‹ Daniel le prophète, exposé dans une suite de lecons pour une école du dimancheChapitre 77 sur 198 · L'ANGLETERRE N'EST PAS DES DIX CORNES · texte numérisé non relu

L'ANGLETERRE N'EST PAS DES DIX CORNES

— Le grec.

— Et dans le pays des dix cornes?

— Le latin.

Très bien ! Vous allez donc comprendre vous-mêmes ma deuxième raison pour ne pas ranger la Grande-Bretagne dans le territoire prophétique ; c'est que la langue qu'on y parle est dérivée du goth et non pas du latin. — Cette raison, je le pense, est fondée; toutefois, il ne faudrait peut-être pas en tirer toutes les conséquences avec trop de rigueur; ou bien, dans ce cas, il faudrait placer les limites de l'Empire sur le sommet des Alpes Noriques plutôt qu'aux rives du Danube , parce qu'à ce compte il faudrait exclure de l'Empire, sinon la Hongrie où l'usage du latin s'est remarquablement conservé, au moins la Bavière où l'on ne parle que l'allemand.

Mais écoutez maintenant une troisième raison, qui doit ne permettre plus à qui que ce soit de mettre l'Angleterre au nombre des dix cornes. — La voici , elle est très simple. — C'est que ce pays, non seulement n'appartenait point encore à l'empire des Romains lorsque celui-ci devint la quatrième monarchie ; mais , ce qui est bien plus , c'est qu' il en avait été déjà détaché pour toujours quand les dix cornes vinrent à se former.

Voici le fiait; il est très remarquable et réclame toute votre attention.

Au commencement du cinquième siècle, la Grande-Bretagne fut solennellement déclarée par les empereurs mêmes de Rome ne plus appartenir àleur empire d'Occident. — Honorais, par un acte officiel, fit savoir à toutes les municipalités de cette île que, ne pouvant plus les protéger, il les relevait de leur serment d'allégeance et les séparait légalement de l'empire romain.

Et remarquez bien, chers enfants, que cette séparation fut

la plus parfaite qui se puisse concevoir, puisqu'elle s'accomplit dans le droit comme dans le fait. « L'indépendance de la Grande-Bretagne, dit ici l'historien Gibbon (en son chapitre XXXVIII), fut bientôt confirmée par Honorius luimême, l'empereur légitime de l'Occident; et ses lettres adressées aux trente -trois grandes cités de la Bretagne peuvent être considérées comme une abdication absolue et solennelle des exercices et des droits de la souveraineté. » — Que nous faut-il de plus? — Gibbon place cet acte important à Tan 409. — Les lois de l'Angleterre , dit encore cet historien , sont saxonnes et non romaines. Et quand Justinien donna son code immortel qu'on a nommé « la raison publique des Romains, » et qui fixa le droit dans toutes les provinces d'Europe, d'Asie, et plus tard d'Afrique, il le fit prodamer dans toutes les fêtes solennelles à la porte de toutes les églises; mais alors il y avait déjà vingt ans que la Grande- Bretagne était séparée du corps de l'Empire. — Aussi les barons et les communes, au parlement de Merton où l'on voulait introduire une disposition de la loi romaine , se hâtèrent-ils de répondre : Nolumus leges Angliœ tnutarit

« Nous ne voulons pas qu'on change les lois de l'Angleterre. »

Ainsi, vous le voyez très clairement, chers enfants: à l'époque où poussèrent les dix cornes, il n'y avait plus de Grande- Bretagne dans l'empire romain. Quelle erreur n'y aurait-il donc pas à les y aller chercher ! — Ce pays, au delà de la mer, avait sans doute été pour un temps possédé par les Romains, comme la Dacie au delà du Danube, ou comme quelques parties de la Germanie au delà du Rhin. C'était pour eux une conquête étrangère ; c'était une côte dans la

(1) Note 6.

L'ANGLBÎÉMUI N'ftST PAS DBS DIX CORNES. ftld

gueule du monstre ; ce n'était pas un membre dans son corps.

— Une corne donc , je vous le demande , pouvait-elle croître

en Angleterre sur la tète de la béte, alors que ce pays n'était

pas membre de son corps et n'était plus même entre ses

dents?

Ces trois premières raisons, certes, pourraient suffire;

mais l'objet ayant de l'importance pour l'avenir de nos études

prophétiques , j'en veux donner deux autres encore.— Voici

la quatrième.

Ce qui montre encore le malheur de la prétention des

commentateurs qui voudraient faire d'un royaume anglosaxon l'une des dix cornes, c'est que la Grande-Bretagne, une fois affranchie des Romains en 409, ne se forma nullement en un royaume, mais demeura divisée quarante ans en autant de petites républiques qu'elle avait de municipes (on en comptait trente-trois) . Bien plus I c'est encore que les Anglo-Saxons, après quarante ans , au lieu d'y fonder un seul royaume, comme on l'a supposé, en fondèrent huit qui plus tard se réduisirent à sept. Il eût donc fallu qu'au lieu d'une corne en Angleterre , ces commentateurs en eussent compté sept , et qu'au lieu de dix dans l'Empire , ils en eussent compté seize. Ce ne fut qu'au neuvième siècle, en 823, qu'un seul royaume se forma sous Ëgbert. — Cette raison eeule suffirait donc pour notre thèse , mais en voici encore une cinquième non moins persuasive que toutes les autres. — Elle demande de votre part un peu plus d'attention.

Quand je vous exposai au chapitre deuxième les règles qui déterminent la géographie des quatre monarchies, je ne vous énonçai que deux des quatre principes qui peuvent servir à la fixtr. Je craignis de vous en dire davantage , de peur de n'être pas compris ; mais aujourd'hui , puisque nous y revenons, /e vais essayer de vous en proposer encore une troi-

sième, dont vous ne pourriez pas apprécier encore les preuves, mais dont les plus jeunes mêmes d'entre vous pourront très aisément saisir l'application. La voici.

Quand on étudie certaines prophéties très claires, que nous n'avons point encore abordées , mais dont j'aurai plus tard à vous entretenir, on reconnaît comme un fait prédit de Dieu , que les dix royaumes de la quatrième monarchie doivent être soumis à la cour de Rome et à son souverain pontife; en sorte que la sainte Réformation qui se fit en Europe, il y a trois cents années , n'a jamais dû pouvoir s'établir nationalement qu'en dehors des limites de l'empire des Latins.

— Vous comprenez, je l'espère, ce grand fait ; il est simple ; je ne vous le prouve pas , nous le reverrons plus tard. Ea attendant, il vous sera facile, à tous, ai-je dit, d'en faire l'application. — Que l'un de vous donc , je vous prie , nous dise quelle sera, d'après ce fait, la troisième règle à suivre quand on voudra déterminer la géographie de l'empire des Latins. Elle est très simple.

Il n'y aura qu'à chercher sur la carte les royaumes où la sainte Réformation s'est établie nationalement.

— Et que dirons-nous de ceux-là ?

— Qu'ils sont en dehors de la terre prophétique.

C'est très bien. Vous comprenez sans doute que la Réforme aura pu tenter plus d'une fois des invasions par delà le Rhin, dans la France ou la Belgique, dans l'Italie ou l'Espagne , comme les Cimbres et les Teutons en faisaient avant Théodose dans les provinces de Rome ; mais jamais elle n'aura pu s'établir nationalement dans la terre prophétique.

— C'est une loi de Providence dans les conseils de Dieu, loi que ses oracles nous révèlent et que l'histoire des nations nous confirme.

Suivez avec moi, je vous prie, cette carte de l'Europe que

l'Angleterre n'est pas des dix cornes. ÎÎ4

j'ai fait appliquer ici devant vos yeux. Voyez l'Espagne , par exemple. — La Réformation , dès 4526, y fut sainte, abondante, héroïque, dans les palais comme dans les chaumières, dans les couvents comme dans les écoles , chez les chapelains et les confesseurs de l'empereur Charles-Quint comme chez les officiers de ses armées. N'importe ! il a fallu que Rome l'étouffitt dans les flammes par d'innombrables et d'horribles supplices. Quinze grands tribunaux d'inquisiteurs dans quinze villes différentes, travaillant nuit et jour à la recherche des martyrs , les firent brûler vifs en un nombre immense par les ordres du Pape, « Deux mois plus tard , disait le grand Inquisiteur, à la lueur des bûchers de Séville et de Yalladolid , deux mois plus tard il n'était plus temps, et l'Espagne entière nous était ravie. » — Mais il n'était pas possible , chers enfants , que cette contrée leur fût ravie : l'Espagne appartient au corps de la bête.

Voyez ensuite la Hongrie au midi du Danube. — Il fut un temps où la Réformation semblait y prévaloir ; longtemps même avant la mort de Luther, la plus grande partie de ce pays appartenait à la Réformation; mais Home l'y renversa par ses violences. Et même encore , en 4675 , 250 pasteurs protestants (je viens de lire ces détails au 25e volume de Sismondi) 250 pasteurs protestants, enlevés à leurs troupeaux, amenés à Presbourg, accablés de coups, traînés de prisons en prisons, condamnés aux plus rudes travaux et privés de nourriture, étaient morts à la peine pour la plupart ; il en restait 44 qu'on envoya dans les galères d'Espagne à Naples ; et le 5 septembre il n'en survivait plus que 27, quand l'amiral Ruyter, en retour de ses services, obtint leur liberté. — La Réformation ne pouvait pas non plus s'établir en Hongrie, parce que cette contrée, au moins dans ses provinces en deçà du Danube et dans Bude sa capitale, appartenait au corps de la bête.

Itf LBÇON XXXV. -~ DAN. M5.

Voyez encore , au midi du même fleuve , le beau pays de Salzbourg. Il avait embrassé la Réforme ; mais il a fallu que des myriades de fugitifs, au siècle dernier, s'en expatriassent devant les dragonades autrichiennes, pour aller chercher jim* qu'en Pologne une terre de liberté. Hélas ! il Ta fallu ; pour* quoi? parce que cette contrée appartient au corps (Je la bête !

Voyez la Bavière, et lisez dans Ranke les persécutions qui en ont balayé la Réforme.

Voyez l'Italie. — - La Réformation y fut belle dans les Apennins et dans la Calabre , à Naples même , à Crémone, à Florence, à Ferrare, à Lueques, et surtout à Venise, au temps des Pierre Martyr, des Caracciolo, des Martinengo, des Burlamachi, des Tremellius, et de tant d'autres que Rome repoussa par le fer et par le feu, et qui vinrent en si grand nombre chercher à Genève une patrie nouvelle et la paix de la conscience.

Les effets de la parole de Dieu répandue chez ce grand peuple avaient été si puissants et si beaux, qu'on te crut un moment conquis à l'Evangile , et que le cruel cardinal Ca* raffa, qui fut plus tard le pape Paul IV, écrivait au pape Paul III (1) : <* L'hérésie luthérienne infecte l'Italie tout a entière; elle a séduit non seulement les hommes d'Etat, « mais les ecclésiastiques en grand nombre ! » — Et cette hérésie (comme l'appelait Caraffa) fut si près d'amener en Italie cette réforme désirée alors par toutes les âmes honnêtes , que, sans l'Inquisition, (les Romanistes l'avouent (&), c'en était alors fait du pape. « L'établissement de l'Inquisia tion à Rome, dit Palaviccini (3), sauva le catholicisme en « Italie » (quel sauveur ! ) . Dès qu'elle y eut été constituée sur

)1) Note c. — (2) Note d. — (3) Note <?.

L'ANGLBTSftftB pTl8T PAS DBS DIX CORNES. %%&

les mêmes bases que celle d'Espagne , malheur à tous les hommes qui voulurent suivre Jésus-Christ et vivre selon la Bible ; leur voix s'éteignit dans leur propre sang ; tous ceux qui purent échapper au bourreau durent fuir loin du pape; et toute cette nation, privée de ses plus généreux enfants, en fut ainsi réduite à cet abaissement moral où nous la voyons depuis trois 6iècles. Ce fut surtout sous les papes Paul III, Jules in, Paul IV, Pie IV et Pie V, que la persécution fut terrible : Pie IV surpassa Paul IV lui-même par lés cruautés de son règne ; et Pie V les surpassa tous deux. « A Rome, sous « Pie V, il y a tous les jours quelques malheureux ou brûlés, a ou pendus , ou décapités, écrivait en 1568 Tobie Eglino, « toutes les prisons d'arrêt sont encombrées ; on est obligé « d'en bâtir de nouvelles; et cette ville immense n'a pas assez a de cachots pour U foule des personnes pieuses que l'on a arrête continuellement. (4) » Alors furent livrés à la torture et brûlés en place publique tant d'hommes excellents, l'élite de l'Italie; les plus beaux génies de ce pays disparurent dans les flammes; ses plus nobles cœurs y cessèrent de battre : Fanino de Faenza, Dominique de Casa-Bianca, Jean Mollio, le magnanime Algieri, le grand orateur de la république de Locques, l'illustre Paléario, le vaillant Bartoccio, et cet aimable et brillant Carnésécchi , l'ami des rois, la gloire de l'Italie, jeune, beau et non moins distingué par son génie que par sa vertu. C'est alors, ai-je dit, que tous ces grands hommes furent brûlés à Rome par l'ordre du pape, quelquefois même devant ses yeux. C'est alors aussi que l'admirable VaragKa , qui de persécuteur ( comme Paul de Tarse ) était devenu prédicateur de l'Evangile, et que les Genevois avaient envoyé à Angrone, interrogé à Turin sur le nombre de ses

(1) Note f.

compagnons (4), répondait à ses juges : « Je vis avec vingfc- « quatre prédicateurs qui , pour la plupart , sont venus de e Genève ; et le nombre de ceux qui sont prêts à me suivre « est si considérable que vous ne trouverez pas assez de bois « pour les brûler. » — C'est alors que Louis Paschali, envoyé dans la Calabre par l'église italienne de Genève flfc), fut pris, conduit à Rome et brûlé au château Saint- Ange, en la présence même du pape Paul IV et de ses cardinaux. C'est alors, enfin, qu'à Venise , le pape, après avoir longtemps sollicité les sénateurs de brûler les Protestants , obtint qu'au moins on les noyât. A minuit, le prisonnier, chargé de chaînes et tiré sans bruit de son cachot , montait sur une gondole avec un prêtre et quatre gondoliers, jusqu'à ce qu'arrivé à deux lieues de là, en pleine mer, on le fît descendre en silence dans l'abîme avec une pierre enchaînée à ses pieds. — Ainsi furent engloutis tant de nobles martyrs, les GuUanda, les Ricetto, les Lupetini, en attendant la bienheureuse résurrection !

Vous le voyez, chers enfante : l'Italie fut très près, comme l'Espagne , d'être affranchie du pape , et l'on put croire un moment qu'on verrait s'élever au midi des Alpes des Etats protestants; mais les hommes qui se livraient à ces espérances ignoraient les prophéties : ces Etats protestants n'étaient pas possibles ; l'Italie appartient au corps de la bétel

Poursuivez encore cette revue, chers amis, et voyez surtout la France. — Avec quel admirable héroïsme un peuple immense n'y a-t-il pas , par deux fois , reçu la doctrine de l'Evangile et donné pour Jésus-Christ des rivières de son sang ! C'est ici plus que nulle part ailleurs la terre des martyrs. Deux fois on a pu croire qu'elle échappait au pape; et deux fois le pape l'a refoulée sous ses pieds. Quelle œuvre

(1) Note £. — (2) Note h.

LA RÉFORMÀTION, HORS DE l/ EMPIRE. 225

étonnante déjà , que celle du réveil des Albigeois durant les ténèbres du moyen âge ! a Le beau pays de la Provence et du Languedoc marchait rapidement dans la carrière de la civilisation, 9 dit Sismondi (1), et s'en allait y devancer de trois siècles le reste de l'Europe; « les villes y étaient nombreuses et florissantes, gouvernées selon des formes républicaines, par des conseils nommés par le peuple. » Leurs populations, réveillées par l'usage des saintes Ecritures dont les manuscrits s'y répandaient partout en langue vulgaire , étaient réformées dans leurs mœurs comme dans leur doctrine, dans leur vie comme dans leur foi. « Leurs ennemis « les plus acharnés conviennent, » dit Sismondi (2), a qu'en « apparence ils observaient une chasteté sans reproche, que « dans leur respect pour la vérité ils n'admettaient jamais anci cime excuse pour le mensonge ; que leur charité enfin les « disposait toujours à se dévouer pour les autres. » Mais le pape Innocent m (je continue à citer Sismondi) «jugea que si l'Eglise « ne les écrasait pas, si elle ne détruisait pas jusqu'à leur race a et ne frappait pas d'effroi la chrétienté, leur exemple serait « bientôt suivi. Il chargea donc ses ministres de faire brûler « les chefs , de dissiper les troupeaux et de confisquer leurs « biens. » — Mais ensuite (3) a sentant bien qu'après les 0 progrès qu'avait faits l'opinion publique, les bourreaux ne a pouvaient plus suffire pour détruire l'hérésie, et qu'il fallait <r frapper le peuple entier par le glaive des soldats, il projeta « d'inviter les étrangers à venir accomplir cette œuvre, » (il appela contre eux les Français du Nord , et l'œuvre d'extermination dura 27 ans.) a On a dit que jusqu'à 500,000 hommes

« furent dans une seule année versés sur le Languedoc. »

« Ainsi le flambeau de la première réformation fut éteint dans

(1) Note 1. — (2) Note *. — (3) Ibid , page 246.

236 LKÇON XXXV. — DAH. VII , 8*46.

le sang : le nombre des supplices fui prodigieux ; le culte réformés cessa partout; presque tous leurs docteurs périrent d'une mort affreuse , quelques-uns seulement s'étant enfuis en des régions lointaines. Il n'y eut plus de sermons, plus de prières, plus de seryice commun, plus d'instruction; leur église fut noyée dans le sang; leur race avait péri. »

Ainsi parle Sismondi. Voilà pour la première réformation des Français. U fallait bien que le pape finit par prévaloir : la France appartient au corps de la bête.

Mais voyez encore cette même contrée trois cents plus tard, aux jours de Bèze et de Calvin. Quand 9 trente-huit ans de continuels supplices de la part de Rome et d'une continuelle patience de la part des Réformés, qui voyaient des bûchers allumés pour eux dans toutes les villes du royaume, et qui se laissaient traiter partout a comme des brebis de tuerie , » sans qu'aucun d'eux, malgré leur nombre et leur courage, songeât à se défendre; quand, dis-je, après ces trente-huit ans, le nombre des confesseurs de Jésus-Christ se trouva si grand et leur qualité si puissante qu'on put croire la papauté ruinée chez les Français, voyez encore la France. — Des milliers d'églises, fortement constituées dans tout le royaume, y tenaient leurs synodes; les plus grandes villes semblaient gagnées, la moitié de la noblesse, la plupart même des princes du sang et des grandes familles : le roi de Navarre , le prince de Condé, Je duo de Bouillon, les La Tremouille, les Coligny, les Lesdiguières, les Turenne, les Rohan et tant d'autres. — N'importe, n'importe encore ! il fallait que le pape prévalût. — Les guerres de religion excitées par ses agents commencent par arrêter, dès leur première explosion, toute œuvre évangélique; le massacre de la Saint-Barthélémy, surprenant ensuite en pleine paix les Protestants , leur ravit en une nuit 70,000 de leurs

LA ftÉrOAMATION % HORS DE l/ttHEE. tt?

frères; Rome en allume des feu* de joie, fort des procès* stons «t sonne toutes ses cloches. Où compte qu'alors ob fit périr pour la foi protestante, en l'espace de trente ans (c'est le eélèbre Edwards (4) qui donne ces chiffres, je ne sais où il lésa pris), 39 princes, 488 comtes, 134 barons, 147,518 gentils-hommes, et 760,000 personnes du commun peuple. — Henri IV enfin en 4593, bien que vainqueur, apoftasfont Sa foi pour s'assurer le sceptre, soumet pour jamais au pape sa famille et son royaume. Et cependant ce n'est pas assez pour Rome : il faut encore que son petit* fils Louis XIV, par des ttuautés inouïes, fasse sortir de France 600,000 protestants, abjurer 800,000 autres, et périr 400,000 (2) ; jusqu'à ce que t*e nouveau Dioctétien fiasse écrire dans les lois de son royaume « qu'il n'y o plus de Réformé* , » comme l'ancien avait écrit sur les médailles de son empire « qu'il n'y avait phts de Chrétien* » <3). — ■ C'est alors que tant de martyrs français, accourant à Genève d'année en année, comme avaient fait ceux d'Italie , notre patrie repeuplée à plusieurs reprises de l'élite des nations devint pour un temps la plus pieuse et la ptes noble des cités. — Vous êtes pour la plupart, chers amis, descendus de ces réfbgiés qui quittèrent tout pour Jésus-Christ ; comme moi-même je descends de oeux d'Italie (4) par ma mère et de oeux de France par mou père.

Telle est donc l'histoire de France ; parce qu'il était, hélas ! prophétiquement impossible qu'elle s'affranchit du pape. — La France est la terre de la bétel

Impossible , ai-je dit ! Oui ; mais n'allez pas imaginer que cette ici prophétique doive ralentir en rien les travaux de nos sociétés chrétiennes pour l'évangélisation de ce grand peuple, — Au contraire , chers enfants , au contraint I c'est

(1) Noie /. — (2) Note m. — (3) Note ». — (4) Note o.

LBÇOff XXXV. — DAN. Vil, (M 5.

un motif de plus pour rendre ces travaux plus actifs , en les rendant plus pure. — Si nos évangélistes savent bien que jamais ils n'obtiendront, dans les terres de la bête, ces succès nationaux qui changent la face d'un empire, ils seront par là mieux ramenés à la pensée de leur seule et grande affaire, qui est de sauver des âmes en leur annonçant Jésus-Christ ; de les sauver âme par âme, et de profiter dans ce bot de la liberté que les agents de Rome laissent encore à la sainte Ecriture au milieu des Français. Et n'est-ce pas ainsi , je vous le demande, que pensait l'apôtre Paul relativement aux Juifs? Voyez-le : il faisait comme nous ; car il savait, quant à ce peuple, ce que nous savons quant an peuple français. D avait luimême annoncé que l'endurcissement national des Juifs durerait jusques aux derniers temps, (Rom. XI, 25); et cependant cette prophétie, bien loin d'ôter rien à son zèle pour l'évaugélisation de cette nation rebelle , l'animait de plus en plus. Mais dans quel espoir? — Dans l'espoir (il le dit lui-même) e d'en sauver au moins quelques-uns » de la mort éternelle, et d'amener à Jésus-Christ « le reste réservé du milieu d'eux, e selon l'élection de grâce (3) . » — Eh bien , faisons de même ;

et sachons qu'il nous est bon de n'être point exposés par des succès extérieurs à ces stimulants humains qui peuvent si facilement gâter les motifs des hommes les plus fidèles, et faire descendre leurs pensées des hauteurs de la foi. — Si Louis- Philippe et son monde embrassaient publiquement le pur Evangile de Dieu, il faudrait sans doute s'en réjouir par charité pour eux; mais il serait alors bien à craindre que ceux qui prêchent Jésus-Christ en France pour sauver des âmes, ne se laissassent aller à des préoccupations terrestres et aux échauffements tout humains de l'esprit de parti. Il leur est donc

M) Cor. IX, 12; Rom. XI, 5.

LA HÉFOMUTION, HOBS DE LEUPIRE. ÎJ9

meilleur d'être petits et dédaignés. — Et ne pensez-vous pas, chers enfants, que pendant les trois premiers siècles du christianisme, où la puissance romaine persécutait les saints, il entra beaucoup plus d'âmes dans le royaume des deux que dans les trois siècles suivants , où cette même puissance se

prétendait chrétienne?

Mais reprenons maintenant notre carte de l'Europe. Qui de

vous me dira dans lesquels de ses royaumes la bienheureuse

réformation a pu s'établir nationalement? Ayez tous les yeux

sur la carte, je vous prie, et répondez moi.

— Dans le royaume de Suède, dans le royaume de Norvège, dans le royaume de Danemarck, dans le royaume de Prusse, dans le royaume de Saxe, dans le royaume de Hanovre, dans le royaume de Hollande , dans le royaume de Wurtemberg et dans les royaumes d'Ecosse et d'Angleterre.

— Oui, mais ces dix royaumes protestants , vous le voyez sur la carte, sont tous situés par-delà la mer, par-delà le Danube et par-delà le Rhin ; c'est-à-dire , tous en dehors des limites prophétiques de la bête; et jamais jusqu'ici la Réformation n'a pu s'établir nationalement en deçà des deux fleuves, dans aucun des dix royaumes de la terre des Latins.

— Et même cette règle de la géographie prophétique, quand vous en voudriez suivre de plus près l'accomplissement jusque dans son détail, vous remplirait d'admiration. Je voudrais, si nous en avions le temps, descendre avec vous les deux fleuves impériaux, pour vous montrer la loi s'exécutant sur l'une et l'autre rive. — A main droite sur le Danube, comme à main gauche sur le Rhin, vous verriez le pape ; et de l'autre côté la Réformation de Luther ou celle de Calvin.

— Sur le Danube , je vous montrerais les montagnards du Salzbourg, les citadins de Lintz, et bien d'autres encore, chassés par-delà le fleuve à cause de leur foi. Sur le beau

MO LBQOft XXXV. <— DAM. VU, ê-46.

Rhin , à partir du pays des Suisses jusqu'à la mer du Nord, vous auriez à gauche les hommes du pape, et à droite la réformatiûo ; k gauche , Strasbourg , Jadis (comme Genève) ville libre et réformée, mais surprise en pleine paix par Louis XIV, il y a 160 ans, et voyant rentrer dans sa haute cathédrale les idolâtries de la papauté. «— Au-dessous de Strasbourg, toujours sur la rive romaine, les villes impériales et fibres de Worms et de Spire, dont les cathédrales ont dû demeurer au pape malgré les nombreux Réfermés dont elles étaient peuplées; celle de Mayence encore, d'Aix-la-Chapelle, de Bonn , de Cologne (dont en vain l'archevêque embrassa l'Évangile aux jours de la réforme). — Et sur la rive droite, les villes protestantes de Heidefberg et de Francfort-sur-le- Mein , celles du Palatinat , celles de la Hesse et de Nassau, celles de Manheim, de Darmstadt, d'Arnheim , (fUtrecht et de Leyde.

Mais où je voudrais surtout vous faire admirer l'accomplissement de la loi prophétique , c'est dans les étranges destinées des Pays-Bas. — Là c'étaient, sur les deux rives, dix-sept belles provinces, qui se soulevèrent ensemble au seizième siècle contre l'Espagne pour la liberté de conscience. Le sang y coula par torrents; et, sous la seule main du bourreau, dixhuit mille personnes, en trois années, y rendirent leur âme dans les tourments. — Mais enfin , qu"arriva-t-fl ? — Il fallut que la loi s'accomplit et que les dix provinces situées sur la rive gauche retombassent sous la domination du pontife romain; tandis que les sept provinces qui n'appartenaient pas à la terre prophétique, s'en allaient former le pays protestant des Provinces-Unies, la glorieuse Hollande.

Et tout récemment encore, en 4834 , qu'avons-nous vu? Un roi protestant, Guillaume Frédéric, avait essayé de reprendre sous un même sceptre Tune et l'autre de ces deux contrées ;

LA RÉFORlfÀTKWf , HORS DE L'EMPIRE. Î34

mai* il a fallu de nouveau qu'après quinze ans elles fussent séparées par la révolte des Belges , et que le roi protestant que ceux-ci se sont alors donné promit d'élever tous ses enfants dans les doctrines du pape.

Je crains bien encore qu'il n'en arrive avant peu tout autant an roi de Prusse pour ses provinces d'outre -Rhin. Elles professent librement déjà la religion de Rome ; mais je ne pense pas qu'elles puissent vivre longtemps sous un monarque réformé.

Je conclus donc enfin de oette règle , que les Angles ne formèrent jamais une des dix cornes , et que la Grande-Bretagne n'appartient point à la terre prophétique, parce qu'elle s'est nationalement affranchie de la domination du pape. — Elle pourrait être papiste, bien qu'en dehors; mais elle ne pourrait être nationalement protestante, étant en dedans. — Or voici le serment qu'a prêté la jeune reine , pendant que les archevêques plaçaient sur ses cheveux blonds la couronne du royaume. — « Moi, Victoria, je professe, atteste et déclare a que l'invocation et l'adoration de la vierge Marie ou de tout « autre samt, et le sacrifice de la messe, tels qu'on les prati- «r que maintenant dans l'église de Rome , sont des actes suât perstitieux et idolâtres. »

Le royaume de Victoria n'appartenant donc pas h l'empire de la bête, ne fat jamais une des dix cornes.

Je sais bien que certains commentateurs ont voulu quelquefois appliquer à la réformation de l'Angleterre cette prophétie de saint Jean (1) qui annonce qu'une a dixième partie « de la grande cité doit tomber : » ils l'entendent pour la plupart de la conversion d'un des dix royaumes latin», ou du moins de son entière séparation d'avec Rome; mais cette chute de

(1) toc, H* tl

232 LBÇON XXXV. — DAN. Vil, £-45.

l'un des dix royaumes latins ('quelle qu'elle soit), ne devant arriver que vers la fin de l'empire turc, ne saurait s'appliquer à l'Angleterre, affranchie déjà de la domination des papes depuis plus de trois siècles. — D'ailleurs, peut-on dire d'un royaume qu'il tombe, lorsqu'il se réforme? Et quand , au chapitre XVI (verset 19) , il est dit de la terrible révolution des derniers temps qu'alors « les villes des nations tomberont , n'entend-on pas plutôt par cette expression qu'alors elles seront ruinées?

Cependant, chers enfants, j'imagine encore une autre difficulté que plusieurs d'entre vous probablement m'auront faite en secret pendant que je leur exposais cette loi de la prophétie. — a Si la règle est exacte, auront-ils dit, comment alors s'est-il pu faire que notre petite république de Genève ait professé nationalement , pendant trois cents années , la pure réformation de l'Évangile ; car il est trop certain qu'ici nous sommes dans les terres de la bête ?» — Je vais donc encore vous répondre , chers enfants , et c'est par là que je finirai.

Je pourrais dire d'abord que Daniel ne parle que des royaumes dé l'Occident; tandis que nous formions, non point un royaume, mais une république et encore de toutes les républiques la plus inaperçue. Réduits presque à l'enceinte de nos murs, à peine étions-nous, à titre d'alliés , la cinquantième partie de la république des Suisses , dont les troupes furent constamment, soit en France, soit en Espagne, soit en Italie, les soutiens de la tyrannie romaine, et dont le drapeau fédéral (qui est celui de Scbwitz) leur était envoyé par le pape. Rome n'avaitrelle pas reconnu leurs services en leur conférant le titre de a Défenseurs de la foi , » comme au roi de France celui de a Très chrétien, » au roi de Portugal celui de a Très fidèle, d au roi d'Espagne celui de a Très catholique? »

GBNBVB. 233

— Vous le voyez donc, nous n'étions dans l'empire de Rome que comme ces petits établissements temporaires que les Germains venaient y former de temps en temps par leurs irruptions ; une île dans cette mer des nations; une oasis dans ce désert; un ver luisant dans ces ténèbres. L'insecte a beau luire sous l'herbe au bord de votre chemin , et vous avez beau lui sourire en passant, vous n'en dites pas moins qu'il fait nuit dans la campagne. — Telle était donc Genève : un ver luisant dans la nuit de l'Empire, au milieu de dix peuples irrités et de dix souverains à tout instant désireux de l'écraser sous leurs pieds. — Mais, hélas ! mes amis, l'objection n'est plus à faire : les Genevois y ont mis ordre , ils se sont suicidés. En 1815, après avoir été trois cents ans un Etat réformé, ils ont volontairement abdiqué ce glorieux privilège. Et dans le temps où pas un seul de leurs citoyens n'appartenait à Rome, le premier usage qu'ils ont fait de leur indépendance, dès que Dieu la leur a rendue, a été de demander un évoque au pontife romain, et de lui vendre, comme Esaù, leur droit d'aînesse pour sept ou huit pauvres villages; faisant alors un pacte avec lui, mettant sa bulle en latin dans leurs lois (1), et concluant cet acte lamentable par cette phrase plus lamentable encore : « Notre intérêt bien entendu a nous en fait un devoir ! ! ! » — Ah ! mes amis, il faut ici nous couvrir le visage des deux mains ? Nos pères cherchaient leur intérêt dans le devoir ; jamais le devoir dans l'intérêt. Dirai-je mes impressions quand, traversant il y a quelques jours la cour de l'un de nos musées, j'y trouvai, jonchant la terre au sein des immondices, parmi de vieilles inscriptions romaines, et comme une reliqufe des villes qui ne sont plus , le marbre que nos pères, a par un décret du sénat et du peuple de Ge-

(1) Note p.

« nève , » avaient fait appliquer, il y a trois siècles, sur les murs de la cité, « pour être, disaient-ils, un monument pera pétuel de notre reconnaissance, sur ce que Dieu nous avait « délivrés de tous nos ennemis et du joug de l'antichrist a (ainsi s'exprimaient-iis). » — La voilà donc, cette reconnaissance que nos pères croyaient « perpétuelle ! » me disaisje ; comme ce marbre, hélas, elle est tombée par teive, et les temps Font couverte de décombres I — Pauvres enfants des hommes, vous durez peu ; mais votre gratitude dure moins encore! Non) je l'ai dit, l'objection n'est plus à foire : si Rome est toujours Rome, Genève n'est plus Genève. Par les lois qu'elle s'est volontairement données, ses syndics et ses conseils pourraient être tous, Fan prochain, des serviteurs du pape; elle entretient l'Eglise de Rome; elle a chassé de ses chaires Jean Calvin, et rappelé Pierre de la Baume. Hélas ! notre couronne est tombée; et c'est nous qui l'avons nousmêmes arrachée de notre tête pour la jeter au vent! — Mais il faut le dire, le mal venait de plus loin. Dans le même temps où Genève faisait un pacte avec Rome, son clergé proclamait l'arianisme, et son gouvernement le sanctionnait, malgré les lois, par des sentences judiciaires. Gomme les Polonais, presque tous réformés au seizième siècle, mais devenus sqciniens, se sont laissé reprendre au romanisme; ainsi les Genevois, devenus ariens et mettant dès lors peu d'importance à des idolâtries contre lesquelles leurs pères protestaient au prix de tout leur sang , ont soumis leurs pays au pontife romain. — Oh! si je parle ainsi, c'est avec souffrance, Dieu m'en est témoin; mais c'est pour qu'on s'humilie, qu'on implore les compassions de Dieu, et qu'on détourne par là des jugements trop mérités. Sans cela, notre cité deviendra papiste avant un demi-siècle , et la messe se dira dans Saint- Pierre!

Page 1