LEURS ESCLAVES
nous avons dans nos foyers des esclaves de toutes les nations, s'écria dans le Sénat Caius Gassius , ce vil rainas de barbares ne se peut contenir que par la crainte. Quelques innocents périront sans doute, ajouta- t-il; mais point de grands exemples sans des injustices particulières, qui disparaissent devant les hautes considérations de l'utilité publique. »
Dès qu'un homme était vendu , il n'avait plus d'enfants, plus de femme , plus de parents qui fussent à lui; un droit de vie et de mort était donné sur sa personne. Et comme les guerres continuelles des Romains leur amenaient chaque année , de toutes les parties du monde , d'innombrables troupeaux d'esclaves , et que le prix en était très bas, on les traitait avec l'insouciance féroce d'un cocher d'omnibus envers le pauvre vieux cheval qu'on lui vendit pour sa peau et qu'il paya dix francs. Aussi leur mortalité était-elle si grande que jamais il n'y en avait trop. Vous eussiez vu de riches Romains en posséder vingt mille. Plus d'une fois leurs souffrances les portèrent à des révoltes formidables ; et Ton vit même, aux jours du grand Pompée, ces malheureux, exaltés par un affreux désespoir et promptement formés en une armée de cent vingt mille hommes, mettre l'empire de la Bête à deux doigts de sa ruine.
Quand un Romain voulait se défaire de son esclave, il l'exposait nu dans une boîte garnie de barreaux et nommée catasta, avec la seule obligation d'un écriteau désignant ses mauvaises qualités, s'il avait déjà servi ; ou avec les pieds et les poings liés , s'il était récemment acquis a sous la couronne. » — Ceux qu'on employait à la campagne, enfermés chaque nuit dans un bouge souterrain , avec les pieds dans les ceps, recevaient pour leur nourriture une ration mesurée de grain , de sel et de légume. Les esclaves portiers étaient enchaînés la nuit à la porte du logis , et leur nourriture ne
différait guère de celle des dogues dont ils partageaient les
fonctions.
Le détail de leurs châtiments fait horreur. Pour la moindre faute, cent coups de fouet ; ou bien , suspension avec un poids énorme attaché aux deux jambes ; ou bien , des empreintes ardentes imprimées par un fer chaud sur leur misérable corps ; ou bien encore , l'amputation des oreilles ou du nez ; ou bien , si la colère allait plus loin, les verges jusqu'à la mort ; mais le plus souvent c'était la croix. — D'autres fois, cependant, on les jetait aux bêtes, ou on les faisait périr dans les tourments de la faim. — Point de compte à rendre de la part du maître : c'était son bien ; el ne puis-je pas, si je veux, jeter mon bien par la fenêtre? Par exemple (pour ne parler encore une fois que du temps de saint Paul) , nous lisons dans Suétone (1) que sous l'empereur Claude , les esclaves malades étaient cruellement transportés comme incurables dans un petit îlot du Tibre pour y périr , mais que le nombre de ces abandonnés devint si grand , que l'Empereur indigné fit passer une loi déclarant affranchis de leurs maîtres tous ceux qui viendraient à guérir.
Cependant , ce qu'il y avait encore de plus atroce dans le traitement des esclaves « vendus sous la couronne (comme on disait), » c'était la consommation qui s'en faisait dans les amphithéâtres pour les horribles jeux dont on amusait journellement la bête féroce, et dont je vous ai déjà parlé. — Les plus beaux et les plus vaillants, remis à des hommes appelés Lanistœ, qui les dressaient au combat, étaient revendus ensuite par paires au gouvernement ou à des hommes riches, pour être tués, soit par des hommes, soit par des bêtes, dans
es spectacles publics. J'ai vu moi-même, en Italie et dans
(1) Voyex notée.
LA HÈTE DANS SES JBUX. 104
Rome, les restes encore magnifiques de ces amphitéfttres arrosés de tant de sang. On y reconnaît la place des combattants et les cavernes d'où s'élançaient les bêtes pour les dévorer. C'est bien là qu'on croit entendre cette voix adressée à Caïn : « Qu'as-tu fait ? la voix du sang de ton frère crie de o la terre à moi ! »
Vous figurez-vous , chers enfants , ces passe-temps d'anthropophages 1 — On s'y rendait en foule dès la pointe du jour. Des toiles, étendues tout au haut de l'immense édifice , abritaient du soleil d'Italie les innombrables spectateurs. J'ai vu moi-même encore dans la muraille les traces de l'appareil. Représentez-vous ce vaste Colysée, haut une fois et demi comme nos clochers de Saint-Pierre, et construit par Titus à son retour de Jérusalem. Quand il l'inaugura, il y dépensa, dit-on , cinq mille bêtes féroces et deux mille gladiateurs. Les combats y durèrent cent jours consécutifs (1). — Figurez-vous le peuple rangé d'étage en étage et demandant avec impatience qu'on lui fasse voir du sang. Voyez-vous ces deux Helvétiens de nos montagnes, qui s'avancent dans l'arène? On les a pris au bord de notre lac et vendus au lanista , pour servir aux jeux que l'empereur donne chaque année le jour de sa naissance. Entendezrvous , dans tout l'amphithéâtre , ces cris enthousiastes? C'est le peuple de Rome avec son empereur, ses chevaliers, ses sénateurs, ses prétresses et ses dames; c'est la bête féroce qui salue les deux Suisses prêts à s'entr' égorger. On leur a mis des épées à la main. « Il faut que l'un de vous deux au moins soit tué , leur a-t-on dit : dans chaque paire de gladiateurs, l'un des deux doit mourir! » — Les voyez-vous qui s'abordent et qui croisent leurs fers, pendant que , dans l'amphithéâtre , émue , attentive et tons ses
(1) Voyei note/.
403 LEÇON XXX. — DAN. vu, 7, 9, 40.
yeux fixés sur eux , la bête féroce aux cent mille voix demeure silencieuse, jusqu'à ce quelle ait vu par quel grand coupd'épée l'un des deux sera tombé?
Il tombe , son frère Ta percé ; il se meurt. Entendez-vous ces cris de joie qui s'élèvent dans les airs et qui saluent son agonie? C'est le peuple de Rome dans ses transports pour le beau coup qui l'a percé ; car on a vu l'épée qui traverse la poitrine du Suisse ressortir toute longue entre ses deux épaules. Mais le malheureux ne les entend plus : son sang coule, sa vie s'en va ; il n'a plus de pensées que pour nos montagnes, notre lac et sa cabane où il a laissé sa mère , une sœur, une jeune épouse et un cher petit enfant ; il leur dit adieu ; il n'a plus d'oreilles pour la bête féroce ; il n'entend plus rien et il expire!
Ah ! chers enfants, c'est une chose dure à l'homme que de tomber entre les mains de l'homme !
Et n'imaginez pas que ces tueries, presque quotidiennes, ne se fissent que par paires de gladiateurs. Non, non! c'était souvent par centaines d'hommes; que dis-je? par milliers et par dix milliers! Vous les eussiez vus, dans les grandes fêtes, s'entretuer par bataillons. — En voulez-vous quelques exemples, pris encore au temps de saint Paul?
Un jour, c'était un an seulement avant qu'il écrivît son épître aux Romains, un jour (Suétone nous le raconte dans son chapitre XXI), on figura le siège d'une ville qui se prendrait d'assaut ; mais les assaillants et les défenseurs s'y mas» sacraient tout de bon. — Le 1er août de Tan 8î , ce fut bien pis encore, et cela passerait créance, si Dion , Suétone et Tacite n'en rendaient tous trois témoignage, sans même en exprimer aucun étonnement. Claude voulait, pour célébrer le jour de sa naissance, donner au peuple le spectacle d'une bataille navale sur le lac Fucin. Figurez-rvous vingt-
LA BÊTE DANS SEÇ JEJtfX. 103
quatre grands navires, (Joqze contre dçuize^ changés de ces malheureux condamnés à la iport. — Tacite nous dit leur nombre : ils étaient \ 9,000. — y^e multitude inpoqibrabte couvrait le$ rives et les entours du tyc, jusqu'au penchant d^s collines et jusqu'au sommet des mouUigpes, Toute k garde impériale , rangée sur des esquifs çt, &ur des regppavte avec des piachines de guerre, emp^ch^it \% fiût£ et les épfvts. Le premier jour d'août allait éclairer cette magnifique tuarê (car notre Père céleste fajt Jever eocorç §Qfl bçau soleil sur les justes et sur les ûjjirçtes) ; Claude présidait la fêt^r couvert d'un habit militaire magnifique , tandis que $pn impératrice , la belle et fièçe ^grippine , la mère de Néron , ye?vêtue d'une cotte d'armes en or, resplendissait à se§ côtés. — J'ai dit que c'était le temps de saint Paul. Il était alors h Ephèse pour trois ans. Ecoutez-le lui-même au XXe (les actes (versets 20 et 31): « Pendant trois ans, » dit-il aux Ephésiens, «je n'ai cessé, la nuit comme le jour, d'avertir « avec des larmes chacun de vous, en public et de maison « maison, ne m' épargnant en rien; conjurant les Juifs et les « Grecs de se convertir à Dieu et de croire en Jésus-Christ « notre Seigneur. »
Sur ce lac Fucin, les 19,000 condamnés et leurs vingtquatre navires devaient , avant le combat, défiler près du rivage devant l'estrade impériale. Ave, Imperator; morituri te militant! crièrent-ils à leur prince : «Joie vous soit, général; nous vous saluons avant d'aller mourir!» — A vête x vosf « Joie vous soit à vous-mêmes, » leur répondit-il; et aussitôt ces malheureux de croire que grâce leur est faite et que là tuerie n'aura pas lieu. « A cette méprise, Claude devient furieux , nous dit Suétone ; il menace de les détruire par le fer et le feu ; il se lèye de son trône , descend au bord du lac , et courant le long du rivage donne à rire à tout le peuple par sa
démarche dandinante et décontenancée.» Mais, hélas! pendant ces gaîtés féroces , un Triton d'argent, sortant du fond du lac et sonnant de la trompette , donne le signal du massacre. « Les combattants montrèrent, dit Tacite, l'intrépidité des plus braves guerriers; et quand il y eut eu beaucoup de sang répandu , on épargna ce qui restait. »
Par cet empereur , d'ailleurs débonnaire, jugez de tous les autres.
Dion (1) nous raconte qu'il fit tuer un lion, parce qu'il était devenu trop cher au peuple de Rome pour son habileté à dévorer des hommes. Mais en même temps sa passion des jeux était si grande qu'un jour, les hommes à dévorer manquant aux bêtes, il en fit prendre quelques-uns dans la foule pour les leur jeter, en ayant soin toutefois de leur faire couper la langue, de peur qu'ils n'eussent le loisir de se plaindre avant d'être mangés. Jamais il ne cessa, dit Suétone, ses jeux de gladiateurs , dépensant pour ce passe-temps un très grand nombre d'esclaves. Mais ce qui lui donnait le plus de délectation , nous dit l'historien Dion, c'était de les voir s'égorger pendant son déjeuner. Il aimait à se rendre aux spectacles publics dès la pointe du jour, ajoute Suétone (en son trente-quatrième chapitre), et constamment, soit que lui soit que d'autres eussent fait les frais des gladiateurs, si quelqu'un d'eux venait à tomber par quelque accident, il lui faisait aussitôt percer la gorge, pour avoir le plaisir de considérer son visage au moment du dernier soupir. Un jour , il arriva que deux d'entre eux, combattant sous ses yeux , se transpercèrent l'un l'autre si pleinement d'une même passe, que Claude transporté de joie , en les voyant tomber ensemble dans leur sang , ordonna qu'en mémoire d'un si beau coup
• 1) Voyez note h.