‹ Daniel le prophète, exposé dans une suite de lecons pour une école du dimancheChapitre 79 sur 198 · TRENTE -SIXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

TRENTE -SIXIEME LEÇON

(Daniel, eh. tu, ▼. 11.)

Je regardai, jusqu'à ce que la bête fut tuée, et que son corps fut détruit , et donné au feu pour être brûlé.

Voilà donc les terribles jugements révélés à Daniel pour la fin de sa vision : la bête tuée, son corps détruit, et ce corps même donné au feu pour être brûlé fit Vous aurez compris le sens de ces emblèmes : c'est pour le moins une entière désolation des royaumes de l'Occident. Qu'est-ce, en effet, que la bête, sinon l'empire? Qu'est-ce que son corps, sinon son territoire? et qu'est-ce que la destruction de ce corps par le feu , sinon l'effroyable ruine par où doivent finir à jamais et les destinées politiques , et jusqu'à l'existence historique des pays où nous sommes?

Oui, ces glorieux empires de notre Europe, qui tiennent depuis vingt siècles le sceptre du monde , et qui font encore aujourd'hui redouter leur puissance jusqu'aux extrémités de la terre et des mers, ces empires auront leur tour de destruc-

tion , comme Ninive , comme Babylone , comme Persépolis, comme Palmyre, comme Thèbes aux cents portes, et comme toutes les grandeurs de ce monde. Non-seulement le sceptre du pouvoir leur sera ravi, mais leur pays même sera le théâtre d'une désolation telle qua Daniel , dans tout le cours de sa vision , n'a rien vu de semblable. Quand le lion babylonien, quand Tours persan , quand le léopard de Macédoine ont dû tomber l'un après l'autre sous les coups du vainqueur, ces trois bêtes n'ont point alors paru tuées, ni leur corps détruit; mais quand vient la ruine de la béte romaine , elle n'est pas seulement tuée; son territoire est ravagé , il est détruit, il est donné au feu, il est brûlé l

Et notez bien , chers enfants, que cette prophétie , déjà si claire , est encore pleinement confirmée par celle de saint Jean, qui voit dans son Apocalypse, vers la fin des temps, la même ruine que Daniel , et sous les mêmes emblèmes. Cest d'abord Rome, « la grande prostituée, » nous dit-il, qui sera détruite par les dix rois, « lesquels la prendront en haine et la brûleront au feu (Apoc* XVII, 46); » puis, quelque temps après , c'est le tour de la béte elle-même ou de l'empire des dix royaumes latiûâ ; car l'apôtre le voit avec fies dix cornes, comme l'avait vu Daniel, o Je vis la béte, nous dit-il, « et les rois de la terre et leurs armées, assemblées pour Caire « la guerre » à Jésus-Christ et à son peuple; « mais la bête « fut saisie , et avec elle le Faux-Prophète ( évidemment ici « représenté par la petite corne), et ils forent touB deux jetés « vivants dans le lac de feu brûlant, dans le soufre (i). » C'est-à-dire qu'alors, d'après Daniel comme d'après saint Jean, il en sera , pour le moins, de nos contrées, comme il en a été de cette belle et puissante Chaldée où vivaient Da-

(1) Apoc XIII» 1; XVII, 3, 16; XVIII, 85, a», 6( XlX, 19 « 20.

LA 8ÊTE TVte. *WÔ

niel quand il eut sa vision. C'était le centre de la civilisation, le brillant théâtre du Bavoir et du génie, la patrie des astronomes et des guerriers, l'admiration et la terreur du monde; c'était une terre dont la fécondité , surpassant même celle de l'Egypte , dburrissait trente millions d'hommes ; un vaste jardin arrosé d'innombrables canaux, où des palmiers de cent pieds de haut ombrageaient des champs riches de sésame , d'orge, de melons et d'un blé énorme dont les feuilles avaient quatre doigts de largeur, et dont l'épi rapportait annuellement « deux cents pour un, » nous dit Hérodote, et souvent même « jusqu'à trois cents pour un, » au dire de Strabon (i). — Mais qu'est-elle devenue, cette môme Chaldée? Vous le savez, chers enfants , et je vous l'ai déjà dit : ce pays qui dominait alors sur toute la terre, ce pays dont le bon Hérodote disait : « Les Grecs mêmes ne pourront croire ce que je <t vais rapporter de sa fertilité, s'il ne l'ont vu comme moi de « leurs yeux ; » ce pays , n'a pas seulement perdu l'empire du monde : c'est une solitude; c'est partout une dure argile ou un sable aride, disent les voyageurs, « si brûlant à l'heure de midi , que le cavalier haletant craint d'y descendre de cheval, de peur de brûler la plante de son pied. »Les lions s'y promènent, demandant à Dieu leur proie par des rugissements; et l'Arabe qui , plus redoutable encore , y poursuit sur son dromadaire les caravanes effrayées , n'y peut retrouver son chemin que par les astres, comme le nautonier sur les mers (3). — Eh bien , chers enfants , ainsi en sera-4-il, et pis encore, de cette terre des Latins dont nous faisons partie, et qui n'était aux jours de Daniel qu'un pays de barbares. Cette Suisse, cette France, cette Espagne, cette Italie, seront désolées à jamais ; la civilisation les aura laissées comme

(1) Note a. — (2) Note b.

Petra , comme Troie , comme Ninive ou Babylone, comme Balbec ou Palmyre ; la voix des joueurs de harpe, et des musiciens, et des joueurs de flûte ou de trompette n'y sera plus entendue, ni la voix de la meule, ni la voix de l'époux et de l'épouse ; et dans les âges futurs, les voyageurs £rudits, arrivant ou de Californie, ou de Chine, ou de Tombuctou, viendront, un guide à la main, visiter nos contrées désolées pour y chercher des souvenirs , comme on va de nos jours aux ruines de Thèbes ou de Persépolis, de Nimroud ou de Khorsabad , aux montagnes désertes de l'Idumée ou dans les sables du pays de Sinhar. Et cette désolation qui nous semble, à nous, aussi improbable que devait paraître impossible aux citadins de Babylone celle où nous voyons aujourd'hui la Chaldée, cette désolation , d'où viendra-t-elle? et comment viendra-t-elle? — C'est ce que nous verrons avec clarté plus tard , en comparant les pages d'Ezéchiel et de saint Jean avec celles de Daniel ; mais je n'en suis point là , et j'ai bien d'autres choses encore à vous dire avant de pouvoir contempler avec vous ces grandes ruines des derniers temps.

Pour le moment , je n'ai qu'une chose à cœur ; c'est de vous faire clairement reconnaître le grand principe prophétique contenu dans votre verset. Le voici :

C'est qu'il faut , puisque la désolation qui nous y est si clairement prédite n'a jamais eu lieu jusqu'ici , ni pour la ville de Rome, appelée Babylone, ni pour l'empire des Latins appelé la bête , ni pour le territoire des Latins appelé le corps de la bête , il faut que Babylone et que la bête, et que le corps de la bête subsistent encore aujourd'hui. — En d'autres termes, il faut admettre que d'après Daniel l'empire romain a duré depuis Odoacre jusqu'à nos jours, et qu'il ne doit être détruit qu'en des temps à venir.

l'empire continue. 244

Vous aurez tous compris, je j'espère , ce principe ; et j'ai dû le remettre sous vos yeux par le verset de ce jour, parce que j'avais à vous faire entendre ce matin une troisième objection qu'on oppose à mes explications, et qui s'élève contre ce principe.

Voici cette objection ; écoutez -la bien : je vais la présenter aussi forte qu'on me l'a faite , et comme si j'étais moi-même de l'avis de ceux qui la proposent. Quand nous en aurons bien reconnu l'erreur , notre chemin sera tout plein de lumière. Alors nous irons y chercher la petite corne, et j'ose vous assurer que le moindre d'entre vous , pour peu qu'on lui ait fait lire les annales du monde, la pourra reconnaître sans que j'aie presque à m'en mêler.

Voici donc l'objection.

« Votre explication de la quatrième monarchie , nous diton, est directement opposée à l'évidence des faits; car, en assignant à l'empire romain, comme vous le faites , une existence continuée jusqu'à nos jours et même jusqu'à la seconde venue du Fils de Dieu , vous vous placez en contradiction avec tous les historiens, qui s'accordent à représenter cet empire comme ayant pris fui au cinquième siècle par l'invasion des Goths. Où le trouver aujourd'hui, votre empire prétendu ? Il y a 1370 ans qu'il est passé ! Ne sait-on pas qu'il cessa d'être en ce fameux lundi, 23 août 476, où le roi des Hérules posa sur sa tête la couronne d'Italie ? Et n'est-il pas assez reconnu que son entrée triomphale dans la ville des Césars , aux acclamations du sénat et du peuple romain saluant en lui leur seigneur et leur roi, signala la déchéance de cet antique empire 1 car, tandis que ces Goths , entrant avec des cris de joie par la porte Flaminienne , s'en allaient planter leurs étendards allemands sur les terrasses du Gapitole et sur les hautes murailles du château Saint-Ange , tout le

Ht LEÇON XXXVI. — DAN. VII, 44 .

peuple de Rome vit son empereur, Romulus Augustus , déposer solennellement aux mains d'Odoacre sa couronne et sa pourpre impériale, proclamant ainsi lui-même que la dernière heure de l'Empire avait sonné. — Ne nous dites donc plus que, d'après Daniel, il subsiste encore. Ce serait faire mentir et Daniel et l'Histoire. N'est-ce pas assez qu'il ait duré 4229 ans jusqu'au grand Odoacre ? Il y a quatorze siècles qu'il a péri ! »

Voilà l'objection , chers enfants , et je prends grand plaisir à vous la présenter, parce que, étudiée de plus près dans l'Histoire , elle va s'y résoudre en des faits si merveilleux, que votre admiration des Écritures y devra grandir encore d'une admiration nouvelle. En effet, voici ce que vous allez voir : c'est que , sous le double aspect où l'empire de Rome après la conversion de Constantin doit être envisagé, ce royaume , malgré les Hérules , les Goths , les Lombards, les Francs et les Vandales, malgré les ténèbres et les révolutions du moyen âge , malgré le malheur des temps et la longueur des siècles , ce royaume n'a pas cessé d'exister, depuis l'avénement des barbares jusqu'à l'avènement de la démocratie, depuis les jours d'Odoacre jusqu'aux jours de Robespierre. — Et quand je parle de ce double aspect sous lequel cet empire doit être envisagé , comprenez-vous ce que je veux dire t Ne vous rappelez-vous pas ce que nous en apprend , dans la statue de Nébuchadnetsar, la composition du métal de ses pieds? Ce mélange du fer avec l'argile, à partir de la hauteur des chevilles, ne nous disait-il pas que le quatrième royaume , à partir d'une certaine époque , se composerait de deux éléments distincts, éléments toujours unis et jamais confondus ?

— Oui, l'État et l'Église.

— C'est cela ! la puissance politique et la puissance reli-

l'empire continué dans l'argile. 243

gieuse, s' unissant par semence humaine sans pouvoir jamais se confondre 9 comme il vous arrive lorsque vous voulez unir le fer avec la terre de potier. — Eb bien , chers enfants , je vais maintenant vous montrer avec évidence , que l'empire de Rome a continué d'exister depuis Odoacre jusqu'à nos jours, soit dans son argile soit dans son fer.

Voyons-le d'abord dans « son argile, » je veux dire, dans sa puissance ecclésiastique, dans sa monarchie sacerdotale, ou dans ce qu'on a nommé son Imperium in Imperio. — • A cet égard, en vain a-t-il été envahi par des millions d'Allemands, jeté par eux dans la barbarie, divisé en dix royaumes distincts, soulevé par des guerres cruelles et tourmenté par d'incessantes révolutions; n'importe! il a fallu que durant 1300 ans, pour accomplir les prophéties, ces guerres, ces révolutions, ces Allemands, cette barbarie, concourussent également à ranger tous ces peuples de l'Empire aux pieds du prêtre qu'on voit régnant aujourd'hui dans la cité de Romulus, assis encore au palais des Césars, couronné de la tiare comme les rois de Babylone, et portant comme les empereurs un globe dans sa main gauche. — Il a fallu que tous les rois latins de l'Occident lui rendissent obéissance, l'appelassent leur père, lui soumissent leur foi, lui tinssent rétrier quand il monte sur sa mule , lui portassent le pan de sa robe de satin quand il marche, et lui baisassent la pantoufle de ses pieds quand il est assis (1). — Il a fallu que, de siècle en siècle, depuis 1300 ans, et qu'encore au siècle dernier, on ait pu dire de cet empire romain ainsi continué dans son argile (2) :

Sur les débris sanglants de Bellone et de Mars,

Un pontife est assis au trône des Césars ;

Des prêtres fortunés foulent d'un pied tranquille

11) Noie c. — (2) Note </.

Les tombeaux des Catons et la cendre d'Emile.

Le trône est sur l'autel, et l'absolu pouvoir

Met dans les mêmes mains le sceptre et l'encensoir.

Que pourrait-on dire de mieux, pour définir l'empire de l'argile : « Un pontife est assis au trône des Césars? » — Et qui est-ce qui parle si bien, comme eût pu faire Daniel ? Eh, c'est le célèbre et malheureux Voltaire , dont on vous a dit sans doute l'impiété, mais qui , comme Caïphe, prophétisait ainsi sans le savoir ! — Au moins se fût-il bien gardé , lui, de nous faire aujourd'hui l'objection que je réfute, et de nous dire, comme certains Protestants, « que l'empire romain n'a point continué. » — Et « ce pontife assis au trône des Césars » y tient , nous dit-il , a le sceptre etH'encensoir ; » il y a « son trône sur l'autel ; » il y exerce « un absolu pouvoir ! » Pouvait-on mieux nous exposer cette continuation merveilleuse de l'Empire dans sa terre de potier? — Vous le voyez donc très clairement , chers enfants : cet empire, à ne le prendre même que dans son argile , subsiste encore. Que dis-je, qu'il subsiste! il ne comprend pas seulement, dans sa vaste étendue , tous les dix royaumes des Latins ; mais encore il exerce un pouvoir qui surpasse à plus d'un égard tout ce qu'eut jamais et l'ancienne Rome et même aucun empire. Tandis qu'il va se soumettre au loin des sujets chez tous les peuples de la terre et sous tous les climats , il réunit toutes ses forces dans un seul homme qui, sur les rives du Tibre et de son trône toujours romain , étend à la fois ses deux bras aux portes de l'Orient et à celles du Couchant. Ne voyez-vous pas encore aujourd'hui jusque dans Genève ses officiers traverser nos rues dans cet uniforme romain qu'on leur fait porter sur toute la terre : robe noire , ceinture à franges, souliers à boucles , rabat sous le menton et tricorne sur la tête ? — Ainsi sont-ils jusqu'aux extrémités du monde :

l'empire continué dans l'argile. 245

armée immense, disciplinée, formidable, telle par le nombre qu'aucun empereur n'en commanda jamais; — cardinaux, lé* gats, nonces apostoliques, primats, archevêques, évéques, curés, abbés, moines, nonnes, jésuites, prêtres de toute espèce ! Essayez de les compter, si vous le pouvez : vous serez remplis d'effroi. — Essayez. — Dans la France seule , avant la révolution, dît M. de Pradt (4), sur une population de vingt-cinq millions, les officiers de Rome étaient au nombre de 459,936 : 136 évéques, 41,000 curés, 6,400 coadjuteurs, 7,400 chanoines ou chanoinesses , 40,000 ministres et serviteurs d'églises, 48,000 vicaires, 46,000 autres ecclésiastiques, 34,000 moines, et 27,000 nonnes ! — En Espagne, à la même époque, sur une population de onze millions, c'était 449,376. — Au royaume de Naples, en 4806, d'après M. Fulchiron (4), pour une population de six millions , c'était 98,300 (un 64e de la population) ! — Jugez par là, mes amis, de l'armée tout entière ! car si Ton compte dans le monde , comme le pen$e Balbi, 442 millions de Romanistes, cela donne, au taux espagnol , pour la milice de Rome , une armée de deux millions d'ecclésiastiques ; au taux français , de 900,000 ; au taux napolitain , de 2,300,000. — Que sont , auprès de cette formidable armée, à ne s'en tenir même qu'au taux français, toutes les légions de Bonaparte? Et quaud je la dis formidable, ce n'est pas seulement par le nombre , qui déjà confond ; c'est bien plus encore par la discipline , par l'organisation, par le fanatisme , par l'unité du commandement , par l'ancienneté du système, par la violence des doctrines, par les prétentions à l'empire universel, et surtout, surtout, par les terribles serments qui la lient à son chef. — Que sont , à cet égard encore, les Russes mêmes de Nicolas? — Ces 900,000 ecclésiastiques

(1) Note e. — (5) Note.

346 LBÇOlf XXXVI. — DAN. vu, 44. •

ne jurent-ils pas au souverain « de la terre de potier » une soumission sans bornes ? Tous ne s'engagent-ils pas même ne se point marier pour lui mieux obéir? tous ne lui reconnaissent-ils pas le droit de les délier des serments faits à d'autres? tous, au moins les prêtres, ne se font-ils pas dire à à l'oreille , dans le confessionnal, les secrets de toutes les familles de l'Empire , les secrets des rois et les secrets des bergers, les secrets des prêtres et les secrets des nonnes, les secrets des maris et les secrets des femmes , les secrets des petits et les secrets des grands ? tous , d'après des conciles à leurs yeux infaillibles , ne « déclarent-ils pas , ne définissent- « ils pas et ne prononcent-ils pas , qu'il est absolument néc cessaire au salut éternel, pour toute créature humaine, c d'être soumis à leur pontife (Subesse Romano Pontifia , omni humanae créature declaramus, dicimus, definimus et pronuncîamus , omninô esse de necessitate salutis)?(l) » Tous enfin ne pensent-ils pas, d'après des conciles également infaillibles , que « c'est une chose bonne et commandée de • Dieu , qu'on fasse mourir (dès que Rome peut le faire sans « danger) tous les hommes et toutes les femmes qui ne sont « pas soumi3 au pontife romain ? (2) »

Vous le voyez donc, chers enfants, au lieu de s'étonner quand nous disions avec Daniel que la quatrième bête féroce subsiste encore, il fallait plutôt admirer la Prophétie, quand elle nous décrit si bien cet empire dont le puissant monarque règne encore ce matin dans les palais du Vatican; il fallait plutôt nous écrier encore ici : Honneur, honneur à la Parole de Dieu ! — N'est-ce pas, chers enfants?

Je demande, en effet, si cet. empire de la terre de potier n'est pas existant. Je demande s'il n'est pas impérialement

'%) Note g. — (2) Note /*.

l'bmpirjs continué dans l'argile. 247

fort; je demande s'il n'a pas, quand il le veut, de quoi bouleverser le monde, et je demande enfin si cet empire n'est pas un empire romain. — Son monarque est seigneur de Rome, résidant à Rome, héritier de Rome ( en vertu, dit-il, d'une donation faite d'abord par Constantin, plus tard par Charlemagne). Et, bien que son royaume s'étende sur l'Espagne, la France, le Piémont, le Portugal, la Belgique, l'Autriche, la Bavière, il n'est cependant ni belge, ni espagnol, ni français, ni napolitain, ni bavarois, ni autrichien, ni piémontais : il est romain, catholique-romain, partout romain, toujours romain; un par sa capitale et romain par sa capitale; un par sa langue et romain par sa langue ; un par ses hérésies et romain par ses hérésies; un par son chef et romain par son chef; un par ses lois et romain par ses lois.

J'ai dit par sa capitale : c'est la ville éternelle, les pieds de la tête d'or, la Babylone des derniers temps.

J'ai dit par sa langue. — L'eùt-on jamais pu croire? Après tant de siècles , c'est encore , dans toute l'étendue des dix royaumes, l'ancienne langue que parlaient Pompée, César, Pilote, Néron, Caligula! — Admirez ce trait séculaire, ce irait universel, et je dirais inconcevable, s'il n'était prophéiîque! — En vain saint Paul a-t-il condamné l'emploi d'un idiome inconnu (1 Cor. XIV, 6-49); en vain chaque royaume a-t-il sa propre langue ; en vain les premiers Teutons, vainqueurs de l'Occident, parlaient-ils le goth, et lisaient-ils en goth* la Bible que leur missionnaire Ulphilas avait traduite pour eux ; en vain le bon sens et la conscience réprouvent-ils l'usage d'une langue morte : n'importe, n'importe ! malgré le bon sens et malgré la conscience , malgré les Goths et malgré saint Paul , il faut encore que tout cet empire de l'argile, avec ses neuf cent mille ecclésiastiques, avec ses sujets dispersés jusqu'au Brésil, jusqu'en Australie et jusqu'en Chine,

fasse son culte en latin, reçoive ses lois en latin, prie en latin, chante en latin ! — N'est-ce pas, chers enfants, que ce trait est admirable?

J'ai dit aussi ses hérésies. — A cet égard encore il est entièrement romain dans ses dix cornes ; toutes recevant également de Rome les ordonnances les plus contraires à l'usage de la primitive église et les plus réprouvées par la Parole de Dieu. — Chez toutes, à l'instigation de Rome, on adore Marie, cette humble Marie qui priait avec les apôtres (i), mais que les apôtres se gardaient de prier. — Chez toutes on rend un culte aux anges , culte ordonné à Rome , mais interdit de Dieu (2). — Chez toutes, un culte aux morts, à leurs ossements envoyés de Rome, à leurs cheveux, leur lait, leur sang, leurs dents, et même à leurs habits. — Chez toutes, d'après les ordres de Rome, on interdit à tous les prêtres de se marier, bien que saint Paul demande qu'ils aient une femme (3) -, bien que saint Pierre, dont ils font un pape, ait voyagé vingt ans avec la sienne (4); et bien que l'Ecriture ait signalé cette défense du mariage comme une des marques de T Antichrist (5). — Chez toutes, on s'abstient de certaines viandes à l'ordre de Rome, autre marque de F Antichrist. Chez toutes, on voit les hommes et les femmes confesser leurs péchés les plus secrets aux officiers de Rome, et en acheter à prix d'argent des indulgences et des pardons dont la source est à Rome.

J'ai dit encore par ses lois , qu'on appelle canoniques. — Toute la monarchie «de la terre de potier» a continué de suivre durant des siècles un même code ecclésiastique pour tout ce qui se rapporte au culte, aux excommunications, au baptême, à la cène , aux serments , aux mariages , aux meurtres , aux

(1) Acl. I, Ift. — (2) Col. II, 18; Ap. XIX, 10. — (3) 1 Tim. III, 2, 4 ; TIU i, 6. — 1 Cor. IX, 5. — 1 Tlm. IV, 1-3.

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impudicités, aux morts, aux naissances, aux sépultures, aux prêtres, aux droits des prêtres; code au moyen duquel Rome a pu tourmenter les rois , soulever les peuples et remuer le monde; code qui s'est fait à Rome , et qui régit encore aujourd'hui les dix cornes de la bête.

J'ai dit enfin par son chef. — Ah, chers enfants, son chef, le souverain pontife! qu'y a-t-il de plus monarchique et de plus romain que cet étrange personnage ? On l'appelle Pater sanctissimw , optimw, maximus, comme les anciens Romains leur Jupiter; et aussi, Pontifex maximus, comme ils appelaient leur Jules-César. — Savez-vous bien ce que c'est qu'un Pontifex?

— C'était une charge romaine et païenne.

Oui, toute romaine et toute païenne. — Jules-César voulut s'en revêtir, et tous les Césars après lui. Elle conférait le droit de juger les vestales, de gouverner les augures et les prêtres, de régler le service des dieux , la dédicace des temples et le culte national. Aussi tous les empereurs païens se la firentils donner; et Constantin lui-même, après qu'il eut embrassé le christianisme , voulut-il la revêtir encore , ainsi que tous ses successeurs soixante ans après lui. Mais il arriva, l'an 37,%, que le pieux et vaillant empereur Gratien, lorsqu'on vint pour son couronnement le saluer du titre de « souverain pontife romain, » repoussa de ses deux mains la robe pontificale qu'on lui présentait. «Ne mêla donnez pas, s'écria-t-il; « Dieu me garde , moi chrétien, de revêtir un tel titre et un « tel habillement (4)! » — Cependant, mes amis, ce titre et cet habillement, il y a de nos jours à Rome, dans les jardins de Néron, sur la rive droite du Tibre, un prince qui les porte; et ce prince, je l'ai vu de mes yeux dans son palais magniti-

(1) Note t.

350 LBÇOft XIX VI. — DAN. VU7 44.

que, revêtu du manteau que refusait Gratien ! Je fus à cet aspect frappé d'admiration. 0 saint prophète Daniel , m'é~ criai-je en moi-même, qu'eussiez-vous «lit à cette vue? — Mais, quand ensuite j'en vins à me promener dans les places de la ville éternelle, et que j'y lus sur ces grands obélisques égyptiens qui les décorent, la double signature des empereurs et des papes qui s'y sont également donné ce titre roman si caractéristique, comme pour y constater, chacun dans son temps, la pérennité prophétique de l'Empire, à alors, chers enfants, je vous l'avoue, mon admiration s'en accrut encore et devint solennelle.

Sur le mont Citorius, je vis un obélisque de granit rouge et de plus de 80 pieds de haut, que le grand Sésostris, aux jours de Moïse, il y a plus de trois mille cinq cents ans, avait érigé dans Hiéropolis et que l'empereur Auguste , seize cents ans plus tard, fil transporter à Rome sur un navire : qu'y lisez-vous? — Sur une face, Auguste, comme chef de c l'empire du fer, • a fait graver en latin, il y a dix-neuf cents ans, ces mots : « Le < divin Auguste, Pontifex Maximus, l'an 14 de son règne (i); i et sur l'autre face, le pape Benoit XIV, comme chef de c l'empire de l'argile, » a fait graver en latin, il y a cent ans, ces mots : « Benoît XIV, Pontifex Maximus, l'an 48 de son règne (2); » — et Pie VI, il y a cinquante ans : a PiusSextus, « Pontifex Maximus. » — Plus loin, sur la Place du Peuple, devant la porte Flaminienne, j'en vis un autre de 74 pieds de hauteur, qu'Auguste également avait fait apporter d'Egypte et que le pape Sixte-Quint a relevé. Sur une face, Auguste a fait écrire : « César Augustus, Pontifex Maximus; » et sur l'autre , Sixte-Quint , il y a deux cent cinquante ans : « Sixtus Quintus , Pontifex Maximus. * —De même au Capi-

(1) NoU k. — (S) Noté /.

l'bmpirb continué dans l'argile. 264

tôle, sur une statue d'Antonin : « Antonin, Dieu, fils de Dieu, a Pontifex Maximus; » et au-dessous : a Paulus Tertius, Pontifex Maximus » (c'est Paul ni, l'instituteur des Jésuites). — Et de même encore, au fameux Forum , sur l'arc de triomphe de Septime Sévère , ce cruel empereur a écrit son nom, il y seize cent quarante ans, avec le titre : « Pontifex Maximus; » et tout récemment, Pie VU y a mis le sien, avec ce même titre : a Pontifex Maximus ! »

Ainsi donc ! chers enfants , à ne le voir que dans a son argile, * l'empire de Rome , bien qu'ayant toujours ses dix royaumes et ses dix rois, a conservé son existence comme une seule et vaste monarchie, tout entière soumise au Pontife qui règne en souverain dans la ville des Césars et qui peut dire encore, comme autrefois Gélase (i) , que « le diadème des « princes n'est devant lui que comme le plomb devant la « splendeur de l'or ; puisqu'il voit le cou des rois s'abaisser < sous les genoux des prêtres (cum videas regum colla sub- « mitti genubus sacerdotum). »

N'avais-je donc pas dix fois raison de dire que , déjà par cet endroit, la quatrième monarchie de Daniel s'est continuée jusqu'à nos jonrsî N'est-ce pas, chers enfants?

— Je prie l'un de vons de me répéter par quels traits nous venons de la reconnaître toujours une, toujours puissante, et toujours romaine.

— Premièrement, par sa capitale; deuxièmement, par ses hérésies; troisièmement, par sa langue sainte; quatrièmement, par son armée de prêtres; cinquièmement, par son costume ; sixièmement, par son nom de catholique romaine; septièmement, par son code de lois canoniques; huitièmement, par son chef, le Pontifex Maximus.

(i) ftete nu

—C'est bien cela, chers amis ; mais il y a encore beaucoup plus. Ecoutez.

Ce n'est pas seulement quant « à l'argile, » c'est aussi quant « au fer de ses pieds, » que cette continuité de la monarchie romaine durant tant de siècles se manifeste avec éclat dans l'Histoire. En d'autres termes , ce n'est pas seulement comme empire ecclésiastique et comme sainte église universelle romaine, c'est aussi comme royaume politique et comme saint empire universel romain. — Ce côté de l'accomplissement va vous apparaître aussi divin que le précédent.

Qui l'eût pu croire en 476, le jour où le fier roi des Hernies entrait dans Rome avec le diadème d'Italie sur sa haute tète à cheveux rouges, et où l'empereur d'Occident déposait en ses mains la pourpre impériale; qui l'eût pu croire , que treize cent soixante-dix ans après lui, on parlerait encore d'un a Empire Romain , toujours subsistant sous un empereur, et cependant toujours sous dix rois ? — Eh bien , cela s'est vu ! — 0 puissance de Dieu et vérité de Dieu ! Daniel l'avait prédit mille ans avant la naissance d'Odoacre ; et c'est nous qui le contemplons aujourd'hui , treize cents ans après lui! — Honneur donc encore une fois à la parole sainte 1 Oui, chers enfants , inclinons encore ici notre tête avec respect devant le miracle des Ecritures !

Ecoutez ce dernier point, et ma leçon sera finie.

A quelque époque de l'Histoire que nous voulions étudier les destinées de l'Occident , depuis Odoacre jusqu'à Bonaparte, nous y voyons toujours sans doute dix royaumes latins; mais nous y voyons aussi toujours un « Empire de Rome; » quelquefois abaissé et quelquefois menaçant; quelquefois aux mains d'un Allemand , quelquefois d'un Espagnol , quelquefois d'un Français, mais toujours romain et toujours reconnu. — Prenez , si vous le voulez, l'Histoire à l'invasion des bar-

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bares; prenez-la pins tard dans les dix siècles qui suivent, ou plus tard encore en des temps modernes et jusqu'aux jours de Napoléon : partout vous retrouverez « l'Empire. »

Voyez d'abord le siècle affreux de l'invasion ; alors que vingt peuples allemands fondaient de toutes parts sur la terre prophétique et l'inondaient de sang. — Eh bien, même alors, même en déchirant l'Occident en dix parts, tous ces peuples reconnaissaient encore l'existence d'un « Empire Romain ; » tous s'en disaient les membres , tous en vonlaient être les officiers et les serviteurs. — Je pourrais ici vous les nommer tous, les uns après les autres, si le temps ne me pressait, et je vous ferais voir en chacun d'eux la vérité de ce que j'avance.

Quand le fier Alaric, par exemple, se jetait sur l'Italie et saccageait Rome pendant trois jours, il se prétendait général de l'Empire. L'empereur d'Occident, disait-il, l'avait reconnu commandant de toutes les troupes d'IUyrie, et ses Visigoths n'étaient que des auxiliaires. — Et plus tard encore, quand ils eurent fait de Toulouse la métropole de leur nouveau royaume , ils demandèrent à l'empereur que la Catalogne et l'Aquitaine leur fussent volontairement cédées comme à des vassaux titulaires de Rome.

Les Gépides , les Alains, les Suèves parlaient comme les Visigoths, et se disaient « confédérés de l'Empire, » tout en le déchirant.

Le grand Odoacre lui-même, quand il eut pris la ville éternelle, y voulut conserver toutes les formes de la magistrature romaine : il fit reporter à l'empereur de Constantinople les insignes impériaux ; il lui demanda respectueusement la dignité de Patrice ; et l'empereur, dans sa réponse, lui concéda sa demande, « comme à l'homme , » disait-il dans sa lettre, a que le Sénat de Rome avait choisi pour défendre l'empire d'Occident. »

Quand le redoutable Théodoric, avec des Ostrogoths , eut à son tour établi son royaume d'Italie, non-seulement il conserva dans Rome, comme Odoacre, les lois et la police romaine; mais encore il fit conférer d'année en année à ses propres officiers (1 ) , par l'empereur de Gonstantinople , les dignités romaines de Consuls et de Patrie» ; comme laimôme était allé (tout roi qu'il était) jusqu'à se faire donner le consulat en 484. — Prenez les Castes consulaires de cette année , vous y lirez son nom royal ( Theodoricus rtx) parmi les consuls romains !

Voyez encore le roi des Francs, ce cruel Qodowich, que les Français modernes nomment Glovis, et qui fit tant de sanglantes conquêtes sur l'empire des Romains. — Ne reçut-il pas solennellement à Tours les ambassadeurs qui, de la part de l'empereur d'Orient , lui apportaient les insignes de consul? et n'entendons-nous pas l'historien Grégoire de Tours (petit homme, savant et pieux, qui vécut dans le même siècle et qui nous en a laissé l'histoire) nous raconter comment Clovis, la couronne sur la tète, parut alors dans l'église de Saint-Martin de Tours, avec la tunique et la chlamyde des consuls romains, et comment il se rendit à cheval à la cathédrale , jetant des pièces d'argent et d'or au peuple accouru sur ses pas?

Vous parlerai-je enfin de nos rois bourguignons et de ce Gondebaud dont le palais s'élevait à la porte du Bourg-du- Four? — Comme tous les autres , il se disait membre du a grand empire romain » et de plus patricien (1). — Ecoute* cette lettre que, à sa mort, son fils Sigismond adressait à l'empereur d'Orient, et que l'évoque Avitus nous a conservée : elle nous en dit assez (â). « Mon père, écrit -il, a été l'un des plus fidèles sujets de l'Empire ; mes Burgundes vous re-

;i) Note o. — (2) Note p. — (3) Note q. — (1) Note n.

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gardent comme leur suzerain ; et de tout temps mes ancêtres ont eu des cœurs romains. Je tiens plus à honneur de vous obéir que d'être obéi moi- même par mes sujets; et si l'Orient est régi par votre présence , l'Occident l'est sous vos auspices. »

Que peut-on dire de plus pour vous prouver ce que j'avance ? Certes, en voilà bien assez pour le temps 0e l'invasion. Malgré les dix rois, malgré leurs dix royaumes, l'Empire alors a donc continué d'être, « même dans son fer. »

N'admirerez-vous pas encore ici , chers enfants, avec quelle précision divine les oracles sacrés nous décrivent les caractères les plus improbables de l'avenir et ses événements les plus inattendus? — Mais je continue l'histoire de l'Occident, et je passe aux dix siècles qui suivirent. — L' accomplissement va vous y apparaître plus frappant encore, s'il est possible.

Lorsque Odoacre eut proclamé son royaume d'Italie , la tête impériale de l'Occident parut « blessée à mort , » sans doute ; mais soixante ans plus tard , « cette plaie mortelle était déjà guérie , » pour parler comme saint Jean (i) ; car alors l'empereur d'Orient , Justinien , ayant renversé par les victoires de son grand Bélisaire les royaumes des Goths et des Vandales , rétablit pour un temps en Italie , en Afrique, en Sicile et en Sardaigne, le gouvernement impérial des Romains. — Dès lors, le peuple de Rome et son pape reconnurent pendant deux siècles la souveraineté de l'Empereur, jusqu'en 726, où ils se révoltèrent contre leur maître , parce qu'il leur interdisait le culte des images. — Mais voici qu'en l'an 800 de Jésus-Christ , le 25 décembre , au grand jour de Noël , le pape Léon III , qui , par crainte des citoyens de

(1) Apoc. XIII, 13.

Rome révoltés contre lui , avait fait venir d'Allemagne eo Italie le puissant roi des Français, l'illustre Charlemagne; voici , dis-je , qu'en l'an 800, comme ce prince venait d'entrer dans le temple de Saint-Pierre du Vatican, le pape inopinément lui vient mettre sur la tête une couronne impériale, et que tout le peuple de Rome , entraîné par son exemple , s'écrie d'une même voix : « Vie et victoire à Charles, Augustus, « couronné de la main de Dieu, et magnifique empereur des a Romains '.—Cette scène accomplissait une grande révolution. — Combien y a-t-il de temps qu'elle s'est passée ?

— 11 y a plus de mille ans.

— Eh bien , voyez encore pendant ces mille ans la vérité de ce que j'avance, dans le couronnement des empereurs qui suivirent. — Quand le prince était entré en grande pompe dans la cathédrale d'Aix-la-Chapelle , on lui remettait , avec l'épée et le baudrier de Charieniagne, sa couronne impériale surmontée d'un globe d'or ( symbole de la monarchie universelle) ; puis , conduit par les prêtres devant l'autel , il y devait répondre en latin à dix questions latines, dont voici la dernière : «Veux-tu adhérer et demeurer soumis au très a saint père en Christ , le pape de Rome , et à la sainte « église catholique, apotolique et romaine?» — Et l'empereur répondait : « Je le veux. » — Mais après ce premier couronnement il ne portait encore que le titre de « Roi des Romains , » jusqu'à ce qu'il fut allé , dans Rome même , se Caire sacrer de nouveau comme « Empereur d'Occident » par le souverain « de la terre de potier , » le a Pontifex Maximu s. »

Et voyez-les encore , l'un et l'autre , dans « leurs bulles. » Les Empereurs, pendant ces mille ans, faisaient pour le gouvernement politique de l'empire romain, des bulles, c'est-àdire des décrets scellés d'une bulle (ou boule) tantôt de plomb

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ou tantôt d'or; et les pontifes, à leur imitation, faisaient aussi leurs bulles pour le gouvernement ecclésiastique du même empire. — Nous en avons, dit-on, des unes et des autres dans nos archivas à l'Hôtel-de-ville : une rf'or, par exemple , du grand empereur Barberousse, qui confirmait nos libertés, il y a sept cents ans (en 1162), nous dispensant de tout acte de vassalité, sous la seule condition, disait-il, « que nous chanterions pendant trois jours des litanies pour le salut de l'Empire (1), » aussi souvent que « notre empereur viendrait à passer par Genève. »

Voilà donc bien l'Empire « dans son fer, » et voilà bien « l'union du fer avec la terre de potier. » — Voilà ces deux pouvoirs « qui, comme l'a dit Daniel, s'associent, durant plus « de douze cents ans, par semence humaine, sans se confondre a jamais/ »

La bête féroce a donc bien existé pendant ces douze cents ans, relevée et vivante, malgré ces grandes cornes couronnées qu'elle portait 3ur sa tête. — Elle n'avait donc pas trouvé la mort comme on l'a dit , alors qu'Odoacre avait paru frapper d'une plaie mortelle sa tête impériale ? Non , elle s'en était du moins remise, pour vivre encore treize cent trente ans , depuis les jours de Justinien jusqu'à ceux de Bonaparte , en 1806.

Et puisque j'ai nommé Bonaparte, chers enfants, je me hâte enfin de passer aux temps modernes , comme je l'avais promis; et je vais vous montrer l'accomplissement de la prophétie jusque dans le règne encore tout récent de cet homme extraordinaire.

Savez-vous ce qu'il fit à a l'Empereur des Romains? » je m'en souviens encore; j'étais alors à votre âge. — Il le con-

(i) Note r.

traignit de quitter ses anciens titres , pour ne plus prendre que celui « d'Empereur d'Autriche. » Comprenez -vous

pourquoi?

—Parce qu'il voulait être tenu lui-même pour successeur

de Cbarlemagne.

— Oui , et pour chef temporel de tout l'empire catholique romain. — Ainsi donc, chers enfants, vous voyez jusques en Bonaparte comment s'est accomplie de siècle en siècle la prophétie de Daniel ; et comment la notion d'un « Empire des Romains » n'avait pas plus péri dans sa tête ambitieuse que dans l'humble pensée des quarante générations qui l'avaient précédé. -*• Ce fut donc d'après cette impérissable notion que non content de mettre sur sa propre tête, comme Charlemagne, la couronne de fer des rois lombards de l'Italie, Bonaparte voulut y faire poser aussi la couronne impériale de Charlemagne par le « Pontife* Maximus , » lequel pqssa tout exprès de Rome en France pour cette cérémonie. Et ce fut encore dans la même pensée qu'ayant eu de la fille 4es anciens Césars un fils çn 1811 , il voulut lui faire porter dès sa naissance le nom de « Roi de Rome. » — Ce patyvr$ jeune homme n'est mort qu'en 1832.

Au reste, chers enfants, j'aurais pu suivre une marche beaucoup plus courte pour vous montrer qu'il existe encore de notre temps un Empire Romain dans son argile et dans son fer, si j'avais voulu, en appeler devant vous au témoignage de tous les prêtres de Rome que vous pouvez rencontrer dans nos rues; ou bien même, si , au lieu d'avoir affaire à vous, j'avais dû prouver ma thèse aux catholiques romains ( comme ils s'appellent ) établis dans notre cité ; car il faut que vous sachiez que leur évêque , qui réside à Fribourg , ne leur adresse jamais un décret, même jusqu'en ces derniers jours, sans y prendre devant eux , outre son titre d'évêque , celui

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de a Prince du Saint-Empire Romain. 9 — Faites-vous montrer quelqu'un de leurs actes : qu'y lirez-vous? « Tobie Yennj a (ou tel autre) , par la grâce de Dieu et du Saint-Siège , « Evêque et Comte de Lausanne, Evoque de Genève et Pripce « du Saint-Empire Romain (1).»

Vous venez donc de le voir; ainsi s'accomplissent,. & travers les siècles, les paroles de notre Dieu* Ainsi Daniel avaitil contemplé , deux mille quatre cents ans à l'avance , les étranges destinées de l'empire des Latins, depuis Qdoftcre jusqu'à Justinien , depuis Justinien jusqu'à Cbarlejpoagne , de* tpnis Charlemagne jusqu'à Bonaparte : a Imperium in ropor riq , » deux éléments de puissance toujours unis et jam*j$ confondus, appartenant l'un et l'autre aux mêmes familles des hommes, et cependant toujours distincts. D'un côté, l'empereur, ses dix rois et toutes leurs armées ; de l'autre, 1$ Pontifex, ses cardinaux, ses légats, ses moines, ses géngram d'ordre, ses évoques dont quelques-uns sont encore (J^çJ^réj par lui comtes ou princes du saint-empire romain , sps j<^ suites, ses franciscains, ses dominicains, et les 900?QQ0, ecclésiastiques qui lui jurent obéissance et lui constituent 1g ph?f puissante des années.

Que dirons -nous donc à ce spectacle? Nous dirons quq l'objection s'est changée en preuve , et qu'elle est venus j) son tour, comme font toutes les autres, rendre honyna|je devant nous à la divinité des Ecritures*

L'heure nous presse, il faudrait finir. Cependant , puisque m parié de la législation de l'empire « dans sop argile , g je qe dois pas laisser en arrière , sur la double législation dp son argile et de son fer, un dernier trait qui me frappa vivement dans la ville de Rome, quand je m'y rendis ppup xqvc 1q

(1) Noie s.

260 LEÇON XXXVI. — DAN. Vil, 44.

pape. — Je vous en parlerais bien plus au long, chers amis, si vous étiez moins jeunes; car vous comprendriez mieux alors, que rien peut-être n'a contribué plus puissamment que cette législation, à faire, durant tant de siècles, un seul tout des dix royaumes de l'Occident. — Voici ce que c'est. • D'un côté, pour les choses civiles, tous les royaumes latins ont été soumis à un même code civil romain qu'on appelle les Pandectes, et qui renferme toutes les lois impériales romaines , recueillies il y a treize cents ans par le savant jurisconsulte Tribonien , sous le règne de Justinien. — Et d'un autre côté, pour les choses ecclésiastiques (mariages, baptêmes, sacrements, sépultures, serments, excommunications), tous les royaumes latins ont été soumis également à un même code ecclésiastique romain qu'on appelle le Décret, et qui renferme toutes les lois papales romaines, recueillies il y a sept cents ans par le savant canoniste Gratien , sous le pontificat d'Eugène m. — Or , voici le trait qui m'a frappé. •

Je parcourais les salles magnifiques du Vatican où demeurent les papes , et j'en contemplais les tableaux qui presque tous représentent quelqu'un de leurs triomphes sur les dix rois de l'Occident. Dans une des salles principales (c'est, je crois, la troisième), mes regards furent vivement frappés d'un double tableau dessiné par l'immortel Raphaël , le plus illustre de tous les peintres (1 ) . D représente précisément cette double unité des dix royaumes latins, par la double législation que Rome leur a donnée « dans leur argile et dans leur fer. » — À côté d'une fenêtre, en un premier panneau , vous voyez le gtand empereur Justinien assis sur un trône ; et de l'autre côté , en un second panneau , le grand pape Grégoire K ,

1 ) Note t.

l'empire continué dans son FER. £64

assis pareillement sur un trône. Aux pieds de l'Empereur un jurisconsulte est à genoux, et aux pieds du pape un avocat consistorial est aussi à genoux. L'Empereur, sur son trône, tient un livre à la main , et le remet à l'homme agenouillé devant lui ; et pareillement le pape, sur son trône, tient un livre à la main , et le remet à l'homme agenouillé devant .lui. — Qu'est-ce que ces deux livres, et qu'est-ce que ces deux hommes? L'un de ces hommes, sans doute, c'est Tribonien j et l'autre, sans doute aussi, est un successeur de Gratien, L'un de ces livres, c'est le code civil romain , qui devait jusqu'à nos jours régir l'Empire « dans son fer ; » et l'autre de ces livres, c'est le code ecclésiastique romain, qui devait jusqu'à nos jours régir l'Empire « dans sa terre de potier. » — .4. cette vue, chers enfants, je me rappelai Daniel. — Voilà donc, me dis-je, la quatrième monarchie dans ses deux éléments; voilà sa grande et merveilleuse unité par sa double législation; — et voilà le grand Raphaël, qui, dans Rome, il y a 350 ans , dessinait sans le savoir sur les murailles du pape nos leçons de Daniel! Plus d'une fois, chers enfants , j'avais pris plaisir à vous préparer certains dessins qui vous rendissent plus sensibles les enseignements prophétiques de Daniel; j'en avais même fait exécuter quelques-uns par mes amis; mais devais -je m' attendre à ce que le prince des peintres, qui naquit plus de trois cents ans avant moi , se serait chargé d'en dessiner un plus significatif encore, et d'aller le placer dans Rome même au palais des pontifes? A cette vue, je me sentis saisi d'une admiration religieuse et j'élevai mon cœur à Dieu.

Eh bien , chers enfants, élevons-le tous, maintenant, notre cœur à Dieu. — Vous avez vu la bête ne point mourir après le couronnement de ses dix cornes. Et même après des coups mortels dont sa tête était frappée, sa vie ne s'est point éteinte,

*on naturel féroce est toujours là ; et désormais son cœur de léopard , ses pieds d'ours , sa gueule de lion , ses dents de fer, ses ongles d'airain et ses dix terribles cornes, sont au •érvice >0'un autre pouvoir plus monstrueux encore dont il me reste à vous entretenir.

h dimanche donc , pour cette petite corne. — C'est l'objet principal de la Prophétie ; mais notre tâche pour la trouver Sera désormais facile , puisque les dix cornes du milieu desquelles s'élève cet ennemi de Dieu, nous sont si complètement connues.

On apprendra donc, pour dimanche prochain, les verseté 8 , 9 et 10 , qui précèdent immédiatement celui que je vous avais donné par anticipation pour la récitation de ce illatin.

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