SES YEUX
nous la présente ! — Vit-on jamais rien d'analogue dans toute la Nature ? Le colimaçon , sans doute, a des cornes (comme disent les enfants) terminées aussi par des yeux; mais ce ne sont des cornes que de nom. Au lieu d'être osseuses et fermes, elles ne présentent qu'une chair sensitive et timide, qui se resserre et se remboîte comme la monture d'un télescope, à la moindre apparence du danger. On les dirait l'emblème de la faiblesse, plutôt que de la puissance ; tandis que, dans Daniel, une corne est celui de la force, comme elle en est l'organe dans la Nature. Ces yeux donc que la vision de Daniel donnait à la petite corne, sont une imagination toute pleine de hardiesse, qui nous avertit , par son étrangeté même, d'y chercher un grand sens et d'y voir un irait incomparable. C'est là qu'il faudra chercher le secret de son influence étonnante et de ses longs succès. — Or de quoi dirons-nous, chers enfants, que les yeux sont l'image!
— De la clairvoyance.
— Oui, et aussi de la vigilance ; c'est-à-dire, ou bien de l'une, ou bien de l'autre de ces deux facultés, ou bien de toutes les deux ensemble. En d'autres termes, ou bien d'une politique pénétrante et d'une sagacité monstrueuse, ou bien d'une vigilance extraordinaire qui pourra s'exercer de deux manières , je veux dire , par des habiletés profondes ou dans l'emploi de quelque charge éminente.
Ce dernier sens est celui qu'a préféré le grand astronome Newton (1) dans son commentaire sur Daniel. Il y a vu même quelque chose de plus précis, « Des yeux, s'est-il dit , et surtout des yeux sur une corne, seront le symbole, non pas tant de la puissance de voir, que de f office de voir, c'est-à-dire de la charge et ( si l'on veut) , de la dignité de surveillant ou
(1) Noie a.
i'épiscope; car chez les Grecs épiscopos (dont on a fait le nom corrompu, en français, d' évéque; en italien , de vescavo; en espagnol , d'obispo ; en anglais, de biskop ; en allemand , de bisehoff), chez les Grecs, épiscopos signifie un homme qui, d'office, a les yeux sur les autres, un surveillant (4), un inspecteur (a seecr, dit Newton dans son anglais), et c'est par ce nom de surveillant que nous l'avons toujours traduit dans notre récente version du Nouveau Testament.
Quel emblème donc plus convenable eût pu choisir l'Esprit-Saint , pour l'office d'un évéque, que des yeux, et poer celui d'un évéque roi, qu'an* corne avec des yeux? — Aussi , nos pauvres concitoyens, dans leur révolution de 1793, avaient-ils imaginé (sans penser, j'en suis aûr, au prophète Daniel ) de faire porter au Procureur Général de b République un œil d'argent sur la poitrine , pour dire sans doute que cette charge était investie d'un épiscopat universel sur tous les intérêts des citoyens. — On a donc toute raison de croire, a pensé Newton , que, par ces yeux de la petite corne, le Saint-Esprit a voulu signifier que le Roi Théologien se donnerait au monde comme un épisoope par excellence > un surveillant des surveillants; « évéque, prophète et roi» , dit Newton : « roi par sa corne, évéque par ses yeux , prophète par sa bouche. »
Ainsi parlait Newton ; et ce qu'il y a de très intéressant , c'est que cette pensée qu'exprimait ce grand homme dans Londres, il y a cent cinquante ans, était déjà celle d'un autre grand homme dans la ville de Rome, onze cents ans avant lui. « L' Antichrist , à sa venue, disait Grégoire le « Grand (illustre évéque de Rome, vers l'an 590), s'arrogera « le titre tf évéque universel. Et quant à moi , ajoutait-il , je
(1) Note b.