LA BÊTE DANS SES GUERRES
on lui fit, sans retard , de leurs deux épées , de petits couteaux pour son usage « (cultellos sibi parvulos in usum fieri sinemorft jussit). »
Et cet empereur, ai-je dit , était l'un des moins méchants qui aient gouverné l'Empire !
Mais maintentenant , chers enfants , jugez par ces ébats de la bête dans ses joies , de ce qu'elle devait être dans ses fureurs ; et pour l'avoir vue dans la paix, comprenez-la dans la guerre. Dites-nous si le Saint-Esprit' ne l'a pas admirablement définie, quand il l'a dépeinte « épouvantable, affreuse et merveilleusement terrible ! »
Il conviendrait donc encore que je vous la fisse voir dans la guerre ; et pour cela , quelque page de sa longue histoire que je voulusse dérouler , il faudrait vous la produire toujours les pieds dans le sang. — Mais il se fait tard ; c'est pourquoi , pour vous en donner quelqu'idée par cet endroit et pour finir notre leçon , je vais me contenter de vous réciter en peu de mots comment nous en vînmes nous-mêmes à faire ici partie de la terrible bête. Vous la verrez à l'œuvre , et vous connaîtrez quelque chose de ses habitudes à la guerre.
Le pays des Celtes (Keltes , comme nous nous appelions), ou des Gaulois (Galli, comme nous appelaient les Romains), ou des Galates, (comme disaient les Grecs), comprenait alors la Suisse, la Belgique et la Savoie aussi bien que la France. Ce fut par le grand Caius Julius Cœsar qu'il devint la proie de la quatrième bête , et fit enfin partie de son immense corps. César en accomplit la conquête dans l'espace de neuf ans; et lui-même Ta récitée dans ses fameux « Commentaires. »
On y comptait trois cents nations distinctes ; on y parlait trois langues différentes (tous les Suisses alors parlaient Celte). Mais il fallut, au bout de ces neuf ans, que tous ces
peuples sanglants subissent l'horrible joug; renonçassent à la liberté , à leurs lois , à leurs biens, à leurs terre», que disje? à leurs Dieux, et enfin même à leur langue!
César, par des profusions sans bornes répandues avec audace sur tout le peuple de Rome , et par la protection du vainqueur de Jérusalem, le grand Pompée, dont il avait fait son gendre, obtint qu'on lui donnât, avec la charge de « fon^ tifex Maximus Romanus (souverain pontife romain), q ej avec \e gouvernement de la haute Italie , la permis^fpp, s'il le jugeait à propos, de faire la guerre dans les Gaules. Par là, sa fortune était faite; car c'était une terre à pUle?- Q avait déjà dépouillé la Lusitanie; mais les richesses de trpi^ cents peuples Gaulois allaient lui acheter l'Empire. Aussi , comblé de joie, cet homme audacieux, en pleine assemblée du peuple, osa-t-il s'écrier : « Je tiens désormais mon pied sur la gorge de mes rivaux ! »
Les Romains avaient déjà soumis à leur alliance le pays des Allobroges , dont Genève était la cité frontière et que le RhOne seul séparait de celui des Helvétjens. — SaintrGervais était helvétien; la Cité était allobroge. — C'était 58 années avant la naissance de Jésus-Christ ; et César , &gé déjà de quarante -deux ans, se trouvait encore à Rome, quand tout à coup , au mois de mars , on apprend que nos Suisses, qui surpassaient, dit-il, en courage tous les autres Gaulois , fatigués de leurs montagnes et de leurs longs hivers, ont brûlé leurs villes et leurs hameaux, pour ôter à tout le peuple (a pensée du retour, et se disposent à traverser le Rhône $ur le pont de Genève , pour aller chercher un climat plu§ (Jqux dans le midi des Gaules. Le rendez-vous général était dorçné pour le 28 de mars, à l'extrémité de notre lpc, vers les hauteurs de Saint-Gervais, de Châtelaine et d'Àïre.
A cette nouvelle, César part aussitôt de Rome , malgré leç
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Alpes et les neiges , et dans huit jours il est ici ! Ses logions l'y suivaient à marches forcées. C'était alors, sans doute, qu'arrivaient avec lui, pour n'y laisser que leur tombeau , notre Caius Aruntius Celer avec ses Portugais, et ce Julius César Longinus, qui n'avait a forcé son chemin k travers nos Alpes » que pour venir finir si loin ses quarante et un ans dévie.
Dès que César est à Genàve , il y fait rompre le pont du Rhône; il y reçoit les députés des Suisses qui lui demandent le passage et les ajourne au 13 avril; mais, dans cet intervalle , il se hâte de fortifier contre eux la rive gauche du Rhône depuis Genève et le lac jusqu'au Vouache , par un mur de seize pieds de haut et de six lieues de long, avec dm fossés et des tours. Et quand les Suisses, qu'il a trompés, se présentent pour passer le fleuve au nombre de 368 ,000 personnes , dont 92,000 seulement portaient les armes , ils le trouvent défendu par des remparts inexpugnables. Alors, obligés de changer tous leurs plans , ils se fraient à travers le Jura le passage de l'Ecluse et pénètrent ainsi dans les Gaules» César les y suit de marche en marche jusque sur les bords de la Saône; et lfr , quand il voit les trois quarts de leur armée au-delà de la rivière , il tombe de nuit avec furie sur l'autre quart composé des Zurickois et demeuré seul sur la rive gauche; il le surprend, le taille en pièces, et livre hienfcôt après au reste de l'armée une longue bataille, à l'issue de laquelle leur troupe, qui avait perdu 258,000 âmes, doit rendre enfin ses armes et rentrer en Helvétie. — Les femmes et les jeunes enfants, montés sur les chariots de bagage pendant le combat, et préférant la mort à l'esclavage, s'étaient défendus tous jusqu'au dernier soupir; mais César crut devoir permettre aux restes de cette multitude le retour en leurs montagnes, % de peur , dit-il , que les peuples de l'Ai-
lemagne , s'emparant d'un pays dépeuplé , ne menaçassent de là les provinces de Rome. »
Ce que craignait César est cependant arrivé. Les Germains envahirent plus tard la plus grande partie de la Suisse et conquirent l'autre partie; en sorte qu'au lieu de la langue celte qu'alors nous parlions tous , on parle l'allemand dans nos cantons orientaux, tandis que, de ce côté , c'est encore le français, issu du latin que les Romains nous avaient imposé, parce qu'alors notre Suisse occidentale fut moins envahie que conquise par les peuples germains.
A peine délivré des Suisses , César court attaquer les peuples allemands établis dans les Gaules près des rives du Rhin. Il les bat , les renverse , les poursuit jusqu'au fleuve, et leur tue 80,000 hommes. C'est sa première année.
Au printemps de la seconde, il va de bonne heure attaquer les Belges; et il en fait, dit Plutarque, un si grand carnage , qu'il ne fallut point d'autre pont aux Romains, pour passer plusieurs rivières , que les corps des tués , vides de leur sang et nageant en masse sur les eaux.
Après les Belges, les Nerviens , au pays du Hainaut , de Mons, de Liège , de Namur , attaqués à leur tour et poursuivis avec fureur dans leurs antiques forêts , sont tellement exterminés qu'à la fin de l'année, nous dit César, des quatre-vingt-dix magistrats dont se composait leur sénat , il n'en reste que trois; et des soixante mille hommes dont se composait leur année, iln'en reste que cinq cents. — La même année encore, il prend la capitale du pays de Namur, fait « vendre sous la couronne » tout ce qu'il n'a pas tué ; et quand il en demande le nombre aux marchands d'esclaves qui le suivent partout , ceux-ci lui déclarent en avoir acheté jusqu'à cinquante-trois mille ! — De là , d'immenses richesses et d'immenses profusions. Malheur à Rome désormais': car César
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a de quoi Tacheter ! — De tant de dépouilles si promptement acquises par l'extermination des peuples, il envoie partout des présents d'esclaves ; il donne des festins publics à tout le peuple de Rome avec d'innombrables jeux de gladiateurs ; il fait instruire à ses frais ces malheureux au maniement de l'épée par des chevaliers et des sénateurs ; il bâtit un palais dont l'emplacement seul coûte 400,000,000 de sesterces ; il double ses légions, et donne à chaque homme de son armée des esclaves et des terres; tandis qu'il accable de présents inouïs les sénateurs, les magistrats et les dames de la capitale , afin d'obtenir par la faveur et malgré les lois la prolongation de son gouvernement.
La troisième année, il soumet par ses lieutenants nos voisins du Valais , tandis qu'il va lui-même exterminer en personne les lointaines populations de la Bretagne. Dans une seule bataille navale, il fait passer au fil de l'épée toute l'élite de leur jeunesse montée sur deux cent vingt navires. Et dans son affreuse cruauté envers les misérables restes de ce grand peuple, il fait décapiter tous leurs sénateurs, et mettre sur la tête de tout ce qui n'est pas égorgé, la triste couronne de gazon, pour en faire des gladiateurs à tuer dans les amphithéâtres, ou des portiers à enchaîner aux portes, ou des femmes à vendre dans les places publiques pour les plus vils et les plus coupables usages,
La quatrième année, César ayant mis en pièces une immense armée d'Allemands établis dans les Gaules, traverse lui-même le Rhin, et porte le ravage dans les terres germaniques; puis, repassant sur la rive gauche , il court au bord de la mer, s'embarque dans la nuit , et va porter les armes romaines dans cette Angleterre jusqu'à lui si peu connue qu'on la regardait comme un monde nouveau.
La cinquième année, il repasse une seconde fois dans cette
île, où sa première expédition n'avait point réussi ; il y remporte des victoires, traverse la Tamise, se fait promettre un tribut ; puis , revenu sur le continent, il court à TVèves , pour y tailler encore en pièces les Gaulois révoltés.
La sixième année, il repasse en Italie pour y poursuivre sans relâche les gigantesques projets de son ambition ; mais dans le même temps , ses exactions cruelles sur ses alliés comme sur les vaincus avaient encore une fois soulevé toutes les Gaules ; car, dit Suétone , « pour acquérir et répandre de nouveaux trésors, il ne perdait plus aucune occasion d'avoir des guerres, quelque injustes qu'elles pussent être , et pour cela n'épargnait pas plus les alliés des Romains que leurs ennemis ou que les Barbares. »
Toute la France était en armes avec ce cri du désespoir : « Nous affranchir, ou mourir ! r> C'était la septième année de son gouvernement : le danger était immense; César, alors à Rome, achetait avec fureur des partisans par d'énormes largesses ; une rivière d'or coulait des Gaules sur l'Itahe pour lui faire conférer des pouvoirs qui devaient bientôt ruiner à jamais l'honneur et la liberté romaine. On était au cœur de l'hiver; mais César, malgré les neiges, repasse aussitôt les Alpes ; il est furieux : malheur à qui le rencontrera ! Le voilà qui marche dans le sang. Dans sa première rage , il se précipite contre la malheureuse cité de Bourges; il la prend d'assaut, et de 40,000 soldats qui la défendent 800 hommes seulement échapperont pair une issue ! Ce ne seront pas les 39 ,200 défenseurs de la ville qui seront égorgés , ce sera tout ce qui respire ; tout doit être détruit : « On n'épargna (dit-il lui-même) ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards ; on ne fit pas même des esclaves 1 »
Bientôt après , César rencontre en bataille rangée le jeune et généreux chef que s'étaient donné les peuples de la Gaule;