DAM IX LE VAGABOND
première ; c’était par là que Laurctta le dominait. Aussi tout en aimant la femme du coutelier il devait subir le joug de sa première maîtresse. Ce n’était pas une nature corrompue , ce n’était pas non plus un cœur élevé; il aimait Hélène sans calcul , mais aussi sans remords; Bourgneuf était tout simplement un rejeton appauvri de la régence; il y avait plutôt chez lui l'insolence du financier que l'impertinence du marquis , le frac de velours vert ou cramoisi ayant fait place à l’habit de drap noir. Les mœurs se nivelant, les usages, les modes et les préjugés, changeant de Bourgneuf avait mis son esprit à la coupe du siècle ainsi que son costume Et quoiqu’il sc nommât comte de Bourgneuf, ce n’était qu’un vulgaire bourgeois dans toute la crudité de rexpressioA.il se serait bien encore ruiné pour une mauvaise chanteuse; mais il était incapable de jugement en fait d’art.
Pour lui , Molière était indigne d'aucune attention sérieuse ; il avouait hautement que M. Scribe était la perfection du grand, du beau langage français, un vrai modèle en fait d'originalité; il soutenait cette thèse avec un courage effrayant; aussi fréquentait - il le Gymnase avec assiduité.
De Bourgneuf avait un lorgnon qu’il sc fourrait dans l’orbite : était-ce pour avoir l’air impertinent en regardant les femmes! était-ce pour sc donner une tournure singulière , ou bien la mine intéressante d'un infirme ! Nous ne saurions le dire. Tout coque nous pouvons assurer, c’est que ce n’était pas là le côté le plus satisfaisant de sa personne.
I)c Bourgneuf, heureux de son entrevue avec Hélène, descendait, le cœur gonflé de la plus douce jubilation , le petit escalier qui conduisait de l’échoppe à l'cntrc-sol , au moment où Jean tournait le bouton de la porte. Jean fixa sur le comte un regard troublé et interrogateur. De Bourgneuf, non moins troublé , sentit avec rapidité qu’il devait expliquer sa présence chez le coutelier. A la première parole prononcée , Hélène reconnut la voix de son mari; elle resta à
demi -escalier et prêta l’oreille. Ce fut de Bourgneuf qui prit la parole :
— Ah ! monsieur Jean, que je suis heureux que vous ne soyez point parti ! votre femme m’avait désolé en m'assurant que vous étiez sur la route «le Langrcs...
De Bourgneuf avait commencé ce chapitre sans trop savoir comment il le finirait. Cela cependant était meilleur que de paraître embarrassé. Le silence accuse ; les femmes habiles savent bien cela.
— Vous m’en voyez tout ému de plaisir, ajouta-t-il, justifiant ainsi la rougeur légère qui en ce moment animait son visage.
— Qu’cst-cc donc, monsieur le comte!
fit le coutelier d’uno voix sourde, sans ajouter un mot, et d'une pâleur extrême.
En ce moment de Bourgneuf arrêta comme par miracle scs yeux sur la montre de coutellerie où figurait un couteau bizarre et incommode. La fin do son roman était trouvée.
— J’ai promis à six de mes amis qui vont partir pour Rome un couteau comme celui-ci, dit-il.
— Un couteau-poignard! fit le coutelier d'un air sinistre.
— Justement, répondit de Bourgneuf.
Il n’v a tel que les Italiens pour se servir do cct instrument qu’ils aiment à la folie.
— Peut-être! répliqua Jean.
— En tout cas, c’est un honneur que je leur laisse volontiers, fit de Bourgneuf retrouvant son centre de gravité.
— Vous dites donc, monsieur le comte, qu'il vous en faut une douzaine? fit lo coutelier.
— Et le plus tôt possible , mon cher, répondit do Bourgneuf, pris nu piège d’un achat forcé.
— Je vous demande huit jours, monsieur le comte.
— Huit jours, soit. Adieu, cher; vous savez que je ne marchande point avec vous.
De Bourgneuf sortit et respira fortement.
— Maudite bicoque , disait-il en s’é-
Joignant à grands pas, peu s’en est fallu que j’y étouffasse.
Hélène regagna sa chambre; elle avait désormais le mot de sa réplique.
— Catherine, fit le coutelier, s'adressant à la vieille ravaudeuso occupée à coudre silencieusement dans un coin de la boutique , y avait-il longtemps que cet homme causait avec ma femme f
— Cinq minutes, répondit Catherine, sansleverlcs yeux de dessus son ouvrage.
— Cinq minutes, dites-vous!
— Pas plus.
Le coutelier gagna l'appartement de sa femme en se disant :
— Tout le monde me trompe ici.
Arrivé sur le seuil, quelqu'un lui sauta au cou en s'écriant:
— Mon ami! quoi! c’est vous, mon ami ! quel bonheur vous ramène si vite à la maison ?
Son ami ! jamais depuis leur mariage ce pauvre homme n’en avait tant ouï à son oreille. Hélène l'embrassait. Etaitce la peur qui la faisait agir ainsi? Hélas!
non! misère! honte et malédiction sur tous! cette femme donnait le trop-plein de son amour. N’est-co pas une chose reconnue, qu’une femme n’est jamais si prés de trahir son mari, que le jour où elle lui prodigue des embrassements inaccoutumés ? Ainsi était Hélène ce jour-là. Elle était ivre de bonheur, et dans spn enivrement elle aurait pris volontiers le pauvre Jean pour confident de sa passion.
L'amour du jaloux est comme le vin vieux : le fond en est trouble. Le coutelier embrassait sa femme; mais la tristesse de son àmo faisait pâlir scs lèvres d’un bonheur extravasé. Il tremblait en pressant Hélène sur sa poitrine. Hélène babillait, sautillait, folâtrait et continuait ses caresses : elle était folle. Si bien qu’elle finit par faire passer son ivresse dans l'Ame du coutelier qui, étourdi, sc laissa aller au courant de ce débordement inexplicable.
Une heure après , Hélène fondait en larmes.
Le coutelier chantait.
De Bourgneuf aurait pu rougir de sa
conquête.
Au point de vue d’une certaine morale toute d’école , le plus à plaindre des trois était le malheureux Jean. De Bourgneuf, et c’est notre avis, avait ce qu’il méritait. Quant à Hélène, elle n’était digne d’aucun intérêt. Soit!
Jean était un jaloux ridicule.
De Bourgneuf un corrupteur sans âme.
Hélène une coquine détestable. Ainsi jugo le monde. Nous qui no sommes pas du monde nous disons :
11 y a là trois misères. Nommons-les :
libertinage , amour ou folie ; c’est comme cela : trois misères.
Maintenant que penser d'un inonde où la plu» grande honte serait d’avouer sa souffranco , où le plus grand devoir est de la cacher, où l’hypocrisie, la duperie, la torture, planent comme des oiseaux nocturnes et affamés, sur les êtres qu elles enveloppent , corrompent et tuent.
L'amant plaît et séduit.
Le mari opprime et déplaît.
La femme rampe et se venge.
Le mari C9t ridicule.
L'amant est absous.
La femme condamnable.
Ainsi vont les choses ; ainsi parlent l’égoïsme , le préjugé et eo que l'on nomme son honneur. Chacun hurle et se démène sous les réseaux de fer qu’il se met aux pieds , aux mains, au cou , sur lo cœur , partout. Chacun passe une partie de son existence à se les forger , une antre à sc les river sous les titres : affection , fanatisme , union . signature, foi, serments. L’homme tombe sous le poids de scs entraves, crie : Vivo la liberté! et meurt esclave. Et maintenant ces douleurs sont-elles filles du lien social embrouillé à l’origine du monde ?
sorte de nœud gordien que le fer et le feu n’ont pu dénouer jusqu’ici, à travers les courses échevelées et sanglantes des révolutions. On seraicnt-ce simplement des infirmités humaines , maladies de l’âme dont la fin s'explique par l’aspira-
DANIKL Li: VAGABOND.
Catherine.
tion d'un monde meilleur, en désespoir môme de celui-ci.
Le cœur de l'homme est pétri de passions. C’est IA sa faiblesse . c'est là sa grandeur. L'hommo n'y peut rien ajouter, n’en peut rien retrancher. Il n’v a de perfectibles que les institutions sociales. Ainsi l'iioinine ne sera toujours iei-bas qu'une marionuette dont une main mystérieuse tient les fils.
L’homme est fini.
On peut le peindre; le corriger, jamais !
Comme il est impossible de faire entendre le langage de la raison à la passion sotte ou héroïque, la vieille Cathe-
rine avait fait sagement en supprimant cinquante-cinq minutes do la conversation amoureuse du comte avec Hélène.
Cette femme avait agi avec le sens populaire dans toute sa naïveté, à savoir :
que les bons conseils n'entrent jamais dans l’oreille des sourds et que la passion est sourde, lit quand cet homme disait : Tout le monde me trompe ici, il est certain qu'il eût été mécontent de la lumière qui se serait faite à cette heure sur ce qui se passait dans sa maison.
11 demandait le soleil , mais il cherchait l’ombre.
L’entrevue. — Daniel et Lauretta.
L'entrevue.
— Ainsi, Bécassine, lu n'as rien pu savoir de cet hurainc ?
— Rien, madame. Le vieux c’est boutonné du bas en haut, drapant son silence dans scs guenilles.
— Peut-être soupçonnait- il que j'a-
Dontrl le VegalwBd. - C.
vais intérêt ù le faire parler , et qu’il espère en tirer profit.
— Vous faire chan 1er, répondit Bécassine. Je le crois.
— Et qu’a-t-il répondu à l’endroit do l'enfant! demanda Lauretta.
— A l'endroit de l’enfant , répondit Bécassine, balbutiant.
— Oui, de l’enfant.
Lauretta était visiblement émue. De quel sentiment eetto femme était-elle agitée? Nous le verrons plus tard ; seulement Bécassine, qui observait ses mouvements, se disait à lui-même :
— Qu'ai-je donc remué au fond do cette créature qui m'interroge, ou dirait qu elle
a de la boue dans le regard. Ma foi , répondit-il , je vous avoue sincèrement, madame, que j’ai oublié l’enfant.
— 11 faudra revoir cet homme, Bécassine, et savoir des nouvelles do tout cela à quelque prix que ce soit.
— Oui , madame , s’écria celui-ci, entrevoyant la possibilité do réaliser do nouveaux bénéfices.
Laure tta ouvrit la fenôtro pour respirer. L’intérêt qu’ello attachait aux réponses du mendiant l'avaient suffoquée, et le rapport de Bécassine, loin de la satisfaire, irritait son impatience. Elle promenait donc ses yeux inquiets sur le bou* levart, où était situé son bétel , quand le vieux vagabond vint à passer. Daniel, voyant une belle dame se prélasser sur un balcon doré, se découvrit, et tendit humblement son bonnet, sollicitant du regard comme pour engager la dame à faire une action agréable ù Dieu qui aime les pauvres.
— Bécassine, s’écria Lnuretta avec véhémence, va vite I fais monter ce mendiant qui passe.
— 11 ne passe pas, madame, il attend.
— Cours, et fais-le monter par l'escalier de service.
— Voici une aubaine ratéo , so disait Bécassine descendant l’escalier le plus lentement que cela lui était possible, tout en étreignant la rampe de scs doigts longs et osseux. J’avais déjà pensé à mettre lo vieux coquin de îuoiticdnns les bénéfices.
Nous aurions pu ainsi tirer à deux sur la bourse do madame, qui aurait à son tour évcntréc ccllo de monsieur. Que lo diable soit du diable. Tout en grommelant ainsi, Bécassine exécutait les ordres de sa maîtresse.
Un moment après, Daniel était introduit dans un riche appartement. Des tapis somptueux s’y déroulaient sous les pieds; des rideaux cramoisis à franges d'or pondaient aux fenêtres, à moitié ouverts et atténuant la vive lumière du jour. Des peintures d’un prix inestimable brillaient dans des cadres dorés et sculptés. Puis des chaises d'ébène à filet d’argent ; des
fauteuils où des mains habiles avaient brodé en or et en soie des fleurs , des oiseaux et une admirable figure de Fie urde -Marie. Laurctta éprouva une grande joie de revoir le mendiant et s’écria :
— C’est bien, Claude ! je ne me suis pas trompée. Que je suis aise de te revoir, cher camarade de mes jours d'infortune, tiens, assieds-toi là.
Et elle lui présentait une chaise commune qu’on semblait avoir empruntée à la cuisine pour recevoir ce vagabond.
Daniel fit semblant de ne pas avoir compris le geste indicateur de Lauret ta.
Il s’assit sans façon dans un fauteuil splendide où il disparut à moitié.
Laurctta fronça le sourcil et continua cependant :
— Je ne suis pas de ces bégueules qui , dans l'opulence, ne reconnaissent plus les vieux amis malheureux; Claude, je te veux du bien, moi!
— A quel prix, madame? répondit ce dernier.
— C’est-à-dire que tu n’en crois rien , continua Laurotta. Et pour convertirl'incrédulité du mendiant à la foi de son désintéressement, elle lui mit cinq pièces d’or dans la main, ajoutant :
— C’est à un vieil ami que je les offre.
— Accepté ! fit Daniel , faisant sonner les cent francs d’un œil réjoui.
— Mon pauvre Claude, fit Laurctta avec affectation. Ab ! s’il vivait, lui !
— Qui donc , madame ? répondit oc dernier, feignant de ne pas comprendre.
— Daniel! fit Laurctta en soupirant.
— Ab ! oui, je vous entends, le fait est que ce fauteuil est moins dur que la borne du chemin, et ces tapis plus doux aux pieds que le pavé des rues. Daniel dormirait bien plus à son aise sous un lit abrité que sur la feuille sèche des forêts ou sur la paille des granges. Tout me parait confortable ici. Ce pauvre chien errant, qui n'a pas même un chenil à lui, serait très heureux d’habiter celui-ci doré comme il est. Et son cœur ne serait pas indifférent à la vue d’une femme belle et jeune encore.
DAKIËL Llî VAGABOND.
Laurctta détint pourpre à faire trembler. Daniel riait dans sa barbe. Puis il ajouta :
— Mais , hélas ! il est mort !
— C'est donc vrai ! répondit-elle.
— Pauvre ami! fit le vieux vagabond, j’ai reçu son dernier soupir.
— Cher homme! disait Laure tta, je n’étais pas là; il ne m*a pas pardonné.
— Rassurez-vous , madame , vous le reverrez.
— Je le reverrai, dis-tu ?
Les lèvres de Laurctta devinrent blanches «le terreur. Ses dents claquaient.
— Vous le reverrez là-haut, continua Daniel gravement.
— Dieu le veuille , répondit-elle , se remettant un peu. Puis elle ajouta :
— C’est égal, c’est triste ! pauvre Daniel , mort !
— Il le mérite bien , dit alors le vieux vagabond. Je neveux pas en dire de mal, puisqu’il n’est plus ; mais il faut bien le reconnaître : c’était un fier sacripant , exigeant comme un prince et aimant comme un sot... Etes-vous dans vos meubles, madame!
Laurctta regarda le mendiant avec étonnement.
— Pourquoi cette question ! lui ditelle.
— C’est que s’il revenait , le coquin serait bien homme à se camper ici, à hurler sur les toits qu’il est chez lui étant chez sa femme.
— S’il revenait! fit-elle, s’il revenait!
d’où cela!
— De la tombe d’où l’on ne revient guère, répondit ce dernier.
— Plaiso au ciel qu’il en soit autrement ! ropliqua-t-elle d’un ton qui contrastait avec sa parole.
Visage fardé, cœur qui ment, se dit Daniel en lui-même. Oh ! ma chère femme, vous ôtes horrible sous vos paroles larmoyantes. Il y a de la fraudo dans vos soupirs.
En co moment on entendit le bruit
d’un équipage qui roulait dans la cour.
Laurctta sc précipita à la fenêtre.
— C’est M. le comte! s’écria-t-elle.
Puis revenant vers le mendiant ; Claude, il me faut avant peu l’extrait mortuaire de Daniel; il nie le faut absolument, entonds-tu !
— Oui. madame , vous aurez ça un jourou l'autre, comme qui dirait demain ou après-demain.
— C’est bien , maintenant sauve-toi vite! voici M. le comte qui monte l’escalier. Il ne faut pas qu’il te voie ici.
— Il est vrai que mon costume est un peu négligé, fit Daniel en riant.
— Donne-moi ton adresse en deux mots et pars.
— Mon adresse en deux mots, la voici :
la rue !
— Mais enfin quand te reverrai-je!
— Plus tôt que vous ne le voudrez, peut-être. Puis il sortit en ajoutant :
Ali ! Laurctta , si j’étais le mort , tu me donnerais l’envie de ressusciter.
En arrivant au pied de l'escalier, Daniel y rencontra Bécassine qui toussait comme de coutume, les mains crispées aux barreaux de la rampe.
Les dernières paroles de Daniel, en confondant Laurctta, la saisirent d’un grand trouble. La terre semblait manquer à ses pieds; il lui semblait qu elle voyait tomber les ailes de l'espérance. Elle eut un instant de rêverie étrange dans laquelle l'illusion dorée s’enfuyait; où clic se voyait laide, vieille, abandonnée, mordant dons un morceau de pain sec au milieu d’une foule de pauvresses accroupies sous le portail d’une église, un gueux, rempli de cendres chaudes , sous ses jupes sales et surannées ; des sabots fêlés aux pieds et cochant ses cheveux gris et rares sous un lambeau de laine noire. Ellceut un moment d’épouvante. De Bourgneuf entra sur ces entrefaites. Laurctta » arma de résolution. Elle décidaqn’ elle devait frapper un grand coup. Prendre 1 initiative en toute chose , c’est avoir une chance de plus de réussite. Elle mit donc de côté les petites intrigues faméliques, les petits
moyens à l’usage de son sexe. Elle alla nu hutdroit et ferme, parlant haut , vite et clair. Il s’agissait non de convaincre, mais d’emporter. En un inot, la tempête venait de pénétrer dans la demeure du comte de Bourgneuf sous la figure de Lauretta. De Bourgneuf, de son côté , arrivait armé d’intentions hostiles.