DANIEL LE VAGABOND. Î
‘•en jambes frôles, puis s'enfonça rapidement dans la rue Saint-Jacques , arriva en haut de la rue Mouffetard, entra dans un garni , à renseigne du Chien de la Montagne , chez un Auvergnat nommé Loplagne, qui logeait les chiffonniers et les mendiants.
Bécassine avait éventé un secret qu’il ignorait ; mais il se disait en rentrant au logis :
— Ce vagabond-là pourrait bien être Daniel lui même.
vin.
Hélène.
Une commande extraordinaire autant qu'inattendue était survenue au coutelier. Un voyage à Lan gros, pays où se fabriquent les couteaux, ciseaux et canifs , qui alimentent la France et l’étranger , devenait indispensable à Jean.
— Je serai bientôt do retour, disait-il à sa femme, dont le visage devenait tristo tous les jours. Allons, voyons, toujours des larmes ! Ton époux serait à ce point ennuyeux qu'il ne puisse faire épanouir ce visage si triste !
— Vous vous trompez, Jean, jene suis pas triste; seulement je ne suis pas gaie, voilà tout.
—Mon Hélène, examine-toi, interroge ton cœur , ta raison ; quel moyen employer dans ce cas? 11 faut que tu m’aides pour trouver un remède nu plus tôt, j'y suis intéressé, disait ce pauvre homme en pleurant. Tu le vois! je souffre, moi , de te voir souffrir, languir ainsi. Tiens, ajoutait-il en la prenant dans scs bras , le mal qui t’oppresse, en me le confessant, finirait tout de suite, car le cœur d’un mari est un temple. Allons ! viens t'y réfugier dans tes afflictions. Ma pauvre femme! il faut que ce mal soit cxi trème, puisque tu inc le tais.
Et Hélène so disait en étouffant un soupir : Je inc le tais à moi-méme.
— Mais, enfin, disait le brave coutelier, pourquoi toujours rechercher la solitude! pourquoi sans cesso avoirlesyeux rotifccs !
Hélène répondait :
— Suis-je donc la première qui plcuro sans savoir pourquoi ! le cœur a des chagrins que l’esprit no voit pas toujours; et la coutelière essuya une larme qu’elle no put cette fois maîtriser.
Jean devint sombre et pensif. Puis il lui dit :
— Mabonno Hélène, tu n'aimes pas quelqu'un, au moins?
— Ali! vous voilà encore! Toujours | de vos soupçons; la torture inutile, répondit-elle.
— Je t’aime tant !
Et cet homme lui pressait les mains avec une tendresse infinie. Puis il se disait comme pour se consoler : Plus tard elle m’en fera l’aveu.
Il ne pouvait se décider à se mettre en route et cherchait à se donnormillc motifs pour rester : tantôt il regardait sa femme avec l’amertume sur les lèvres , dardant des prunelles gombres sur le visage d’Hélène comme pour y découvrir la vérité do ses soupçons. Une des souffrances du jaloux, c’estde vouloir trouver cequ'ilcraint do rencontrer; c’est déporter dans sa passion funeste à lui et à l’objet aimé une investigation incessante : s’il ne trouve pas , il est malheureux de ne pas trouver , sûr qu’il est qu’on le trompe cependant; s'il trouve, il tue ou devient fou; dans tous les cas c’est un enragé.
Ce regard puissant troubla la coutelière. Il lui semblait que son mari lui ouvrait le cœur comme on ouvre un livre et qu’il y lisait. Si elle eût aimé cet homme, nul doute qu elle ne se serait jetée dans ses bras ; c’est en s’occupant d’un soin domestique, comme de remonter la pendule, qu’Hélènc échappa à ces questions muettes qui l'importunaient sans l’attendrir.
Jean embrassa sa chère Hélène et partit pour Langres.
Hélène, en voyant s'éloigner ce mari
si bon, si aimant, sentit sa poitrine oppressée , rentra chez elle et se prit à pleurer. Elle se reprochait son indifférence, sa tiédeur envers cet homme qui l’adorait. Mais c’est en vain qu’elle voulait commander l’amour à son cœur; son cœur était rebelle. Hélène s’était laissé marier à Jean . sans conviction, par influence, comme un enfant qu’elle était, sans savoir ce qu'elle faisait , sans comprendre l'importance du mot mariage, tout -à-fait ignorante des devoirs qu’il impose, de la résignation qu’il inflige.
Elle n'en comprenait ni la grandeur, ni l’avantage, ni l’austérité. Elle n’en connaissait, elle n’en comprenait que la loi revêche :
L’obéissance !
L’amour n’étant pas venu répandre scs roses embaumées sur cette formulo aride I et, provoquante passée de l’esclavage àla servitude, do la servitude au Code civil, Hélènernmpait sous une véritable chaîne, dont les anneaux paraissaient d'autant plus tendus, que Jean était d’une effrayante jalousie. Cet homme était un houlct rivé nu pied de sa femme , une ombre qui ne la quittait pas, un Argus qui l’épiait sans cesse. Hélène était seule, sans appui, sans conseil , sans parents.
Sa voisine, la ravaudcusc, quoique excellente femme, n’était point à la hauteur des souffrances de la jeune coutelière.
Catherine, avec cela , était la femme du devoir ; bien qu’elle eût été battue toute sa vie par un ivrogne qui mangeait tout ce qu’elle gagnait , 1‘ ivrogne n’en était pas moins un pauvre homme que l'on regrettait et qui était, selon le dire do la veuve Catherine, le meilleur des hommes. A ça près qu’il se soûlait et la battait. il avait un excellent cœur.
Cctto femme fait «le l’héroïsme avec un fantôme, disait Hélène. Si en entrant ce soir chez elle, clic le trouvait assis sur le seuil de sa porte, ce pauvre homme , je suis bien sûre qu elle crierait : Oh ! l'ivrogne! oh! le chien d’ivrogne! il en a encore plein son sac! Tu no crèveras donc pas, vieux gueux! et autres gentilles formules qui composent le vocabulaire de
cette langue à part , chez oc peuple clos ’ chenils et des quartiers insalubres.
1 lélènc vivait , respirait dans sou , échoppe à peu près comme les fleursexo- j tiques enfermées dansées cages de verre !
nommées scrrcs-chaudcs. La langueur la | minait, faute d'être à son vrai soleil, sur | son véritable terrain.
Elle était d'une taille moyenne, blonde i et rose; son arcade sourcilière fine, longue, inondée de lumière , surplombait deux yeux bleus qui brillaient dans leurs orbites , un peu creux, comme des diamants dans l'ombre. Elle était cambrée comme une Espagnole, vive comme un oiseau ; sa bouche, grande et rose , respi- ! rait la franchise ; la volupté y pénétrait !
par les coins d'une finesse exquise et 1 d’une moquerie imperceptible. Sa figure, plutôt ronde qu'ovale, semblait être Alite pourl'enjoûmcntet non pour la tristesse.
Son pas était leste , l’ondulation assouplie do sa taille avait le balancement léger du roseau. Les amours semblaient avoir pris logis dans son corsage , après avoir pétri ses hanches. Ses bras fermes, sans mignardise, largement dessinés, devaient s’ouvrir brûlants pour la tendresse et pour la liberté.
Le coutelier n'avait pas vu tout cela dans Hélène. 11 aimait sa femme comme un honnête homme, voilà tout. L’œil du voluptueux, qui est aussi celui du libertin, pouvait seul analyser tant de charmes et les savourer du coin de l’œil. Je m’explique maintenant comme quoi los bons Arabes exigent que leurs darnes so voilent : c'est qu’ils ont compris ces chers mahométans, qu'il y avait des regards profanes et que l’adultère commençait par les yeux et les lèvres.
Hélène.
|.c Panthéon.
C’est ainsi que la pensée de fôduire la i femme de Jean . le coutelier, était venue ] à l'esprit du comte de Bourgneuf; voilà I comment Hélène devint amoureuse dudit | comte, le trouvant beau, de bonne mine ! et d'agréables manières .
Depuis la scène de l'église , Hélène était en proie aux plus vifs tourments.
Nous avons déjà dit qu'elle aimait ; mais elle aimait de Bourgneuf Cependant les deux amants ne s’étaient encore rien «lit , leurs yeux seuls avaient parlé ; l'assiduité de leurs rendez-vous tacites , lo feu de leurs regards , cet entraînement que Newton appelle attraction, que Mesmer appelle magnétisme , que tous les peuples appellent amour, en disaient a>scz pour que l'homme et la femme songeassent en se séparant l'un à l'autre.
Bile avait senti la main du comte presser la sienne. De Bourgneuf avait entendu la voix d'IIélèno le remercier ; il
SG
l'avait vuorougir; Hélène l’avait vu tremlilcr et pâlir d'émotion L'un et l'autre étaient bien sûrs qu'ils ne se trompaient pas sur ce chemin parsemé (le fleurs et d'épines où s'égaraient leurs cœurs.
Mais quelle pouvait être cctto femme sombre qui s'était jetée entre elle et le comte, quand celui-ci lui offrit l'eau bénite, et dont le comte parut avoir peur?
sa femme sans doute , sa femme ou sa maîtresse. Pourquoi le pcrsifllago de cotte femme en montant dans son équipage? Était-elle jalouse! Si elle est jalouse de cet homme, c'est qu'il est marié et qu’il m'aimo. . . S'il m'aitne. je le plains . 11 doit être bien malheureux , ses souffrances doivent être ainsi que les tniennes.
Hélène fit quelques pas dans sa chambre du premier, au-dessus de la boutique, soupira et dit ces mots :
— Je m’ennuie! mon Dieu que je m'ennuie !
I-'ennui est le précipice où plus d'un être tombe; c'est le chemin du suicide, comme il est aussi celui de la débauche.
Hélène écarta doucement le rideau de sa fenêtre qui donnait sur la placo du Panthéon; elle la parcourut du regard.
Que cherchait-elle ! ce n'était sans doute pas le vieux vagabond qui y rôdait en ce moment.
Qu'était-ce donc? Hélène no se l'avouait pai.seulemcnt son cœur se disait:
Je ne vois rien venir !
Si de Bourgneuf fût mort ce jour-là, il serait resté dans le souvenir d'Hélène comme uno ombre , comme un brouillard léger que chasse la plus douce brise ; elle aurait dit le lendemain, si on le veut, le surlendemain : J’ai rêvé. Le doux rêve!
Puis un sourire pensif aurait effleuré scs lèvres si pures et elle se serait rendormie ensuite dans la paix (le son cœur. Mais il n'en fut pas ainsi, les orages les plus violents devaient battre longtemps ccttopauvrc fleur ramassée au bord du ruisseuu.
Tandis qu'Hclène promenait ses regards ainsi, clic vit déboucher par l'angle direct de la place , un grand homme noir qui tournait et qui semblait chercher
quelqu'un, tandis que du côté gaucho do la même place débouchait aussi le vieux vagabond. Hélène, pré oceupéod' uno idée, y rattachait tout ce qui lui promettait une espérance. Cet homme qui cherchait quelqu’un n'était-il pas un messager mystérieux ?
Daniel et Bécassine s’abordèrent galment. Hélène retomba sur une chaise avec tristesse.
— Bonjour, Claude, que cherchez-vous donc sur cotte place?
— Mort pain , répondit lo vagabond.
Et vous, Bécassine!
— Ma vie i répondit ce dernier toussant toujours.
— Alors, bonne chance, lui répondit Daniel en s'éloignant.
i — Vous aussi , mon vieux. Et tous deux firent mine de s'éloigner.
— Voie! un vieux mendiant qui me parait occupé à tout autre chose qu’à chercher son pain, disait Bécassine, jetanten s'éloignant lentement , et cassé en deux , un coup d'œil de côté sur Daniel.
— Ce garçort-là, disait en lui-même le vagabond , m’a tout l'air d'un espion au service de quelque intrigue d’amourette. 11 y a du coquin dans cette face ridée et plombéo Qui sert-il en ce moment! Est-co Laurctta ou de Bourgneuf! Peut-être tous les deux à la fois. 11 y a une conjuration contre le repos do cette maison, pensait-il en désignant la boutique de Jean. Daniel s'embusqua dans lcncognure d'une maison, de façon à nôtre point vu. Bécassine, crevant le mendiant disparu , revint sur ses pas , s’avança lestement vers la demeure du coutelier, jeta un long regard dans la boutiquo , entra , puis s'informa à une vieille femme qui n'était autre que la bonne Catherine du maltro du la maison, sous prétexte qu'il avait besoin d’une bonne paire de ciseaux.
— Monsieur est en voyage, répondit Catherine; mais si monsieur le désire, je vais appeler madame.
— C'est inutile, dit Bécassine , je reviendrai.
Bécassine sortit, tourna rapidement autour du Panthéon, dit deux mots àl'o-
ou demain, à l'homme qui habite cette boutique là-bas au ii° 2.
— Chez le coutelier!
— C’est ça, chez le coutelier.
— Je m’eu charge; et Daniel mit la lettre dans son sac.
— Surtout nela remettez qu’à l'homme, recommanda Bécassine.
— Soyez tranquille.
Là-dessus ils se séparèrent.
— 11 est étonnant qu’il ne nous ait rien dit à l’endroit «le ma femme, pensait le vieux mendiant. C’est égal, on y viendra. En attendant, sauvons, s’il se peut, Hélène d’un grand danger.
Deux heures étaient sonnées. Des ouvriers mangeaient çà et là au soleil, et causaient au piedde la grille du Panthéon.
L’ouvrier des villes mange vite et cause beaucoup. Il est observateur, railleur , humain, extrêmement artiste. Tout lui est spectaclo , drame ou comédie. Il se prendra d’une pitié à pleurer ou d’un riro cruel, entrant toujours dans le vif, rarement dans les nuances, indifférent pour le malheur vulgaire, impressionnable jusqu’à la passion pour une grande infortune, surtout si elle est nouvelle; curieux pour découvrir la chose qui se cache, et toujours grand questionneur.
Depuis longtemps ces ouvriers qui dînaient avaient remarqué le vieux vagabond , qui réduit sans cesse dans le voisinage, et qui à l’heure des repas venait, quoiqu’on so tenant à distance, sc mêler pour ainsi dire à eux.
— Eh bien, mon pauvre vieux, s’écria un gros brun frisé , qui, je crois, était tailleur do pierre, on n’a pas fait fortune donc?
— Pas plus quo vous, mes enfants.
— C’est vrai quo l’on n’est pas heureux, reprit un maçon. Nous aimons le travail, pourtant.
— Le pain que nous gagnons, ajoutait un menuisier, à peine sufrit-il pour nourrir les nôtres ; mais c’est égal, on travaille.
Le on travaille était certainement mis là comme une épigramme à l’emlrait de la mendicité ; cela n’était pas rigourcuse-
rciile d un jeune li'.mmo , élégamment vêtu , qui attendait son retour avec anxiété, et dit ces deux mots :
— Parti, monsieur!
De Bourgneuf, puisque c’était lui, s’avança vers la boutique du coutelier.
Daniel, qui avait suivi tous ces mouvements, se dit alors;
— C’est de Bourgneuf qu’il sert.
Bécassine, revenant sur scs pas, passa près d’une allée où le vieux vagabond venait dose retirer pour n’être point vu. En ce moment Bécassine tira une lettre de sa poche, en contempla l’adresse en souriant ; puis il se dit : Par qui vais-je faire remettre cette infernale lettre ? Certainement je ne me charge pas de la donner moi-même à ce mari jaloux et sans pitié, comme tous les jaloux.
Il s’arrêta en ce moment devant l’allée où était Daniel ; celui-ci en sortit tout-àcoup, sc heurta fortement dans le pauvre Bécassine, qui jeta un cri douloureux, tant il était faible au physique, et laissa tomber la lettre.
Daniel sc jeta sur la lettre, la ramassa, la remit au malheureux Bécassine, et portant les yeux sur la suscription, il y vit écrit, en caractères de chat, en caractères qui ressemblaient à des griffes et à des pattes :
Monsieur Jean, coutelier. Puis dans un coin : Personnelle.
— Ceci vient de ma femme, pensa le mendiant. C’est Lauretta qui sc venge, je le parierais. Ce coquin- là trahit à la fois son maître et sa maîtresse. Puis avec une grande rapidité do réflexion , il ajouta :
— Pcut-êtro a-t-il raison. 11 vit do trahison comme certains oiseaux, d’insectes venimeux.
— Tiens! voilà justement mou homme, s’était dit de son côté Bécassine, toutou se remettant de sa secousse ; puis élevant à demi la voix :
— Ma foi, mon vieux camarade, vous arrivez à propos. J’étais embarrassé pour faire remettra cette lettre : c’est un petit service que je me permettrai de vous demander. Vous la remettrez donc tantôt ,
DANIia LK VAGABOND.
ment à sn place , en ce sens que Daniel était vieux, que c’était même cruel d'a* jmiter au poids des ans la mortification d'une leçon puldicjue.
Le sarcasme est le glaive des gueux.
Le vieux vagabond n’était pas blessé, il s’était fait une cuirasse deVinsensibilité, comme d'autres s'en font une de la bêtise ou de l’insouciance. Si un financier lui eût parlé ainsi , Daniel lui aurait tourné le dos sans même hausser les épaules ; mais à des ouvriers, à des bons vivants, ainsi qu’il le disait, il sentait le besoin do répondre, non pas qu'il prétendit justifier son rôle vis-à-vis d'eux , mais l’expliquer. Peu lui importait du reste ce qu’on en penserait, ce qu’on en dirait ou ce qu’on n’en dirait pas. Il répondit donc, après s’être placé au centre de ces braves gens qui l’écoutaient assis, tout en ncliovnnt leur repas :
— On travaille, dis-tu , toi , mon gros blondin. Comme toi , j’ai cru un moment. à la promesse du labeur. Mais aujourd’hui, je suis Daniel le vagabond, et citoyen du monde , bohémien s’il en fut.
Coquin , jamais; pour gneux, c'est autre chose. L'or, qui ne va qu'aux heureux , dérobant scs filonsàmonchamp dépourvu, ma foi, pour les glaner, j’ai parcouru la terre, gatment , pédestrement, do Paris à Rome , de Vienne à Constantinople.
Cette vio a son charme ! en cela suis-je fou! Je ne sais, mon garçon ; mais vrai Dieu, quand j’agrafe mes guêtres, je sais bien que pour moi l’univers est sans maîtres! Un jour, un artisan, bon diable, un de ceux-là qui peut-être ont raison contre les paresseux, me dit, joignant l'aumône au plus sage discours : - Allons, entre!
et chez nous fais un apprentissage. - Fi donc! lui répondis-jc! à quoi bon ce boulet que l’on nomme un état! tout bagne me déplaît. Mon vieux père cassé sur sa cliaiso boiteuse me le disait souvent :
« Prends garde, mon pauvre Jacques, dans la vie. à chaque homme , il faut un gagne pain... « 11 me disait ça, lui, un jour que de faim il sc mourait. Cher homme ! Il besogna cinquante nus bel et ferme; mais quand vieux travailleur il
en vint à ce terme où le corps ploie , où la main tremble, où le regard s'éteint, il vit son abandon et sc prit à douter. Quel fut mon héritage ! Ce sac , que tissu la misère; ce béton de voyage et les pleurs de ma mère Donc, blasphémant tout haut le leurre du travail, je me mis en route avec cet équipage. Puis repoussant du pied ce trio menteur: religion, patrie, amour de la famille, je me fis mendiant, seul moyen désormais de vivre heureux et libre, à peu près comme un chien. Or, depuis quarante ans, voici quel est ma vio: je cours par monts, par vaux, au soleil, à la pluie, m’accommodant de tout, du bien commo du mal, surtout riant au nez du maître et de l'esclave.
Vous, malheureux enfants, qui vivez et mourez comme des mouches viles dans ce fumier qui bout dans les cités, vous n’avez jamais vu sur un mont qui verdoie sc lever le soleil immense et flamboyant , quand, pour inc réchauffer, il s'élevait souriant à l’horizon! Moi, je le saluais comine on salue un hôte. Le matin, je m’assieds seul, tout seul, sur le tapis vert, au pied d’un arbre en fleurs qui m’abrite, et tirant aussitôt , pour un soin nécessaire , ma gourde et quelques noix des flancs do ma besace, je commence un repas qui n’a point d'envieux , si ce n’est l’alouette errante sous le ciel. Je vis du fruit tombé le matin de sa branche , de pain noir et d’eau ; mais mon œil satisfait voit au milieu des blés les clochettes et les bleuets mariés aux épis. Alors , tout à la fois la poitrine, le cœur, la tête, soudainement saisis d’une fraîcheur vivifiante , je me lève, me hôte et je marche, marche! marche ! vers l’horizon sans fin où j’aspire toujours.
Si la nuit me surprend à moitié «lu chemin, je suis peu gentilhomme : alors, sans qu'il m’en coûte , je «lors dans les fossés , dans l’herbe , dans les bois , ou bien près de la source où je me lave et me désaltère.
Voilà comment j’ai fui , n’y croyant plus, le travail, dieu sans temple , sans profit et sans gloire.
Un mouvement d’étonnement se ma-
DANIEL LH VAGÀDOND.
nifesta parmi les ouvriers qui se levèrent avec agitation.
lui satire amuse quelquefois, elle ne convertit jamais. Une éloquente réponse devait prouver au vieux vagabond comment on accueillait son sarcasme désespéré parmi les travailleurs de nos cites.
L’un d’eux, élevant la voix, s’écria :
— Plaignons cet homme , amis; il n’a ni feu, ni lieu, ni Dieu.
— Essayons du bienfait , dit un tailleur de pierre.
Et laissant tomber quelques sous dans le bonnet du pauvre, chacun lui dit tuurâ-tour :
— Daniel, nu nom de Dieu.
— Daniel, au nom de la famille.
— Daniel, au nom de lu patrie.
— Daniel, au nom trois fuis chéri de ma petite tille.
— Daniel, pour ma mère.
— Daniel, au culte du travail.
Le bruit d'une cloche lointaine se fit entendre , c'était la voix du chantier qui les rappelait, et tous s’écrièrent :
— La cloche ! amis, la cloche ! A l’ou- { vrage! àl’ouvrage! Au revoir, compagnon , i firent-ils à Daniel en lui serrant lu main.
— Mes enfants , bon courage ! répondit ec dernier. Puis après un moment de silence rêveur, il lit cette réflexion mentale , celle qu’il s’était faite après la chanson des Outils à la barrière d' Enfer :
11 est trop tard !
En ce moment , un homme à figure pâle s'approcha du vieux mendiant , qui marchait lentement et la tète baissée comme quelqu’un las ou chargé d’ennuis.
— Pauvre homme! so disait ce personnage à lui-même, après avoir écouté l'histoire de Daniel, pauvre homme! Du malheur il faut être l’appui ; puis il ajoutait en souriant : Richesse oblige.
Et il laissa tomber une pièce de monnaie dans le bonnet du vieux Daniel. Daniel leva la tête et reconnut Jean le coutelier , dans ce personnage bienfaisant , lequel avait mis tant de lenteur pour ses préparatifs, qu’il avait manqué l'heure du départ.
L’avait-il manqué par calcul , pour se donner uu motif de revenir elicz lui et justifier son retour inattendu et brutal auprès de sa femme? Peut-être. . . cet homme s'était éloigné de son domicile, le cœur rempli des pressentiments les plus sombres et les plus vagues; il s’etait dit : Je pars, laissant peut-être la trahison derrière moi. Peut-être guettait-elle dans l'ombre le moment ou je m'éloignai pour franchir le seuil de ma porte. A mesure qu’il s'éloignait , ce soupçon prenait la couleur do la certitude; mais comme il approchait de sa demeure , la sérénité revint dans cet esprit inquiet, et le coutelier finit par avoir honte de ses soupçons jaloux.
Après rauméne qu'il avait faite avec une sorte de gaîté d’âtnc, il se dirigea à grands pas vers son échoppe.
De Boiirgarur
De Bourgneuf, sur la cértitude que Jean était parti, avait pénétré dans la maison.
Hélène le vit s’élancer chez elle et poussa uu cri. Bien qu'elle la désirât, ello n’était point préparée à une pareille visite ; aussi son trouble tut-il pour lo comte un aveu de la taiblessc qu'elle avait pour lui; il ne s’y trompa pas.
Après le trouble , vint l’excuse , après l’excuse la déclaration ; Hélène pleura.
Le comte lui baisa les mains avec transport, et tous deux, sans se préoccuper comment cela fiuirait, saluaient, légères phalènes, la torche dévorante que l'amour agitait pôur eux.
De Bourgneuf était un joli blondin; quoique sa physionomie manquât de caractère, il pouvait y avoir chez lui beaucoup de tendresse, comme aussi pas mal de niaiserie; c’est avec cette seconde partie de son caractère que l'on exploitait la