‹ Daniel ManinChapitre 133 sur 185 · LIVRE OL'ATRltME · texte numérisé non relu

LIVRE OL'ATRltME

La foule émigrante encomlira le palais iliieal qu'on lui avait ouvert, les cours «les palais, les (tortiques et les eloitn's des églises, les galeries ouvertes; d’au! res allèrent chercher asile dans la (iindecca, rancien quartier des juifs, ou dans des Iles plus éloignées et jusque sur les navires de la lagune. On vit bientôt un émouvant spectacle. Tandis que le gros des réfugies aifluait sur la place Saint-.Marc et aux envirous , une autre |)opulation descendit à flots de l'extrémité orientale de la ville , dn quartier entre l'arsenal et le jardin public planté jadis par les Français. C’étaient les Cauellani qui venaient chercher leurs anciens ennemis les ISicoloUi, chassés dn Canareggio et de Santa-Croce par les Immhes et les boulets rouges ; ils venaient leur offrir de partager avec eux leurs demeures abritées contre les fureurs autrichiennes; ils emmenèrent huit cents familles dans leur setiiere du Castello. I.e chef du quartier {capo di «Mt/ere) donna sa maison et s’en alla loger avec les soldats.

Maints traits signalés de mépris de la mort, durant cette terrible nuit , s’étaient détachés sur ce fond commun de courage tranquille. C'est un homme endormi qu’un boulet réveille eu bouleversant son lit; il le fait refaire et se recouche. C’est une jeune tille qui ramasse un Iroulet qui est venu rouler h ses pieds ;i« Quand je serai vieille », dit-elle, « j’en aurai k raconter! » Une autre, au contraire, ne comptait pas vieillir; comme elle faisait une emplette : « Donne-moi, » dit-elle, « ce qui me revient, avant que nous allions tous sous terre. » Un fils pressait sa mère de quitter leur demeure de famille : « Ici, » répond-elle, <t ici je suis née, ici je veux mourir! » Une femme {toriait d’un bra.s un pelit enfant, de l’autre main un boulet. Un passant lui offre du boulet- cinq livres : « Pas

ÏO.

DANIEL SIAMN.

pour niiquaule ! « secrie-t-clle. Un petit garçon, l’œil en feu, les |K>iiigs serres, disait à sa mère : « Ah ! si mon père vivait I — Ah ! si tu étais grand ! » réi>ond-elle

L’état-major du premier cercle de défense eut droit de dire, dans une proclamation, ’a un tel j)euple : « Peuple vénitien, si tes aïeux sortaient de leurs tombes, ils te reconnaîtraient comme leur digne deseendant ! »

Les quartiers abandonnés avaient été occupés par la gartle civique. Le lendemain matin , beaucoup d’habitants revinrent , les uns pour chercher leui's provisions ou leurs meubles , les autres pour reprendre tranquillement leurs occupations. Dans tout le fracas de la nuit, une seule personne avait été atteinte, et l’on était fort rassuré. 11 y eut des gens qui vécurent désormais avec indilTérence parmi le craquement des murailles et l’écroulement des toits, durant tout le bombardement. Plusieurs y périrent, peu néanmoins; peut-être pas le vingtième de ce qui fut tué, entre assiégés et assiégeants, dans les ouvrages d’attaque et de défense.

Le feu de l’ennemi , un peu ralenti , le matin du 30 juillet , devant les vigoureuses ripostes des batteries vénitiennes, se ranima et ne cessa plus. La dévastation s’étendit dans les plus belles parties de Venise ; on voyait s’elTondrer mainte haute cheminée, tomber eu débris plus d’un balcon de marbre sur le grand canal. Nombre des habitations splendides de ce canal sans pareil finirent par recevoir de dix ’a quarante boulets; les Vénitiens furent fidèles jusqu’au bout à leur caractère : les propriétaires qui n’avaient pas reçu une dizaine de ces

' lUpport de Tommaeeo, ap. Raccolla, etc., I. YllI, p. m-jos.

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