Et touchant les dix cornes qui étaient sur sa tête
Et nous aussi , comme Daniel le prophète , nous voulons savoir la vérité touchant la quatrième bête , et touchant les dtx cornes qu'elle porte sur la tête. C'est pour cela que nous avons soin de ne point confondre le peuple des Huns avec les dix rois goths qui fondèrent dix royaumes dans l'empire des Romains; car le grand Attila, bien que plus habile, plus audacieux et plus puissant qu'eux tous , ne parvint jamais à se constituer un royaume dans la terre prophétique : il la parcourut comme un météore dévastateur; mais il en disparut aussi comme un phénomène de l'air ; et le monde, éperdu au bruit de ses ravages , eut à se demander bientôt avec étonnement ce qu'il en était de ce colossal empire qui , du vivant d'Attila , s'était étendu des rivages du Rhin jusqu'aux montagnes de la Chine.
Ce peuple des Huns arrivait de bien loin sur l'empire des Latins. Parti des rives de la Mer-Jaune, il avait conquis d'abord le pays des Mandchoux au nord de la Chine, et s'était ren<Ju maître dé cet immense empire ; puis, travaillé par des luttes intestines et pressé par la famine , il s'était mis en route vers l'Occident au commencement du quatrième siècle, se divisant pour la marche en deux grands corps de nations, placés l'un sur l'Oxus et l'autre sur l'Oural. — De là, sous la conduite de Balamir, il avait repris, en 376, son mouvement vers l'Ouest ; et traversant bientôt la Russie, la Prusse, la Pologne et la Hongrie , il y avait tellement écrasé toute la puissance des Goths , qu'enfin Attila, quand il parut à sa tête sur les frontières des Romains, tenait déjà sous ses lois les Alains, les Ostrogoths, les Gépides , les Suèves et les Hérules, aussi bien que les Marcomans et les Sarmates. On voyait même les rois de toutes ces nations vaincues marcher en personne, comme généraux de division, dans son immense armée. — Jugez des terreurs de l'Europe à l'approche de ce fléau. —Nous pûmes nous en faire peut-étae quelque idée lorsque le terrible choléra, descendu eomme les Huns des montagnes de la Chine , s'avançait aussi comme eux d'année en année vers les régions de l'Occident. Vous êtes tous trop jeunes pour vous en souvenir -, niais si vous aviez vu comme noua avec quelle anxiété , lorsqu'on se demandait l'un k l'autre : Où en est-il ? on entendait répondre : Il a déjà passé de l'Inde en Perse ! puis, U est en Syrie 1 il est en Pologne ! il est en Hongrie! puis enfin, Il est à Paris ! il est à Londres !... Alors vous auriez eu quelque image de ce qu'avaient été les angoisses de l'Empire au bruit chaque jour croissant de Tapproehe des Huns. Ils ravageaient tout sur leur chemin à travers le monde.; et c'était déjà la teneur. lointaine de leur approche qui avait jeté sur l'Occident les dix peuples
LE PEUPLE DES HtfNS. 463
des Goths. — Ma» voici qu'un jour de printemps , Tan 447, on vient dire à Rome : Les Huns ont passé le Danube , fis prennent le chemin de l'empire des Grecs, ils égorgent tout sur leur passage! — Et voici que trois ans plus tard , au printemps de l'an 450, on vient dire encore à Rome : Les Huns traversent l'Allemagne , ils marchent comme un orage ! — pois : Les Huns ont franchi le Rhin , ils ravagent les Gaules, ils parlent déjà de Rome 1 — En effet , l'horrible Attila s'était fait voir à la France éperdue k la tête de 700,000 soldats , presque tous hommes de cheval. En peu de temps il avait pris d'assaut et réduit en cendre Strasbourg, Worms, Spire, Tïèves, Mayence; pui$Laon,Toul, Langres, Reims, Besançon. Metz avait été brûlée le jour de Pâques; puis Àuxerre , avec cinquante lieues à la ronde (i) ! — C'était une invasion plus dévastatrice que toutes celles des Goths ; des armées phis nombreuses, des cœurs plus inhumains, des hommes pins barbares. Ils ravageaient pour le bonheur de détruire , ils vivaient de cruautés. « L'herbe ne doit plus croître oh mon cheval a passé, » disait leur Attila.
D'ailleurs, ils étaient horribles, même à la Vite : ce n'étaient phis ces Goths aux cheveux blonds, à la peau blanehe, à la taille hante, aux grands yeux bleus, chez qui, sous des manières sauvages et trop souvent cruelles, on retrouvait cependant encore la bonhomie allemande. Non ; hideux autant que féroces , tapas, peau noire, pétulants, tous hommes de cheval, effrayants par leur laideur autant que par leurs ravage*, ils ne pariaient point k> langue des Goths, ils faisaient entendra des accents m connus, et se groupaient aux sons de la conque tartare. -— Ecoutez ee qu'en a dit M. Sfemondi qui* lui-même a cité Jotnandès. f aï pris son volume de te chute*
(1) Note a.
de l'empire romain; c'est à la page ISO : « Ds mettaient en « faite, dit Jornandès, par la terreur qu'inspirait leur visage, o ceux que leur bravoure n'avait pu vaincre. La couleur li- « vide de leur peau avait quelque chose d'effrayant : Ce n'était « pas un visage, mais une masse de chair difforme, où deux « points noirs et louches tendent la place des yeux. Leur « visage sans barbe était encore tatoué par le feu. — Ou ne a les prenait pas pour des hommes, dit Ammien Maroellin, « mais pour des bêtes relevées sur leurs pieds de derrière. »
Ainsi parle Sismondi. Et quant à ce Jornandès qu'il nous cite, c'était un Goth, notaire du roi des Alains. Il devint chrétien et l'on en fit un évêque ; après quoi, il écrivit en latin une histoire des Goths que nous possédons encore.
Tel fut donc le peuple qui vint en un nombre si prodigieux, l'an 450, fondre sur l'empire des Latins. — Les historiens du temps (1) les appelaient souvent Ugrts ou Ogres ; c'était leur nom générique et primitif; et j'ai pensé que de là doit être aussi venu plus tard ce nom bizarre et terrible dont trop souvent des mères ou des bonnes imprudentes effraient nos plus jeunes enfants. Que de fois moi-même, étant petit, n'ai-je pas été vivement ému à la pensée des Ogresses et des Ogres ! Mais jugez des misères de l'Europe. La famine en cette année 450, disent les historiens, fut si cruelle, surtout en Italie, qu'on y vit des pères et des mères manger leurs propres enfants. Rien, dans le siècle entier, n'égala le fléau des Ogres conduits par Attila. On eût dit d'une « comète ar- « dente, qui serait tombée sur la terre d'Occident; » ou, pour parler avec l'Apôtre (Apoc. VIII, 40), « d'une étoile ardente, a comme un flambeau , » qu'on aurait jetée sur le Rhin, sur la Marne, sur la Seine, sur le lac de Constance, sur le Tesstn,
(1) Note b.