DAN I KL LE VAGABOND
carrier en avalant une cbopine d'un seul trait.
— Si vous vous reposez , c’est autre chose : vous Ôtes des feignants.
— Justement, interrompit un menuisier qui travaillait régulièrement huit jours sur quinze.
— Si quelqu'un de vous , bon père do famille, a des filles qu’il aime et qu’il couvre de soie et de rubans : l’artisan est un sot. Si vos femmes jettent une broderie sur leur cou, passent un peigne en or dans leurs cheveux , entendez-le s’écrier , ce bourgeois : - Ah! messieurs, ces ouvriers ! on rougit vraiment devant leurs femmes : comment parer les nôtres, désormais? Ça veut boire, manger, se reposer, briller comme nous lo ferions.
Ces gcns-là gagnent* trop , messieurs , voilà le mal ; plus pauvres , ils feraient plus d’économies. -
Ces petits traits satiriques que Bécassine débitait d’un ton comique et avec malice, étaient adressés tantôt aux convives présents, qui n’y voyaient rien , tantôt à un entrepreneur qui n’en voyait pas davantage ; chacun étant occupé du trait qui frappait son voisin, personne ne voulait avoir son paquet; il y avait bien parci, par-là, un œil qui so tirait, quelque nez qui se frisait ; mais en fin de compte, personne n’était blessé.
Le mendiant, voyant des gens qui riaient haut et buvaient franc, s'était dit en lui-méme : Je ne puis m’asseoir ici , attendu que toutes les bonnes places sont prises au soleil ; là, ils sont douze, il y a chance pour y trouver un bon cœur.
II Approchait son bonnet à la main , préparant son mot et son salut, quaud Bécassine , qui avait fini de rire , porta les yeux sur oc vagabond qui s’avançait II l’eut à peine examiné qu’il reconnut dans ce personnage le mendiant que Laurctta lui avait dépeint; il songea dès lors à faire admettre cet homme parmi les convives.
— Quoi ! s’écria- t-il soudain , compagnons! je viens de nous compter, nous sommes treize à table !
— Treize à table ! s’écrièrent les compagnons.
— Treize! répéta Bécassine : un do nous mourra dans l’année, c’est sûr.
— Avisons ces gaillards, sc disait le vieux mendiant.
— Voici un homme du bon Dieu, s'écria un ouvrier maçon, iuvitons-le, il fera le quatorzième ; il arrive à point pour nous préserver de la mort.
Bécassine n’avait pas d'autre intention. La société applaudit à la proposition, on invita le mendiant à s'asseoir à table. Le maçon qui avait fait la proposition lui porta la parole.
L'ouvrier en général n’a pas grand goût pour les mendiants qui sont valides, à leur endroit il est même dur. X’appréciant pas la raison philosophique , il ne s’explique pas comment uneàme trempée d’une certaine façon peut s’abandonner à tous les vents qui le poussent incessamment sous les pieds des passants; il ne comprend pas qu'il faille autant de force i de caractère pour être Diogène que pour , être Alexandre. Nous ne parlons pas ici de l’intelligence, nous parlons de ces natures toutes d’une pièce, qui, adoptant le paradoxe avec l’énergie du fanatisme, se briseront le crâne contre le mur de cette impasse, avant de songer qu’ils pourraient en sortir. Tel était ce pauvre mendiant; il y avait quarante «ans qu’il sc drapait dans le manteau pailleté , mais troué, du paradoxe, et qu’il parcourait ainsi le monde, pensant faire une grande farce à la société qui ne s’occupait pas de lui. Un morceau de pain lui suffisait; un méchant mot lui était égal , une marque de sympathie lui était indifférente ; il n’avait ni haine ni pitié, il allait comme l'eau coule, avec le même aveuglement, ignorant où il devait s’arrêter , ne sachant pas où il allait. 11 aurait vu une ville brûler qu’il n’aurait pas donné un crachat pour la racheter. On lui aurait volé sa besace qu'il n’en aurait éprouvé aucune émotion. Sa richesse était la sobriété, l’absence des besoins. Sa foi, ses jambes ; son espérance, la mort; l’avenir, pour lui, se résumait dans lu néant ; il trouvait dans les
Merci, bon riclie, merci...
livres , dnns les actes , les sciences et l'Iiistoire , la preuve de ec qu’il pensait.
Dans sa jeunesse, la misère lui causait de fous rires ; la richesse lui soulevait le cœur. Quand cet homme singulier quittait les murs des villes pour traverser la campagne , son âme semblait sortir de lui-mêine et prendre l’essor a travers champs. Ce pauvre vagabond gravissait les montagnes arides , allait s’asseoir au pied d’une roche, comme pour y savourer le charme rêveur de la solitude. Co rocher moussu, crevassé par l’orage et le temps, ce mont désert, comme une terre maudite, lui causait un plaisir amer dont il aimait à se repaître. Pour peu que sa
besace fût ronde et sa gourde pleine , qu’il eût un morceau de pain blanc ou noir, qu’il eût delà piquette ou de l’eau, peu lui importait. Daniel se sentait vivre sur ce mont dénudé où rien ne poussait, si ce n’est, de distance en distance, le mûrier fiévreux auquel il dérobait un fruit.
La nuit, souvent, le surprenait dans cette extase, qu'il ne s’expliquait sans doute pas, mais qui parlait à son cœur. La nuit l’enveloppait ainsi dans ses ombres , en lui versant le sommeil. Le sol devenait sa couche hospitalière, un angle de la roche qui s’avançait comme un auvent, sa couverture; mais un ami, en ramenant le jour , réchauffait les membres engourdis du
DAMI‘1. LIS VAGABOND.
vagabond ; Daniel alors se levait et saluait le soleil. Et Daniel cette fois disait, la face levée au ciel , les bras tendus vers l'astre qui montait radieux dans l'espace :
Merci ! bon riche! merci, toi, qui ne dédsiigncs pas d’emplir mon cœur et de touclicr mes haillons. Merci, bon riche, merci ! Et la montagne autour de Daniel ré pétait cette voix du pauvre vagabond :
M crci, bon riche ! merci !
Quand Daniel revenait ensuite frapper à la porte des villes , il rentrait en luimeme, et ce n'était plus qu'une machine qui mendiait. Sa taille était haute, un peu voûtée, sa figure belle, son œil doux.
Si Daniel eût voulu se donner la peine de
sourire , il aurait charmé des pierres. Il n'avait ni la supplique basse et nasillarde, ni le regard contrit, aplati et couchant, ; ni la voix traînante et lamentable de nos mendiants d’aujourd'hui, malheureux qui ont l'air d'étre les comédiens de leur propre douleur. Daniel n'avait point non plus ce cynisme qui fait ressembler certains mendiants aux bandits; ni l'orgueil du mendiant espagnol, orgueil qui semble dire : - Puisque la mendicité est un !
droit , l'aumône est une obligation. •• Ces mendiants-là pourraient bien avoir raison.
Daniel le vagabond demandait simplement, n insistait jamais et se contentait
tonirl lr Vagjtwifcl. — B.
d'incliner la tête pour remercier ; aussi nos compagnons , malgré leur préjugé, avaient comme pénétré instinctivement la nature à part do celui-là. Puis quelques rides sur son visage qui s'empreignait déjà d’une sorte detristesso; quelques cheveux blancs qui luisaient sur une této qui n’avait pas la prétention d'étro vénérable, mais qu’un artiste aurait peut-être choisie pour un saint Jérômo : tout cela avait prévenu ces bons artisans en faveur de Daniel.
— Assaycz-vous là, père, lui dit l'ouvrier maçon, les amis vous invitent. Soyez des nôtres et taupez-là, fit-il en lui tendant la main.
— De tout cœur, bonnes gens, répondit simplement le vieux Daniel.
— Maintenant nous sommes quatorze, s’écria Bécassine , qui tenait à so fuiro remarquer du mendiant, la mort a perdu ses droits, mais il ne faut pas quo l’appétit abandonne les siens
L'on rebut et l’on mangea. Daniol fit comme tout le inondo. Bécussino continua son discours satiriqiio à l’endroit des patrons.
— Tonnerre! s’écria le menuisier , comme pour appuyer le discours^populairc de Bécassine ; tonnerre ! je suis las de rifïler pour les autres !
— J’ai le gosier rouillé de rage et de fureur, fit à son tour le serrurier en vidant son verre.
— Enfin, hurla le carrier avec un blasphème et une voix à faire s’enfuir les chiens rôdeurs des cabarets , il faudra bien que tout ça finisse quelque jour. V’Ià trop longtemps que l'exploiteur nous saigne. Il n'est point fatigué le bras de ce l»oucbcr, mais in’cst avis que le troupeau est las de sc faire tondre, dépouiller et manger !
— C'est juste, s’écrièrent en chœur tous scs compagnons qui buvaient et mangeaient par un beau soleil d’avril, si voisin du gai soleil de mai.
— Frères, dit àson tourunjeunohomme blond , d’une physionomie intelligente, vêtu d’une blouse de toile grise et coiffé
d'une casquette bleue à visière de cuir verni, frères, il me semble que l'on déraisonne. Le repas menace do devenir lugubre, et toutes vos récriminations no sont bonnes qu'à faire aigrir le vin dans nos verres ou à le brouiller dans nos têtes.
D’ailleurs, lo lieu est mal choisi pour se plaindre, et l'hospitalité vous fait un devoir do no point attrister les convives, njouta-t-il en jetant un regard rempli d’affcction sur le vieux Daniol.
Le vagabond se sentit remuer jusque dans les entrailles par ce regurd du jeuuo homme,
— C’est cncoro juste, reprit le forgeron en allongeant un bras de fer sur le grand broc qu'il enleva pour verser à boire à Daniel et à son voisin Bécassine , c’est avec le vin quo l’on noie ses soucis.
Après tout, il y en ado plus malheureux que nous, continua-t-il en approchant son verre près de celui du vieux vagabond pour trinquer. A la vôtre, papa!
Les compagnons se levèrent soudain :
tous choquèrent le verre du vieux vagabond et burent à sa santé.
Il y avait longtemps que Daniel ne s'était trouvé à pareille fête.
— Michel, dit un gros rougeot, qui jusqu’alors n'avait rien dit, Michel, chantc-nous une chanson , mon bonhomme ; la chanson, c'est la prière des gueux, quand la chanson est bonne, toutefois.
— Oui ! oui ! une chanson , camarade !
firent les compagnons; et lejeune homme qui avait interrompu les propos funèbres du carrier prit la parole.
— Attention! je vais vous dre la chanson d’un ouvrier , d’un do nos amis, qui l’a composée sur l’air de J/imi Pinson, et Michel commença d’une voix pic inc et inspirée :
CIAKMX.