‹ Daniel ManinChapitre 112 sur 185 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

resque, fils du ciel cl de la mer des lagunes, créateur des formes de la féerique cité à laquelle nulle autre ne ressemble sur la terre, en inspirant à Venise l’amour de l’éclat et du mouvement, n’altère eu rien scs solides qualités, mais ne s’éclipse jamais dans les jours les plus sombres Les solennités religieuses ne cessèrent jamais d’être célébrées b leurs dates ordinaires durant tout le siège. Les horreurs mènaes de la guerre devenaient occasion d’autres solennités et de spectacles nouveaux : revues , consécration de bannières , processions extraordinaires*, obsèques des morts tombés pour le |)atric. Manin était bien obligé de prcmlrc sa part des [u'incipales cérémonies,- et le i>euplc, saisi par le contraste même de sa simplicité, regardait avec respect ce petit homme au costume sombre, marchant gravement en avant de l’Assemblée, près du vieux général à la haute stature et ’a l’éclalanl uniforme.

Telle fut celte fête de saint Marc, le 2.') avril, b la suite de laquelle Manin, du balcon du palais, jeta au peuple ce cri d’espérance indomptable si bien d’acconl avec ràme de Venise :

• • Quand le consul Vasseur arriva à Venise , en voyant ces beaux jeunes i;ons aux tuniques de \olours, aux cliapeaux eiii|)anarhé8 , aux ërliarpes éclatantes, parader sur la place Saint-Marc, il conçut d'abord une assez mauvaise opinion d’eux et les prit pour des héros d’opéra; il dut bientôt revenir sur leur compte. Ce fut cette jeunes.se qui fonna rindomptable compagnie a

et Moro, et qui défendit Malgliera.

* Celle, par exemple, qui eut lieu à l’occasion de l’exposition de Tiinage de ja Vierge , peinte, sui\ant la tradition , par l’apôtre saint Luc.

Il Citoyens,

» Qui pereiste vaincra l

» Nous avons persisté, et nous binerons!

» Vive Saint-Marc!

» Ce cri , qui durant tant de siècles a couru sur les mers , » nous le crierons encore!....

» Sur la mer! sur la mer! ^ la merl... ' »

Cette voi.x de la grande Venise d'autrefois, qui éclatait par la bouche du successeur des doges, l’héroïque, mais faible Venise nouvelle ne fut pas en état d’y répondre ; elle ne put , aux jours de Manin , reparaître sur les mers!... du moins, elle fut fidèle h l'autre parole de son chef : elle penuta'.

Elle persista sans emphase, sans excitation fébrile, sans lamentations. .Même dans l'excès du péril, jusqu’à ce que la cité soit sous le coup du suprême malbcur, la tristesse ne descend pas sur Venise. Ce petit monde de la lagune se suffit à luimême et ne change rien à sa vie de tous les jours. Rien n’y rappelle la pensée d’une ville qui touche à la famine ou à l’assaut. La musique retentit chaque soir sur les canaux, gli^e avec les gondoles sur les eaux tranquilles, anime les bruyants cafés de la Piazza; la foule prolonge scs promenades des soirées

' RaccoUa, I. VII, p. 134-, — Flagg, t. II, p. 261.

’ M. A. de La Forge (t. II, p. 173) raconte que, le lendemain de la Saint- Marc, Xlanin alla visiter ITiôpital civil. Comme il s'approchait du lit d'une vieille lemine qui se mourait et lui adressait quelques paroles de consolation et d'espérance, elle le reconnut, le regarda rivement, et, dans un suprême effort : « Bien plus que ma vie , dit-elle , c'est la liberté de l'Italie que je désire. » Il lui lialsa la main avec respect. Peu de moments après, elle evpira.

Page 1