‹ Daniel ManinChapitre 15 sur 185 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

des forces matérielles de l’Autriche, les défauts de caractère, de situation, de ressources, d’expérience^. qui mulciit si diOicile l'actiou commune des populations italiennes et le succès de cette action. 11 ne croit pas la rc’volution italienne possible, à moins d’une révolution en France' ou dans l’Allemapne même.

Eu attendant les chances de l’avenir, il repousse donc comme un crime l'insurrection immédiate, qui ne fait que sacrifier des vies précieuses; mais en même temps, nous l’avons dit, il ne croit pas que l’opposition léjuale puisse obtenir du dominateur étranger une réforme sérieuse et nationale. — Sciai t-il enfermé dans une impasse? — Non ; car il ne s’est point proposé la révolution à jour fixe, et le temps peut et doit modifier les termes du problème r s’il ne fait la révolution, il l’aura préparée; la révolution arrivant en France ou en Allemagne, l’insurrection italienne deviendra possible; la révolution ext(‘rieurc se fai.sant attendre*, l’opposition légale servira toujours a former le peuple et à obtenir quelques concessions qui fortifieront l’esprit public sans l’apaiser. Si , contre toute prévision, contre toute vraisemblance, l’Autriche accorde une constitution sérieuse, une réforme nationale (nous verrons tout à riieure ce qu’il entend par là), on l’acceptera loyalement, et

' Il jugeait Pt dp\ait jugor sur cp qui était , non sur ro qui aurait pu étro; sur la politique adoptée par le roi laOuis^Philippe , non sur la politique dif* férente qui fut plus d^une fois conseillée à ce piince dans sa propre faïuille. En 1847, un général, qu^animait une (lensée toute française, Tint d^Afrique 4rouvcr le roi : Vne crise politique est iinininente en France; une grande

diversion au dehors peut seule la détourner et raffermir la dynastie : il faut faire la guerre à PAulriche et jeter Pamiée d'Alger en Italie. » Le roi le traita d'insensé et le ronvo)a à son poste.

l’oii s’en remeUi-a ’a la force des choses de compléter un jour l’affranchissement par l’entière indépendance.

Sans cette clef de la politique de Manin , on ne saurait .saisir un des traits les plus originaux de sa physionomie : le mélange extraoixlinaire d’une habileté comparable à celle des plus profonds diplomates de l’ancienne Italie, avec une droiture et une franchise dont il ne se départit jamais, même \is-à-vis de l’étranger, de l’ennemi. Ne réservant que ses sentiments intimes, que l’avenir et le but (inal, il dit toujours a ses adversaires la vérité du jour, la vérité sur les faits, le but immé-tliat de ses actions.

Nous le verrons bientôt k l’oMivre dans l'action ouvertement politique.

Nous ne retracerons |K>int les débats relatifs au chemin de fer lombardo-véïihien et aux querelles de Venise et de Trieste ' , débats où le gouvernement autrichien avait pour auxiliaires les banquiers viennois et les armatcui'S triestins, ses associés dans l’exploitation de l’Italie’. Le cabinet de Vienne linit par dissoudre arbitrairement la Société italienne du chemin de fer;

’ M. de Bruck, qui devait être le représentant le plus caractéristique d'une nouvelle Autriclie et tant contribuer à transroruier le despotisme aristocratique de M. de Metternich en un despotisme semi-bourgeois, était alors directeur du Lloyd autrichien de Trieste et faisait grande figure dans la lutte contre les intérêts italiens.

> Ils n'étaient pas ses seuls associés : l’aristocratie aulriebienne employait 1111 autre procédé pour pomper l'argent de l'Italie : c'étaient ces fameuses loteries de Vienne qui firent tant de dupes en Kuro|ie. L'administration des toteries recevait en florins d’Auguste et payait en florins de Vienne , qui valent beaucoup moins que les premiers, sans avertir les étrangers de la différence. ( Voyci VBitloire de la république de Venise sous .Voiiiii, par A. de La Forge , I. I, p. lis.)

LIVKE PREMIER.

mais Maniii et scs amis avaient atteint leur objet : ils avaient réuni dans une action commune nobles milanais et bourgeois vénitiens; deux classes politiques s’étaient dessinées dans les deux centres de la Lombarde- Vénétie, et l’on entrevoyait une nouvelle Venise soulevant la pierre du tombeau de l’ancienne.

Tout le monde ne l’entrevoyait pas cependant encore : le calme apparent que conservait le peuple vénitien parmi la fermentation qui renaissait en Italie semblait apathie à des yeux prévenus. Venise avait étouffé le cri de son coeur devant le martyre de plusieurs de ses enfants, les frères Bandicra et .Moro, immolés sur ces plages napolitaines qu’arrose incessamment le plus pur sang de l’Italie. Pie IX était monté sur le saint-siège. On arrivait h I8i6 et 18i7, ces années d’illusions fiévreuses où la Péninsule entière réva et tenta une dernière fois l’alliance de la liberté et de la nationalité avec la royauté |K)ntincale de Rome; solennelle épreuve, d'autant plus décisive qu’elle fut abordée avec sincérité de part et d’autre, et qu’elle échoua non devant le ntaiivais vouloir des hommes, mais devant la nature des choses. Dans )a ferveur passionnée des régions italiennes non occupées par l’étranger, il y eut de dures paroles jetées k Venise, « habituée et résignée, disait-on, au joug autrichien. » Les hommes ardents des sociétés secrètes et des conspirations allaient jusqu’à accuser Manin et ses amis d’ouvrir au sentiment public un dérivatif pcriiioienx, et de sanctionner la domination autrichienne en lui faisant la guerre avec scs propres lois.

Manin , peu soucieux des imputations qui n’atteignaient que sa personne , mais touché au cœur par tout ce qui atteignait

sa patrie, ne modifia cependant en rien sa poiitiqnc , convaincu qu’elle était la meilleure , mais lui imprima un redoublement d’activité.

• Le transit de la malle de l’Inde , que Venise essayait de disputer à Trieste, le choléra, que l’Italie jugeait contagieux, par cela seul que l’Allemagne était anticoqtagioniste, l’idée d’une ligue douanière italienne, celle d'une association agraire (société d'assurance entre les propriétaires) des provinces vénètes , les congrès scientifiques, enfin, tout lui était matière d’opposition et d’action.. Le congrès scientifique italien, réuni b Venise en novembre I8A7, lui servit b délier la langue de cette génération muette qui, suivant l'expression d’un historien', avait succédé aux générations éloquentes de l’ancienne Venise. .V son art de diriger les débats du congrès et de faire jaillir la ))olitique de toutes les questions économiques, on put pressentir l'homme d’Ëtat sous le tribun nettement manifesté '.

’ M. A. de La Forge,

* Une aneolotc caractémUque redoubla sur ces entrefaites la popularité de Maoin. On peut voir dans le livre de M. A. de La Forge (t. I, p. 106 ) Thistoirc de Padovani , ce pauvre ouTrier infirme qui avait placardé sur la place publique scs plaintes contre le gouvernement, qui , disait-il , le laissait mourir de faim. Il avait espéré manger le pain de la prison; on lui donna celui de rhôpital des fous. Manin s'employa , avec sa vigueur et sa persévérance ordinaires, pour faire cesser cette iniquité.... « Les médecins, écrivait-il dans sa supplique au gouvernement , reconnaiaseot que cet homme est sain d'esprit ; mais ils n'osent insister pour sa mise en liberté , craiguant que cela ne contrarie les vues du gouvernement et de la police. J'ai, moi, du gouvernement et de la police , une meilleure opinion ; je n'admets pas qu'ils entendent créer des fous par décret. Si Padovani est coupable. Il y a des lois, i* Le gouverneur de Venise, le comte Palffy, impatienté de son obstination, s'écria qu'il faudrait n faire sortir Padovani de l'hépital des fous et mettre l'avocat Manin à sa place. » Le peuple de Venise en pensa autrement.

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