LIVRE TROISIÈME
En justitianl Venise de suivre Charles-.VIbert, Manin justifiait Charles-Albert de reprendre les armes. Les accusations d'une partie des révolutionnaires contre la sincérité du roi de Sardaigne étaient injustes ; la version des réactionnaires, qui le représentaient comme forcé k la guerre par la faction démagogique, ne lui était pas moins injurieuse et n’était pas mieux fondée. Charles-.VIIiert ne recommença point la guerre par peur de l’émeute ; il tira l’épée [lour venger son honneur et celui de l'Italie, et pour sertir, a tout prix, d’une situation intolérable. .Malgré les rétrogrades (codiiii) et le vieux parti de l’isolement piémontais, qui craignaient la victoire-, malgré les hommes spéciaux, qui l’espéraient ))CU, dans l'état d’ébranlement où était l’armée encore trcs-iiisiiflisamment réorganisée ; malgré les hommes jmlitiques de l’Italie centrale, qui n'étaient pas prêts encore k faire intervenir sérieusement dans la guerre Rome et la Toscane, il marcha au combat comme on marche au martyre. Avec une forte résolution et une faible espérance, il parut avoir le sentiment que la défaite même, si l’on succombait , conquerrait l'avenir.
Manin rentra dans la lutte, sinon avec des pressentiments aussi sombres, du moins sans illusion sur l'immensité des dangers et sur l’inégalité des chances.
Le peuple et l’armée , autour de lui , étaient tout k la joie de l’action. La nature confiante des Vénitiens s’épanouissait -, les troupes, harassées de longs mois d’attente oisive parmi les lièvres des lagunes, retrouvaient, k l’idée d'entrer en campagne, une force, une santé, une ardeur exaltée jusqu’k rivresse.
Le 19 mars, le commandant en chef porta son quartier
gciiéral a Chioggia. Le général vénitien devait refonler les Autricliiens de la côte, couvrir les opérations qu’entreprendraient les Romains pour chasser l'ennemi de Ferrare, puis revenir prendre part h la campagne des IMémontais en Lomliardie. Une division navale, forte de trois corvettes, deux bricks et un bateau à vapeur, devait, pendant ce temps, se joindre à l'amiral Albini pour nettoyer l’Adriatique et peut- . être faire une diversion sur la côte d'istrie on de Dalmatic en faveur des Hongrois. La Hongrie, qui avait semblé près de s’aifaisser sons le joug autrichien après la chute de Vienne, s’était relevée ])ar d'éclatants exploits , et sa formidable résistance rendait maintenant un point d’appui extérieur à l’Italie.
Un premier engagement eut lieu le 21 mars^ moins de trois cents Lombards et Romains barricadés, sans artillerie, dans le village de Conclié, eu avant de Rrondolo, soutinrent cinq heures durant l'attaque d’un millier d'Autrichiens et de trois canons. Ils se retii'èreul enfin en bon ordre. I>e surlendemain (23 mars), ils revinrent, sous le commandement du major lombard Sirtoji, avec un faible renfort de deux cents hommes et deux pièces de canon, et ils repri-» reut Gniebé a la baïonnette. Parmi les cris accoutumés de Vive l'Italie! Vive ta guerre! on entendit des cris de Vive la mort !
L'armée attendait le signal de marcher en avant. Quant au |>eiiple, son attente était toute vers Milan. Du 20 mars, jour où avait expiré la dernière prorogation de l'armistice, jusqu’au 23, Venise vécut dans une fièvre ardente. L’anniversaire du 22 mars fut célébré avec une exaltation que Manin
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tempéra par de graves et austères paroles ' , Le 25 , se répandirent de triomphantes rumeurs. On disait Radetzki en déroute, les PJémontais dans Milan, la Lombardie levée en masse, Radetzki coupé d'avec le T) roi.... Pendant trois jours, la population courut la ville comme en délire; on s’embrassait sur les places et dans les rues; au milieu de la nuit, la musique militaire faisait retentir la place Saint-Marc du chant de la ManeilUiue!...
Le 28, des lettres i>articulières de Turin apportèrent les écrasantes nouvelles de l’échec de Charles-Albert à Mortara, de son entière défaite a Novare , de son abdication en faveur de son fils et de son départ du Piémont!
La première impression fut la stupeur; le premier mouvement, la stu()cur passée, fut de courir à la place Saint-.Marc, encombrée, en peu de moments, d'une foule qui, suivant sa coutume dans toutes ses détresses, appelait à grands cris « son père -Manin! »
K La fui de Venise dans cet homme , » dit un témoin étran-
* « Au moment où nous ct^lpbrons cette fôte patriotique, sur d'autres points du pays on combat pour la sainte cause qui remplit nos coeurs.
w Notre joie doit doue être sérieuse et calme, comme, il conv ieiit à un peuple qui se rajq>cUe un acte glorieux, i>our se préparer à d<*s actes plus glorieux encore....
* Tenez-vous pré{»arés à toutes les chances de la guerre; ne vous laissez ni emporter à de puériles bravades dans la bonne fortune, ni abattre dans la mauvaise.
U La guerre exige des sacrifices; elle exige la tranquillité intérieure, la roallaoce n^^iproque , la plus entière concorde , un silence absolu sur les opérations militaires.
» Les bureaux d'cnrèlejitent sont ouverts : ou ne peut mieux fêter le 72 mars qu'en s*cnr61ant pour la défense de la patrie.
>» Vive la guerre! • Haccolta, t. VI, p. 4Si.
gcr, « était entière, absolue, inconcevable Le peuple semblait lui attribuer l’omnipotence et l’omniscience , et le croire capable de garantir Venise de tout péril et de la relever de toute calamité *. M
Aux longs cris : « Dehors Manin (Jiiori Manin) ! la fenêtre du palais s’ouvrit enfin, et le dictateur parut h son balcon accoutumé. Ses paroles furent brèves : il renvoya le peuple aux bulletins que publierait le Gouvernement, qui n’avait point encore d’informations officielles j mais sa physionomie grave et triste annonçait assez qu'il croyait aux plus grands malheurs. Le ]>cuple s’efforçait encore de douter; mais la pâleur des visages et le sourd murmure des entretiens k voix basse attestaient que la triste vérité s’enfonçait comme un glaive dans les cœurs. La ruine de (iharIcs-Albert semblait le présage de celle de Venise ; la ruine de Venise semblait , pour chaque Vénitien, la ruine de sa famille, de scs enfiints, l'anéantissement de tout bien public et privé.
Ce fut une terrible nuit, plus terrible peut-être que ces nuits qui , plus tard, furent éclairées par la pluie de feu des bombes autrichiennes! Trois sombres journées les suivirent ; les feuilles piémonfaiscs vinrent confirmer les affreuses nouvelles; enfin, le 1" avril au malin, Venise, en s’éveillant, vit au coin de scs rues un bulletin officiel qui ne (>crmcttait plus ni doute ni espérance.
Il était trop vrai! Charles-Albert, le 20 mars, entrait eu campagne ; le 23, tout était perdu. Accusé d’avoir mal dirigé
' « Il ne l’a jaroaia trompée et n’en a jamaia abuaé , » ajonte le narrateur.
’ Flagg , t. II , p. 209 . Noua ne faiaons que traduire, eu l’abrégeant, le beau récit de M. Flagg.