LA BÊTE MANGEAIT
peurs mêmes n'étant censés exercer leur pouvoir qu'en vertu des magistratures républicaines dont ils portaient les titres, les citoyens romains, bien que privés par Tibère du droit d'élire leurs magistrats, prétendirent toujours au privilège de ne payer aucun impôt et de recevoir gratuitement , comme peuple-roi, leur nourriture des peuples conquis. En sorte qu'il a toujours fallu que les empereurs, non-seulement leur fissent arriver chaque année leur blé, leur porc, leur huile et leur vin; mais qu'encore, à ces distributions permanentes, privilège inaliénable du citoyen de Rome , on joignît tantôt de fréquentes gratifications en argent (César, par exemple, ayant donné par tête 400 sesterces à chaque citoyen , Auguste autant, et Sévère le double) ; tantôt des largesses militaires « de gracieux avènement , » ou le « donativum » des soldats ; car ceux-ci s'attribuèrent bientôt leur part de souveraineté, et prétendirent confirmer les élections d'empereurs. Malheur au prince qui ne remplissait pas leurs mains au premier jour de son règne ! Comptez , par exemple , pour chaque soldat , les 2,500 francs (1) que le sage Marc Aurèle fut obligé de donner par tête à son avènement; puis multipliez cette somme par les 400,000 soldats que l'Empire avait pour sa défense, et jugez enfin , par tous ces faits réunis, de l'épuisement des provinces, des exactions des gouverneurs et du malheur des vaincus; mais surtout admirez encore ici la justesse divine de cette parole du prophète : Elle mangeait.
Et remarquez également que ce qui rend ce fait plus énorme, c'est que ce n'est pas ici le malheur d'une génération seulement ou l'accident d'un règne , comme il est arrivé sans doute ailleurs; non , c'est l'histoire de vingt générations! Ce repas que la bête romaine faisait aux dépens du reste de
(1) Voyez, fin du volume, note c.
la terre a duré plus de six siècles. Il avait commencé déjà du temps des Gracques , 200 ans avant la mort de Jésus-Christ, alors que le peuple romain , si cruellement enrichi des immenses dépouilles de la Macédoine, fut déclaré, par les lois Semproniennes, affranchi de tout tribut. Le monde, dès lors, dût s'épuiser à nourrir ce peuple clans sa capitale, comme on ferait d'une hyène dans sa cage. Un tarif, appelé « canon frumentarius , » établissait combien choque province fournirait de blé, à quel prix le chœnix de froment, à quel prix k congé d'huile , à quel prix le congé de vin. — Le blé venak surtout de Sicile, de Sardaigne, d'Egypte et d'Algérie (la dixième partie de tout celui de Sicile appartenait au peuple de Rome). Le vin venait des Gyclades, de la France et du Portugal. Ce fut l'empereur Aurélien qui décida, dit l'historien Vopiscus (1) , « ut quemadmodùm oleum et panis et por- « cina gratuita praberentur populo romano, sic etiam vinum a daretur ; » — c'est-à-dire, « qu'on donnerait gratuitement du « vin au peuple romain , de même qu'on lui fournissait l'huile, « le pain et la viande de porc. »
Trait monstrueux et trait séculaire ! Le peuple de Rome mangeait ; et le monde entier travaillait pour lui , pendant que fainéant et cruel il se passionnait h ses fêtes du cirque ! Tous les historiens de cet empire ont signalé ce grand fait caractéristique de sa vie et cause de sa ruine. Il fallait donc qu'il fût consigné dans la prophétie ; et c'est pour cela que Daniel a dit de la quatrième bêta : Elle mangeait 1
N'est-ce pas que ce troisième trait est admirable? Je passe au quatrième , « l'écrasement des vaincus. »
Il est dit encore en ce même verset 7 : Elle foulait aux pieds ce qui restait. Expliquons ces paroles.
(1) Ghap. XXVIII.