vôtre. Si je ne vous jugeais pas comme vous méritez d'être jugé, croyez bien, mon cher ami, que je vous aurais tué, le plus galamment du monde, depuis longtemps. Je vous dis ceci sans rancune, et vous devez me comprendre : je ne vous ai laissé vivre, il y a deux mois, que parce que je vous aimais et que j'espérais sournoisement vous convertir. Je ne vous laisse vivre aujourd'hui que parce que vous êtes indispensable à Louise.
Et maintenant, il est temps que je vous indique une ligne de conduite. Je connais les hommes, — je fus assez homme pour cela! — et je prévois tristement tout ce qui doit arriver si vous ne m'obéissez pas. Louise et vous, Daniel, vous devez succomber tôt ou tard. La vertu , l'honneur, le devoir, beaux et grands mots qui n'enrayent jamais la marche d'aucune passion humaine, ne vous arrêteront pas sur la route où vous courez côte à côte avec l'ardeur et la vitesse de chevaux de sang. Que ce soit demain ou l'année prochaine que vous succombiez, peu importe. Aussi, je n'essaye pas, remarquez-le bien, n 15
de discuter un fait qui doit être, — je n'ai malheureusement pas le temps de m'arrêter à des inutilités — je vous prédis tout simplement les malheurs que vous causerez si vous ne savez pas succomber en secret, si le monde apprend tôt ou tard la faute irréparable de Louise , surtout si la mère de Louise. ... Ah ! Daniel, songez un peu à ma pauvre belle-sœur et soyez prudent!
Je vous engage , mon bon ami , à succomber tout de suite. Le plus tôt sera le mieux....
Mais, sur ce mot, je me levai, pâle de honte et de colère, et interrompant le comte :
— Vous prenez depuis une heure un plaisir cruel à déflorer, par vos conseils et vos sarcasmes, un sentiment qui est, à mes yeux, de tous les sentiments humains , le plus sacré. Au nom de Dieu ! cessez de me déchirer l'àme.
— Enfant ! — dit le comte en laissant tomber de haut sur moi un regard de pitié. — Étes-vous donc autre que les hommes ? Et préférez-vous faire supposer au monde une union complète qui n'existerait pas, plutôt que de la laisser ignorer au monde en goûtant, en secret, ses douceurs? Écoutez, car je suis sage. Je vous
conseille de ne pas fréquenter la maison de ma belle-sœur. Je vous engage à ne jamais vous montrer en public avec Louise et sa mère. Il sera bon de vous afficher avec une femme bien connue qui deviendra, à tous les yeux, votre maîtresse en titre. Vous pourriez également rappeler chez vous votre femme : cela serait du meilleur goût. Il faut enfin, comprenez-le, que vous trompiez le monde , qui n'est pas facile à tromper. Sauvez les apparences de votre liaison, et tout est sauvé. Voilà quels sont les conseils que je vous offre.
Ici je me levai et voulus protester encore, mais le comte me retint par le poignet en arrêtant sur mes yeux ses yeux noirs :
— Pas de phrases ! — s'écria-t-il ; — pas de beaux sentiments! Croyez-vous que je ne sache pas, à l'avance et dans les moindres détails, tout ce qui doit arriver, si vous méprisez mes conseils? Écoutez^moi : Votre seule présence dans la maison de ma belle-sœur sera pour le monde un indice , et vous y retournerez certainement lorsque je ne serai plus là pour vous en empêcher. Le célibat volontaire de Louise sera pour le monde un autre indice. Chaque jour, on la