LIVRE QUATRIÈME
têtes ces infortunes, il ilépend toujours fie nous de garder inviolé l’honneur de notre cité. A vous de conserver ce patrimoine a vos lils jusf|ii’à des temps meilleurs, pimt-êlre bien proches! .V vous cette grande (eiivre, fans laquelle nous tomberions en proie aux sarcasmes de ces hommes qui cherchent toujours a mettre le tort l'a où est le malheur. Qu'un .seul jour Venise cesse d'èlrc digne d'elle-même, et tout ce que vous avez fait jusqu'ici sera perdu!
» J'ai donc prié la milice citoyenne, déjà brisée de tant de fatigues, déjà frappée de tant de souffrances, de se rasstîmhler ici autour de moi comme en réunion d’amis, comme en conseil lie famille; je la prie, je la conjure île persévérer avec un zèle, s’il est iK)Ssil)le, plus grand encore.
» Le nom de la garde civique de Venise restera honoré dans ITiistoire.
O .... La garde civique n’est point tin pouvoir politique, mais, toutefois, la garde civique est le peuple-, c’est elle qui a établi cl proclamé le Gouvernement du 22 mars. I..’A8scmblce des représentants, qui est le pouvoir légal par excellence, a cru devoir m’imjioser une charge écrasante, que tous les autres ont refusée; mais, fi la garde civique n’avait plus cette conliance dans ma loyauté (je ne parle pas du reste), cette < conliancc qu’elle a eue si longtemps, il me serait impossible de supiKirter davantage le fardeau d’un pouvoir ui désiré ni désirable....
» Je diunandc franchement k la garde civique : A-t-elle conliancc dans ma loyauté ? »
Garde civique et peuple éclatèrent en un cri immense, suivi de longs et passionnés applaudissements.
Manin reprit :
« Cette inébranlable aflcctioii me perce le cœur : elle rend pour moi plus cruel encore le sentiment de ce que souffre ce peuple!... Vous ne pouvez plus vous reposer sur mes forces ni sur mon intelligence; mais mon amour profond, passionné, impérissable, eomptez-y éternellement! Quelles que soient les épreuves que la Providenee noos réserve, vous pourrez peutêtre dire : Cet homme t’est trompé; mais vous ne direz jamais ; Cet homme notu a trompés !
— Nonl non! jamais! » répond la foule entière.
« Je n’ai jamais trompé iH'rsuiinc ; je n'ai jamais donné des illusions que je n’avais pas; je n’ai jamais dit d’es|RM'er quand je n’espérais |)asM... »
II pâlit; sa voix s’éteignit; il ne put aeliever : une violente douleur de cœur lui cou|>ait la respiration. Il quitta le balcon en chancelant, rentra dans la salle du conseil et se laissa tomber h terre, pleurant â chaudes larmes et battant le plancher de^s poings : « Un tel peuple! » s’écriait-il; « avec un tel peuple, être réduit li se rendre * ! »
Tout ce qu’enfermait celte âme, où s'étaient concentrées les douleurs d’un peuple entier, déliordait dans ce tragique moment.
Plus tard, on voulut fausser le sens de ses tristes paroles : Cet homme s’est trompé ! Il s’est trompé, a-l-on dit, en faisant
' Raecolta,t. VUI.p. SJ9. — Notes nunnacrites de Manin.
* Journal manuscrit de Pexzato.