IL FAIT AFFILER SES OI TILS
Dnu» le jonrqni venait «le naître l*n prolétaire, gai pinson,
Ouvrant son curur et sa fenêtre,
Détonnait aht-i sa chanson :
Oui, cc grès, vieux mangeur de rouille , O mes instrument» si gentils !
Vous débarbouille,
Alors qu'en dicton je gazouille :
Il faut afHlcr scs outils !
A gémir qui peut nous contraindre?
Tout co*ur sensible a son écueil.
Pour moi je dédaigne me plaindre :
d'ui du travail, bon pied, bon œil.
Quand le bonheur, comme un mirage.
Fuit en raillant grands et petits ,
De plage en plage,
Sur les meules du voisinage,
L'amour affile nos outils !
Le rêve pousse h l’incurie :
L’arbre jaunit, quoique debout. - Survient l'instant où l’on s’écrie s Les pierres sont dures partout!
Des palais jusqu’aux mansardes,
Ifi déboires fourrent leurs nids Dans les lézardes.
Chimère, en vain tu nous regardes Quand nous affilons nos outils!
Que d’artistes, que de poètes,
Oiseaux sans pain ou Heurs sans air, Conduisent leur# douleurs muettes A l'hôpital toujours ouvert.
Lorsque la muse est iu féconde,
Quand la misère en maint# tnud*# Poursuit #a ronde ,
Sous la sueur qui nous inonde Sachons affiler no# outiis !
Pieu travailla, nous dit la Bible.
Il fit lu terre, il fit les deux;
Logea son esprit invisible Dans l’in ruinent laborieux.
Lorsque Dieu même, sans vergogne, Pendant six jours, enfin, s’est mis A la besogne,
Qu'un fol orgueil tempête ou grogne,
Il faut affiler scs outils!
Le ciel prodigue avec largesse Tous scs trésor» au genre humain.
L’outil, fort comme la sagesse,
Fuira le cœur et la main :
Partout #a loi s’étend et fonde ;
11 faut qu’uux chantiers agrandis La foi réponde .
Puisqu’il» doivent sauver le inonde.
Frères, affilous nos ontilsl
Ainsi chantait ce prolétaire,
Et les vent», emportant sa voix, Frappaient les peuples de la terre,
Les faisant sourire à la foi».
Associons plaisirs et peines,
Devoirs, talents, travail, et puw Chassons les haines.
Allons! pauvres porteurs de chaînes,
Ensemble affilons nos outil# !
Un chorus retentissant emplit soudain les murs du cabaret «lu Grand- Vainqueur.
La sensibilité, l’enthousiasme , la gaîté franche, tout alors était de la partie.
Bécassine même répétait à tue-tête, et comme si cela le regardait: Alton», pauvres parleurs de chaînes, ensemble affilons nos outils ! Mais la toux maudite vint se mettre en travers son entrain et lui couper les ailes. Ia gatté chantante n’était point permise à ce garçon-là.
Quant au vieux vagabond, sa voix n’avait pris aucune part à ce chant , il était mémo demeuré silencieux en face le chorus général. Un sentiment, inconnu jusqu'alors à son àme, avait jeté le désordre dans tout son être ; il se trouvait comme dépaysé. Ce chant de l’ouvrier Michel lui oppressait la poitrine ; la chaleur que le jeune homme mettait à l'interpréter lui causait une sensation indéfinissable, et quand il vit tous ces braves gens sc dresser comme par un mouvement inspiré , allonger les bras et rapprocher les verres en répétant : Puisqu'ils doivent sauver le monde , frères, affilons nos outils! Daniel sentit la rougeur lui monter au visage; une pensée à laquelle le mendiant répondit : 11 est trop tard ! lui traversa l’esprit.
La nuit vint et l’on sc sépara; pourtant avant de so quitter, l’un d’eux dit à Daniel :
— Où logez-vous, père!
— - Je n’en sais rien, avait répondu celui-ci.
— C’est mon chemin, avait interrompu Bécassine ; je vais le reconduire.
— Va ! lui dit Michel, en lui mettant quelque chose dans la main ; tiens, tu lui paieras un garni.
Bécassine et Daniel, bras dessus, bras dessous, redescendirent ensemble la rue d’ Enfer.
Ici deux renard».
— Je le tiens, se disait Bécassine en lui-mcinc ; nul doute , c’est mon mendiant. Puis il repassa son signalement en lui-même : Cheveux et barbe grise , yeux bleus... grand, un peu voûté, c’est ça.
Il répond au nom de Claude, se disait-il encore, attaquons. Bécassine marchait les coudes serrés le longs du corps et les mains croisées sur sa poitrine, comme quelqu'un qui a froid ; tendait le cou , allongeait ses jambes de marionnette, qui jouaient dans un pantalon noir râpé ; toussait de temps en temps dans un habit étroit et non moins mince , non moins rûpé que sa culotte. Rien n’était plus triste que la vue de cette pauvre nature enveloppée de vêtements tout-à-fait surannés , et dont l’intelligence, pervertie parla misèro, luttait incessamment pour alimenter cette lampe qui menaçait toujours do s'éteindre et vivait toujours. Il y avait cent à parier contre un que cette petite ribotte d’occasion allait lui coûter huit jours do maladie. Ce malheureux se raccrochait avec un égoïsme infernal par tous les fils qu’il trouvait pendants ou flottants sous sa main ; il s’y rattachait avec tout l’égoïsme qui préside et présidera aussi longtemps que le monde à la conservation des êtres. Bécassine possédait au dernier degré cette énergie des faibles; il était prévoyant comme une fourmi, patienta la curée comme un chat, conservateur comme l’avarice même.
Aussi réfléchit-il longtemps pour savoir s’il devait proposer la goutte au vieux mendiant.
— Si j’étais capitaliste , lui dit Bécassine , je vous proposerais d’entrer ici.
Et il lui inontruit un estaminet sale et étroit où quelques chiffonniers se soûlaient d eau-de-vic autour du comptoir.
— Je ne roule pas sur l’or, répondit
Daniel ; pierre qui roule n’amasse pas mousse; c’est égal, pourtant, entrons ici , vous ferez bien de prendre quelque chose pour calmer cette toux-là.
— J’accepte volouticrs, fit celui-ci, enchanté do la proposition ; c’est seulement histoire de passer uno heure en • semble et de causer; on ne rencontre pas tous les jours de bons vivants.
— Uno bouteille, fit Daniel en entrant. Puis il sc dit à lui-même : Je me doute lécn que ce gaillard-là veut m’adresser quelques questions de la part de quelqu'un ; son obstination à s’attacher à mes trousses me le dit assez. Attcndonslo venir. .
Ils pénétrèrent dans une petite salle au fond de la boutique, et prirent place autour d’une table inoccupée.
— Vous ne m’avez pas l’air solide , camarade , dit le mendiaut en versant à boire.
Bécassine en ce moment étouffait, en proie à une horrible quinte.
— On n’a pas été toujours heureux , répondit Bécassine. Gueux de parents!
— Vous avez souffert dans votre jeunesse?
— Toute la vie, monsieur : pas de santé, pas d’état, pas de rentes.
— Pauvre homme! sc dit le vagabond à lui-même.
— Vous , monsieur , vous me paraissez robuste comme un chêne , fit Bécassine.
— Il est vrai que je me porte bien , répondit ce dernier.
— Vous marchez bien, vous avez beaucoup voyagé.
— Je marche toujours, et j’ai fait le tour du monde.
— Vous ôtes bien heureux.
— Comme vous voyez , s’écria Daniel .
Le vagabond sortit son mouchoir ; une pièce de cinq francs tomba de sa poche à terre.
— La charité qui vous a donné ceci avait la main large , lui dit Bécassine en riant.
— C’est la bonne œuvre d’une belle duinc, répondit le mendiant.
— Et d'une belle Aine, dit Bécassine.
— Vous croyez ?
— Je la connais.
J’cn étais sûr, pensa Daniel. — Vous la connaissez ?
— Oui ; un noble cœur !
— Ah!
— Un grand cœur.
— Vraiment !
— Vous ne devriez pas en douter.
— Il est vrai que je ne connais pas cette dame, reprit le vieux vagabond, songeant qu'il était bon de laisser ignorer A Bécassine qu'il connaissait Laurctta.
— Une femme heureuse, continua Bécassine d’un ton presque ironique.
— Heureuse? fit le mendiant.
— Comme toutes ces fcmmes-lA.
— Ah ! c'est que c’est . . .
— Entretenue par un comte, un sot qui fait le grand seigneur et qui se ruine avec elle. Une honnête tille qui l'aimerait tout simplement, il la laisserait dans la bouc ; mais cette vieille coquette qui se peint le visage et se blanchit la peau, il j’accable de présents. Dernièrement il lui envoya un équipage et deux chevaux : elle lui a renvoyé le tout au grand galop.
— Pourquoi ça ? demanda le mendiant.
— Parce que M. le comte avait oublié de mettre cent mille francs dans le portefeuille de la calèche. Si cela continue encore quelque temps, M. le comte n’aura plus qu'une chose A faire, ce sera d’épouser la bohémienne pour ravoir sa fortune.
— L’épouser! s’écria Daniel.
— La gaillarde y songe, reprit Bécassine A demi-voix ; voilà pourquoi elle tire tant qu’elle peut la couverture de son côté.
Daniel demeura pensif.
— A quoi donc pensez-vous, camarade?
demanda Bécassine, qui avait trop montré le bout de sa langue.
— Que j’oubliais de nous verser A boire, répondit le mendiant en versant largement.
— Vous ne connaissez rien sur le passé de cette dame? dit le mendiant, portant son verre A ses lèvres.
— Rien, si ce n’est qu elle a quitté un
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riche négociant qui l’adorait pour prendre M. de Bourgneuf, qui était plus A sa convenance, en tant que position, Age et fortune.
— Mais avant le négociant? lit Daniel
— On ne sait plus rien ; ou ce que l'on dit est si extraordinaire, qu’il n’y a que l'imagination fantastique de mesdames les portières qui ait pu forger une pareille histoire.
— Que dit-on ?
— Des bêtises'.
— Encore?
— On dit qu’à douze ans elle chantait une guitare au bras sur la place publique ; qu’A seize, elle courait la prétentaine, en compagnie d’un chenapan qui recevait dans son chapeau les gros sous que la petite gagnait à la force du gosier.
— Il y a peut-être du vrai au fond de ça, répondit le mendiant.
— S’il en est ainsi , camarade , il v a des créatures qui ont de la chance, ajoutait Bécassine en toussant avec force.
— Elles ont de la chance jusqu’au jour où le mépris les dépose où la passion les a enlevées, répondit le vieux vagabond.
— Ce qui me ferait penser qu’elle a été bohémienne , dit Bécassine , c’est que...
Il s’arrêta court. Bécassine se rappelait un peu trop tard que Laurctta lui avait recommandé d’interroger le vieux mendiant avec prudence et de ne point bavarder. Cette suspension soudaine dans son récit acheva d’éveiller la défiance de Daniel. Il eut l’air de n’y point faire attention et versa de nouveau A boire.
Bécassine reprit la parole.
— Vous étiez ce matin sous le portail de Saint- Eticnne-du-Mont ?
-Oui.
— On vous a remis cinq francs?
— Voilà quarante ans que je mendie, et pareille aumône n’est jamais tombée dans mon chapeau , je l’avoue ; aussi je paierai bien une autre bouteille de grand cœur pour connaître le nom de cotte excellente personne.
— Pourquoi faire?
ÏJ DANIEL LE
— Pour la mêler dans mes prières , matin et soir.
— Elle se nomme Lauretta.
Daniel frappa sur la table. Un éclair passa dans ses yeux.
— Garçon î une bouteille. Je ne me suis pas trompé, c’était elle fit le vieux , vagabond en lui-même.
— Eh bien ! c'est ello qui vous les a donnés, continua Bécassine.
— Qui elle?
— Cette petite coureuse d’aventures d’autrefois, fille ou femme entretenue aujourd'hui.
— Que Dieu la bénisse! fit Daniel.
— Vous l’avez nommée, dites-vous?
— Lauretta.
— Lauretta ! En effet , je l'ai connue autrefois, elle faisait partie d'une troupe de chanteurs dans laquelle j’étais bassetaille.
— Comment! c'est vous qui êtes monsieur Claude? s'écria Bécassine , heureux de trouver un joint qui le menait droit A son but.
— Moi-même, camarade! Ah! c’était le bon temps alors.
— S’il en est ainsi , continua Bécassine, vous avez dû connaître un nommé. . .
attendez donc. . . un nommé Jacques. . .
— Jacques Daniel , répondit le vieux vagabond avec indifférence.
— Lauretta en parle quelquefois comme d’un garçon intelligent, mais vculc; comme d'un songe creux qui aurait passé sa vie à regarder courir les nuages, à voir se lever ou coucher le soleil, sorte de révnsfcier qui lisait beaucoup et ne travaillait guère, dont toutle mérite était do savoir borner ses besoins.
— Le port mit est assez ressemblant , répondit Daniel.
— Malgré ça , madame de Bourgneuf, car les amis de M. le comte la nomment ainsi, madame de Bourgneuf semble avoir conservé un souvenir particulier pour ce garçon-là?
— Oui, dit le vieux vagabond, l’emploi de ce Daniel , de ce chenapan , comme vous disiez tout à l’heure , était de ramasser effectivement les sous qui plcu-