LES DEUX EPOQUES DE LA PETITE CORNE
toyens (1). Durant la période polyerate, elle apparaît donc surtout au monde sous l'emblème de la béte féroce aux cornes d'agneau; et durant la période démocrate, elle apparaît surtout au monde sous l'emblème d'une Jésabel impudique et méchante, d'une Babylone prostituée, persécutrice des saints; c'est-à-dire que, pendant le règne des dix rois absolus, c'est plutôt un empire ecclésiastique prétendant imiter Jésus-Christ, mais parlant un langage diabolique : alors elle a dans l'Empire son propre souverain, son propre gouvernement, ses propres tribunaux, ses propres lois; elle remue le monde par ses envoyés et ses ambassadeurs (en latin, ses nuncios et ses legatos) ; a elle exerce, » comme dit saint Jean, a le pouvoir de l'Empire devant l'Empire, » et force le bras séculier « à faire mourir les saints. » — Mais pendant le règne des peuples souverains et de leurs rois sans couronne, c'est plutôt comme « cour de Rome » qu'elle exercera sa malfaisance ; c'est comme « capitale des Latins, » comme a ville a éternelle, » comme a cité-mère » ( « mère des impudicités a spirituelles et des abominations de la terre, » dit l'Esprit- Saint), enivrée du sang des saints; « assise sur les peuples, a les foules, les nations et les langues; » disant en son cœur ; « Je suis assise en reine (2), je ne suis point veuve, je ne « verrai point de deuil; » et toutes les nations de l'empire latin « ayant bu du vin de sa prostitution effrénée (3). »
Cette double période de la petite corne est donc très clairement établie ; mais (prenez-y bien garde !) voici là-dessus une remarque importante. — Il ne faut pas croire que ces deux modes d'existence de la petite corne (parce qu'ils apparaissent respectivement avec un éclat particulier, chacun dans une des époques successives de l'Empire) n'existent pas
(1) Ceci s'écrivait il y a plusieurs années; on n'y a rien changé.— (2) Apoc. XV11I, 7.— (3) Ibid., 3-20.
simultanément ; je veux dire, il ne faut pas croire, d'un côté, que son influence et ses méfaits comme cour de Rome ne com ! encent qu'avec la période démocrate; ni de l'antre, que son influence et ses méfaits comme empire ecclésiastique ne durent que pendant la période poiycrate. — Pas du tout! — Le Saint-Esprit, au contraire, nous enseigne clairement que la femme prostituée et la béte aux deux cornes d'agneau existent en même temps ; mais il a voulu nous apprendre que, dans la première de ces périodes, ce qui parait surtout, c'est l'empire ecclésiastique ; et dans la dernière, surtout la cour de Rome. — Et ce qui le prouve, prenez-y bien garde, c'est qu'il nous dit que cette Rome, bien qu'apparaissant surtout dans la dernière période, périra la première , et que l'empire ecclésiastique ne finira qu'après elle : d'où nous devons conclure que cet empire ecclésiastique coexistait avec elle, et que la petite corne finira comme cour de Rome assez longtemps avant de finir comme empire ecclésiastique. — Vous l'avez compris, je l'espère. — Si donc « la prostituée » est détruite avant « la béte aux cornes d'agneau, » il faut que celle-ci continue d'exister simultanément avec elle pendant la période démocrate, et que même elle lui survive. — Rome périra donc avant elle, alors que les dix rois citoyens, finissant par la prendre en haine, « la brûleront au feu (1). » Et c'est plus tard seulement, c'est à l'avènement du Seigneur ($). que l'empire ecclésiastique ou « le Faux Prophète » sera détruit à son tour; « le Seigueur le faisant périr par l'Esprit de « sa bouche, » dit saint Paul (3) , « et l'anéantissant par la « manifestation de son avènement. »
Je passe maintenant à a ses couleurs. » C'est son vingttroisième trait. — a Et la femme, » est-il dit, (en parlant de la
(i) Apoc. XVIII, 8 ; XVII, 10.— (2) Apoc XIX, 11-16.— (3) 2 Thcss., 11*8.
XXIIIe TRAIT* — SES COULEURS. 349
capitale de l'Antichrist), « était revêtue de pourpre et (Técarlate (1). » — Je n'en parle qu'en courant , parce que l'heure nous presse et que j'ai beaucoup à dire : mais qu'il est surprenant ! qu'il est hardi I et aussi, qu'il est simple ! — Certainement il s'adresse aux yeux les plus inattentifs , pour les forcer, dans toute l'Europe, à reconnaître même sans travail dans quelle place est l'Antichrist. Vous attendiez- vous, chers enfants , à ce que le Saint-Esprit allât si loin dans la précision de ses indices, et qu'il en vînt môme jusqu'à vous dire les vêtements de sa cour! — De même qu'au chapitre IX, lorsqu'il prédisait les invasions des Turcs (2), il avait soin de les dépeindre* par leurs trois couleurs nationales (rouge, bleu et jaune) ; de même ici , le voilà qui nous donne jusqu'aux couleurs auxquelles on distinguera les officiers de la cour de Rome et les dignitaires de l'Antichrist. Ce sera, dit-il, à leurs vêtements de pourpre et décarlate. Vous savez ce qu'on appelait du nom de pourpre, chez les Latins et chez les Grecs : c'était toute couleur de rouge tempérée de bleu, et toutes les teintes de ce mélange depuis le violet jusqu'au ponceau. Voilà donc, certes, un signe accessible aux plus simples , reconuaissable aux plus inattentifs, puisqu'ils n'auront qu'à se demander : Quelle est la cour dont tous les officiers soient connus en Europe pour être revêtus de pourpre et d'écarlate, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête? — Mais je passe au dernier trait, c'est le vingt-quatrième. — Écoutez-le bien, car il en vaut la peine et m'a pénétré, j'ose le dire, du plus profond étonnement.
Je l'intitule « ses marchandises. »
Le Saint-Esprit va vous décrire ici le commerce de Rome et de son Antichrist, commerce d'importation et d'exporta-
(1) Apoc. XVU, 4. — (2) Verset 17.
tion; mais commerce si puissant et si riche que « ses marchands , » nous dit l'Écriture « sont des princes en la terre (i). » Apprenez donc ce qui la rend partout si promptement riche et partout si puissante ; apprenez ses étranges marchandises ! — Ce dernier caractère de la petite corne vous paraîtra peut-être incroyable; mais je suis bien aise d'avoir à finir par là son portrait prophétique , car il vous frappera d'admiration par son étrangeté même. Vous allez entendre le secret des prodigieuses richesses de la Petite Corne dans sa cité de Rome, de ses séductions, de ses pompes, et de toutes les ressources de son faste. — Écoutez; voici les marchandises qu'elle achète et qu'elle vend; Jean vous les énumère avec le phis grand soin dans son chapitre XVIII, aux versets 12 et 13: a C'est de l'encens, des parfums, des essences; des mara chandises d'or et d'argent , des pierres précieuses , des « perles, des dentelles (2), des étoffes de soie, de pourpre et a d'écarlate, des meubles d'ivoire et du bois le plus préce deux; des vases admirables en airain, en fer, en marbre;
« des chevaux et des voitures » (nous repasserons et nous
expliquerons plus tard tout cela)! Mais écoutez! voici
l'extraordinaire, et voici qui certes n'aura jamais eu son pareil dans le monde entier : ce sont les derniers termes de cette longue liste ; car le Saint-Esprit les a réservés pour la fin comme les plus cractéristiques et les plus monstrueux. — D s'agit des marchandises qui , par-dessus toutes les autres, rendront Rome si puissante et si riche. — L'eussiez-vous jamais cru? ce sont des corps et des âmes d hommes I oui, des cadavres d'hommes et des âmes d'hommes ! — Qui jamais sur la terre, hormis cette Rome de l'Antichrist, imagina de s'enrichir avec des âmes (F hommes? Et qui jamais sur la terre,
(1) Apoc. XVIII, 23. — (2) q«i 0uff*iv*O.
XXIVe TRAIT. — SES MARCHANDISES. 354
hormis cette même Rome de l' Antichrist, imagina de s'enrichir avec des corps d hommes? — Les enterreurs qui , dans les grandes cités de notre Europe, vendent des cadavres aux amphithéâtres d'anatomie, reçoivent souvent, dit-on, des gages très-élevés; mais après tout il n'y a jamais là de quoi mener très loin. — Méhémet-Ali Pacha prélève aussi, diton, de forts tributs pour les momies que nos antiquaires vont exhumer en Egypte dans les tombeaux des Pharaons et que nos musées leur achètent à l'envi. Mais ce commerce, non plus, ne saurait être très enrichissant; tandis qu'il est dit de celui de Rome sous l' Antichrist, qu'il est immense, et qu'en lui procurant des trésors inouïs , il lui permet « de séduire « toutes les nations par les empoisonnements de son idolâ- « trie, » et d'enrichir « extraordinairement ses marchands , « qui sont des princes en la terre (4). »
Cependant, mes amis, vous comprendrez que plus ces marchandises sont étranges et ce commerce monstrueux, [dus il est nécessaire que nous examinions de trè3 près làdessus le texte des Écritures.
« Et marchandise... de corps y » dit saint Jean (gomon... sômatôn), et des âmes d hommes (kaï psychas anthrôpùn).»
S'il y avait seulement dans ce texte , « Et des âmes d hommes, d nous pourrions croire peut-être que , par ce mot d'âmes y Jean désigne tout simplement des personnes, coottne Luc l'a fait quelquefois au livre des Actes (2) , et comme nous dirions <c trois mille âmes, » pour dire « trois mille hommes.» — Et d'un autre côté, s'il y avait seulement, « Et des corps d hommes, » nous poumons croire encore que ce mot signifie peut-être ici (que sais-je?) des prisonniers, des esclaves, qui ne comptent que comme chair à vendre,
(1) Apoc. XVIII, 23, 16, 15. - (2) Actes II, 41 ; VII, 16 ; XXVII, 37.
352 leçon XLvni. — dan. vii, 25.
ainsi qu'il est dit au livre des Macchabées (1), que N quand il eut mis en vente ses pauvres prisonniers juife « mit de donner quatre-vingt-dix corps pour un latent di gent.» — Mais ici ce sens est impossible , puisque k porte : Et des corps et des âmes (F hommes; cest-à-dire, et corps d hommes distincts des âmes, et des canes d hommes tinctes des corps. — C'est donc très témérairement que auteurs de plusieurs versions se sont permis, parce quHs comprenaient pas cette prophétie, de traduire : Et des claves et des âmes d! hommes, a Quoi ! se seront-ils dit, vendre des cadavres: impossible! qui jamais a fait un commerce ? impossible ! je m'en vais donc traduire ce par o des esclaves.* Mais ce n'est pas là traduire; c'est viner. 11 fallait, pour être fidèle, dire avec le grec (même comprendre ) : Et des corps et des âmes d? hommes. — C'est « qu'a fait l'excellent Luther, dans sa Bible allemande: il a <fe. a Und Leichname,» Et des cadavres et des âmes d? hommes.
Quoi donc! des cadavres? oui, des cadavres ! — Qoff donc encore ! des âmes d'hommes? oui, des âmes d'hommes' — Telles devaient être, d'après la Prophétie, les monstrueuses marchandises de Rome sous le règne de l' Antichrist !
Parlons d'abord des âmes d? hommes.
Certainement ce commerce demeure à jamais unique dus toute l'histoire de l'humanité. Je cherche en dehors de Rome et dans tout l'univers, y compris même l'ancienne Rome des Païens (qui faisait des dieux de ses Césars) , je cherche s'il s'est jamais vu de ville ou de pontife ou de religion qui ft marchandise des âmes , et je n'en Irouve point.— Les prébfê païens vendaient bien quelquefois à leurs adeptes les faveurs de leurs dieux pour des délivrances terrestres, pour desgué-
(1) 2 Macchabées VIII, 11 (apocryphe).