DAMEL
verra subir dans sa personne, dans ses manières, dans ses idées, dans ses discours, cette transformation étrange à laquelle l'homme, à son insu, soumet la femme, et qui est, de tous les indices, pour les yeux clairvoyants, le plus certain. Jamais la vieille fille vertueuse ne ressemble à la vieille fille qui a failli une seule fois. La première n'a rien de son sexe ; elle est toute aigreur et tout fiel. La seconde est comme une veuve : indulgente et résignée. Eh bien ! tâchez au moins que, Louise restant fille, si elle a l'air d'une veuve , ne porte pas, écrit sur son visage, le nom de celui qui vivra dans son cœur. Faites en sorte que le monde croie à une exception. D'ailleurs, un amour satisfait est toujours prudent. C'est le seul désir qui cause les folies humaines. L'amant, alors, est comme un renard enragé qui s'en va, de tout près, flairer les fermes où il y a des poules à croquer. Gare à la faim , Daniel !
Disant cela, le comte, regardant l'heure à sa montre, se disposa à me quitter. Il plaça ses fourrures et son manteau sur ses épaules. Je voulus l'accompagner à l'auberge oii sa voiture l'attendait, et nous sortîmes par la porte de la rue.
Comme nous cheminions côte à côte dans robscurité, j'essayai encore de pénétrer le secret de cette affaire étrange qui, disait-il, pouvait lui coûter la vie. Mais il m'arrêta au premier mot :
— Ne m'interrogez pas, car je ne puis rien vous dire. Après tout, — ajouta-t-il, — il n'est pas certain que j'y laisse ma peau. Du reste, depuis deux ans je suis malade, et je coûte des sommes énormes à ma belle-sœur. Autant m'en aller tout de suite. C'est une chose bizarre, — me dit-il encore, — que nous passions la première moitié de notre existence à désirer, sans avoir les qualités nécessaires pour posséder, et l'autre moitié à pouvoir posséder, sans avoir plus de désirs. Bast ! la vie devient lugubre quand on a passé quarante-cinq ans !
— J'espère bien , — lui répondis -je , — que je vous retrouverai bientôt et bien portant. Écrivezmoi pour me tirer d'inquiétude. Quand recevrai-je une lettre de vous ?
Le comte réfléchit un peu :
— Nous sommes aujourd'hui au vendredi, — me dit-il ; — si lundi vous n'avez pas reçu de mes nouvelles, accourez à Paris. Louise et ma belle-sœur auront besoin de consolations.
— Vous me glacez le cœur ! — m'écriai-je. — Pourquoi ne me permettez-vous pas de vous accompagner?
— Parce que vous me gêneriez beaucoup.
Mais ne parlons plus de tout cela.
Sur ces mots, il monta dans sa voiture, et, pendant que les quatre chevaux s'élançaient au galop sur le quai, il releva la glace de la portière en m'adressant de la main un dernier adieu.
Toute la journée du vendredi se passa pour moi en méditations pénibles. Le comte m'avait quitté vers trois heures du matin; je me mis au lit après son départ, et, fatigué par un lourd sommeil, je me levai tard, vers midi. Engourdi comme un malade, dans mon fauteuil, auprès du feu, j'écoutais les clameurs du vent qui faisait rage sur mes vitres; et, pendant que des flots de fumée refluaient avec les rafales, dans ma chambre, je regardais de loin la mer toute blanche qui bondissait sur elle-même, secouée par l'ouragan. Cette bizarre et longue discussion que j'avais eue avec le comte se recréait , phrase par phrase, dans mon souvenir. Je la recommençais en moi-même, vaine d'abord, puis poignante, et chaque fois que se dressait dans mon esprit sa conclusion lugubre, je me demandais en pâlis-
sant ce que pouvait être cette étrange affaire dans laquelle le tuteur de Louise allait exposer sa vie.
— Ce ne peut être qu'un duel ! — me disais-je. — Mais un duel , avec qui et pourquoi ? — Et le souvenir de Georget se mêlant aussitôt dans ma pensée au souvenir du comte, je m'arrêtais longtemps à chercher la cause d'une rencontre entre ces deux hommes.
Le changement que j'avais remarqué dans le caractère de Georget depuis le jour oii je l'attirai chez moi pour acheter sa complaisance, contribuait grandement à fortifier ma supposition. Je trouvais Georget plus caché, moins pénétrable; pour tout dire, plus fort. Lui que, depuis mon enfance, je m'étais habitué à considérer comme un homme nul, je commençais à le juger redoutable. Il suivait évidemment une ligne souterraine qui le menait à son but. Notre dernière et courte discussion surtout, dans la chambre de l'auberge, me l'avait montré sous un certain . jour très-inquiétant. — La grande erreur des ( hommes, — me dis-je, — sera toujours de faire j trop peu de cas de leurs ennemis les plus hum- I blés.
Mais quelle cause secrète modifie ainsi un
caractère? — là-dessus je restais longtemps, jusqu'à ce que le bon sens me répondît : la passion. Alors je me rappelais la scène du bois de Touques , dans laquelle mon grotesque rival m'avait avoué s'être pris à son propre piège. Puis, j'examinais mieux son attitude, son hésitation et sa détermination subite lorsque je lui avais appris que j'aimais Louise, en le suppliant de l'épouser pour la remettre dans mes bras. Je me rappelais aussi qu'au Grandmont, assis à table auprès d'elle, il lui parlait à voix basse, qu'il avait cherché à la retrouver dans le boudoir où elle s'était retirée avec sa mère, qu'il était inquiet en m' apercevant si près du château à la fenêtre de l'auberge, et enfin qu'il avait à moitié soulevé son masque dans la chambre de cette auberge, en repoussant, presque avec hauteur, les offres de mon amitié.
— Georget voulait donc me trahir! — m'écriai-je en me levant, rouge de honte de me sentir primé par un tel homme. — Époux de Louise, il l'aurait gardée! — Alors quelque chose d'atroce me déchirait le cœur. Mais je me rejetais aussitôt sur l'idée du duel, et je concevais moins que jamais par quelle susceptibilité maladroite Georget, — dépendant absolument du comte
pour épouser Louise, — pouvait espérer trouver dans un duel avec le comte un moyen de se rapprocher de la jeune fille que nous aimions tous les deux.
C'est ainsi que je tournais dans un cercle. Et je ne le quittais que pour m'enfermer dans un autre. — Pourquoi le comte m'a-t-il fait un mystère de ce duel ? Pourquoi n'a-tril pas voulu me laisser l'accompagner? Quand même Georget, plus susceptible qu'amoureux, l'aurait provoqué pour le punir de ses intentions outrageantes, comment ma présence à Paris peut-elle les gêner tous deux? — Et, me rappelant enfin la lettre que M. de Grandmont avait reçue au château, le lendemain même du départ de Georget, alors que Georget venait à peine d'apprendre larupture de notre pacte, un trait de lumière traversa mon esprit et je me dis : — Le secret du comte est dans cette lettre. Mais encore une fois avec qui va-t-il se battre, et pourquoi?
Un moment le souvenir du dîner auquel devaient assister Gabâss et Georget, la veille au soir de l'arrivée de cette lettre, se présenta à ma pensée, mais j'eus le tort de ne pas examiner ce
qu'il y avait de menaçant pour moi dans la réunion de mes deux ennemis. Bientôt, fatigué de rêver ainsi, sans certitude et sans méthode, je me rendis chez le docteur pour lui faire part des événements survenus.
Mais hélas ! Je ne rencontrai pas le docteur. Parti depuis le matin, — me dit sa femme, — il ne devait rentrer qu'à la nuit, étant allé au delà de Caen faire une opération. Je passai tout le reste du jour à errer sur la grève, glacé jusqu'aux os par le vent d'ouest, tourmenté par des inquiétudes de plus en plus menaçantes, et cherchant un prétexte pour aller à Paris éclaircir mes soupçons. Le soir, je retournai chez le docteur. Il n'était pas encore rentré. Alors je l'attendis chez moi jusqu'à minuit ; mais en vain. Le lendemain samedi, je me levai de bonne heure. Qui m'eût dit que ce jour-là devait être l'un des plus funestes de ma vie!
Au moment où je m'habillais pour sortir,
mon domestique me remit une lettre dont l'écriture était renversée en arrière, probablement pour déguiser la main qui l'avait tracée. Cette lettre ne portait pas de signature et voici ce qu'elle disait :
a On vous a donné déjà un avis que vous n'avez pas écouté. Ne vous en prenez qu'à vousmême de ce qui arrive. S'il n'est plus temps de suspendre un combat où un autre expose sa vie à votre place, il est temps encore, pour vous, d'arrêter les suites de ce combat. Réfléchissez et soumettez-vous. Vos ennemis sont nombreux et puissants, et ils n'exigent rien, d'ailleurs, que vous ne puissiez faire. »
Le docteur entrait chez moi comme je relisais, en frémissant de rage, cette lettre qui venait évidemment de Mme de Torreins. En cinq minutes, je lui appris tout. Il fit un soubresaut lorsque je lui eus exposé mes doutes sur le duel du comte. — Comment n'avez-vous pas compris, dès le début, que Mlle de Grandmont et vous étiez la cause de ce duel? — Mais je ne l' écoutais plus. L'entraînant sur le port, j'allais de çà
et de là, demandant une barque pour passer au Havre. Toutes les barques étaient dans le port et tous les pêcheurs erraient sur le quai. Mais la mer, soulevée par l'ouragan, passait et repassait sur les jetées depuis deux jours, fermant l'entrée de la rivière de vagues amoncelées. En vain j'offris dix fois et vingt fois la valeur d'une de ces barques. Les pêcheurs secouaient la tête : — Nous n'arriverions jamais, — disaient-ils, — et nos femmes repêcheraient demain nos cadavres sur la plage. Allez à Honfleur, et, si vous voulez profiter du flot qui va descendre, dépêchez-vous.
Le docteur me supplia d'écouter ce conseil. Je rentrai aussitôt chez moi, je fis seller deux chevaux, et m' élançant dans la rue, suivi par un domestique, je franchis au galop toute la côte qui, par deux longs détours , va rejoindre la grande route. Là , les chevaux excités et trouvant devant eux un terrain plat, commencèrent à lutter pour se gagner de vitesse. Mais il était décidé que tout me retarderait, ce jour-là! La route, à mesure qu'elle s'éloignait de Trouville, encombrée de charrettes et de voitures, offrait à peine, de temps à autre, un étroit passage sur les bords. La grande foire de la fin de novembre,
qui dure dix jours, touchait à son terme, et tous les fermiers des environs se hâtaient vers Honfleur, comme s'ils avaient eu peur de n'y jamais arriver. Il me fallut donc , tour à tour, cravachant mon cheval craintif, le lancer à fond de train entre les lourdes charrettes, ou bien, lui soulevant le mors des deux mains, le jeter de côté pour éviter les roues qui nous auraient broyés tous deux. Il gelait à glace et le temps était clair. Mais le vent, tout chargé de poussière, âpre, piquant et furieux, me cinglait le visage et m'empêchait d'y voir. Dans les longs tourbillons qu'il roulait devant moi, je ne distinguais rien que des chevaux emportés tirant des cabriolets de ferme, sur les tas de cailloux, et des blouses, et des manteaux de laine grise, et des bouts de cravate flottant au-dessus comme des drapeaux, accompagnés de claquements de fouet qui faisaient cabrer ma monture. La poitrine en avant, les genoux cloués à la selle, les mains attentives, j'allais comme un fou, et quand une place nette s'ouvrait devant moi, enlevant mon cheval à coups d'éperons , je dévorais l'espace. Soudain la route s'abaissa, entre des arbres géants, sur une pente raide ; Honfleur était au bout. Alors, rendant la main au cheval exaspéré
qu'on n'avait jamais tant battu et si mal mené, je roulai comme une trombe, par le bas côté du chemin jusqu'à la ville, et là, m'élançantàterre, je me jetai dans un canot de pilote, qui, en une heure, malgré le vent, profitant du courant du fleuve, me porta au Havre.
Lorsque j'arrivai à Paris, le dimanche matin, par le dernier train du chemin de fer de Rouen, je courus aussitôt à l'hôtel de la baronne ; mais, dès le seuil de la maison je devinai tout ce qui s'était passé. Il ne me fut pas possible de me méprendre au silence qui emplissait la demeure de stupéfaction. La mort était là, assise, un doigt sur les lèvres. Alors le frisson du désespoir me saisit, et ce fut en trébuchant que je posai le pied sur la première marche de l'escalier, en me retenant des deux mains à la rampe, pendant qu'un serviteur en habit de deuil, accouru pour me recevoir, s'inclinait devant moi sans parler.
Mais Louise!... A ma vue, dans le salon obscur, les deux femmes soulevèrent leurs longs
voiles de crêpe et se jetèrent dans mes bras. Moi seul, je pouvais venir demander ma part de leur douleur. Nous ne nous vîmes pas, nous nous devinâmes. Nous formions un groupe enlacé d'oii s'échappaient les cris et les sanglots. La mère et la fille étaient suspendues à mon cou, imprimées sur ma poitrine; leurs lèvres mouillées se collaient à mes joues; leurs pieds trébuchants ployaient et se traînaient sur la terre. Tout cela m'épouvanta, et je tombai sur les genoux, cachant ma douleur dans le sein de ces femmes que je voulais consoler et qui me consolaient moi-même.
Ce que nous restâmes de temps ainsi , sans rien dire de compréhensible , à nous étreindre et à sangloter , je ne me le rappelle pas. Je n'ai rien retenu de cette scène horrible , mais je sais qu'elle me brisa. Me serrant enfin la tête sur son cœur pendant que j'étais à genoux à ses pieds , la vieille mère murmura en pleurant : — C'est vous qui le remplacerez ! c'est vous , maintenant, notre chef de famille! c'est vous notre enfant ! — Et moi d'attester ; et les sanglots de nous monter aux lèvres. Jamais homme plus vaillant ne fut tant pleuré !
Soudain, je ne sais comment cela se fit, Louise et moi nous nous trouvâmes seuls. Quand je la vis affaissée sur un divan , muette , étouffant et tordant ses mains, je soulevai l'épais rideau qui masquait le jour. Quel changement, grand Dieu , dans toute sa personne ! Pâle , les traits contractés , les yeux agrandis , la bouche s'ouvrant par efforts et se refermant sans exhaler de paroles ! Je pris ses mains , mais elle me repoussa avec horreur. — Nous sommes à jamais séparés ! — murmura-t-elle d'une voix rauque ; — ne me parlez plus de ce détestable amour ! — Et comme je l'approchais encore ; — Il y a du sang entre nous !
A ce mot , je fis un geste de stupeur et m'éloignai d'elle. Je n'osais l'interroger , dans la crainte de connaître ce que je sentais vivre dans l'air, autour de nous. Nous restâmes quelque temps sans rien dire. Enfin Louise pleura encore. Je m'assis auprès d'elle , ne sachant que faire pour la consoler. — Pauvre homme ! — disait-elle d'une voix tremblante. — Il ne m'a que trop aimée ! il excusait tout ! il pardonnait tout ! Quel autre eût toléré cet amour coupable? Et c'est cet amour qui le tue !
Je me relevai tout à coup. — Comment, cet amour? — Mais elle m'interrompit. — Ne connaissez-vous donc pas le meurtrier?— J'étais suspendu aux lèvres de Louise , les mains tendues pour l'implorer. — Eh bien ! connaissez-le, Daniel. C'est ce misérable qui, àTrouville, nous surprit avec mon oncle....
— Cabâss ! — m'écriai-je en me jetant en arrière et balançant au-dessus de ma tête mes poings fermés.
— Oui. Il y a de cela quelques jours. Il dînait avec des amis. Il était ivre, peut-être. On le plaisanta sur mon refus. Alors il dit ce qu'il savait. Il dit plus encore....
— Et comment votre oncle l'a-t-il appris?
— Par cette lettre , qui le rendit si soucieux au Grandmont. Je l'ai trouvée chez lui. C'était une lettre anonyme. La voici.
— Mme de Torreins ! — fis-je en reconnaissant la même écriture déguisée qui m'avait déjà frappé à Trouville ; — Mme de Torreins et Isabelle 1 Mais qui vous a révélé ces horreurs?
— Le témoin de mon oncle , votre ami ; celui que mon oncle, il y a huit jours encore, voulait me donner pour époux.
— Georget , maintenant ! Georget aussi ! Ca-
bàss! Georget ! Mme deTorreins et Isabelle. Ah ! massacre et malheur ! Ils sont quatre ligués contre nous.
Mais , comme si elle n'eût pas compris ce qu'il y avait de menaçant dans les paroles que m'arrachait la colère , Louise , tout entière à ses regrets , au souvenir de la victime , à la perte qu'elle venait de faire, se remit à parler doucement de son oncle : — Pauvre Daniel ! il vous aimait bien aussi , vous ! Qu'il eût été heureux de nous unir , si vous aviez été libre ! C'était par affection pour vous qu'il cherchait à vous détourner de cet amour qui ne fait que du mal ! Et vous, vous l'avez laissé mourir à notre place !
Cette parole me rappela à moi-même. — Par le ciel ! vous me tracez mon devoir ; mais rassurez-vous , votre oncle sera vengé ! — et je m'élançai vers la porte. Alors, se dressant sur les pieds par un effort surhumain , Louise se jeta
sur moi et me cloua au sol avec une puissance désespérée. — Que voulez-vous faire , vous ! — s'écria-t-elle en plongeant ses regards dans les miens. Grandie par l'émotion , elle n'appartenait plus à son sexe , et ce n'était pas une femme , mais le spectre de la Terreur qui m'enlaçait dans ses deux bras.
— Je veux , — lui dis-je en cherchant à me dégager, — je veux le venger ou mourir. — Elle ouvrit les bras alors , et me montrant de la main le seuil , d'une voix brisée elle dit : — Eh bien ! moi , voici ce que je veux. Si vous touchez à cet homme ^ si vous combattez ce meurtrier, si vous répandez une seule goutte de son sang; par le sang de la victime que je pleure, et qui est là, tout près de nous, je le jure, je ne vous reverrai jamais.
— Eh quoi ! — m'écriai-je à mon tour , — vous exigez de moi !... — Mais elle m'interrompit. — Daniel, je vous défends de prononcer une parole. J'en ai le droit , c'est de mon honneur qu'il s'agit, et j'entends désormais le défendre seule. Vous m'avez entendu , obéissez. Je ne veux plus de sang , — ajouta-t-elle avec horreur en se renversant sur moi. —Par pitié, obéis-