‹ Daniel ManinChapitre 16 sur 185 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Lui , pourtant , ne se connais-sait pas encore clairement luimême. « Si notre patrie était libre, lui disait un jour sa femme, tu serais ministre 1 — Dieu m'en garde! ma vocation est l’opposition. » N'ayant pas le désir du pouvoir, il ne s'en croyait point l’aptitude. Plus tard , dans l’exil , lorsque nous le pressions de distraire le tourment de ses souvenirs en les écrivant : « Je ne peux pas écrire, » répondait-il avec un de ces sourires rapides et charmants qui parfois Hluminaient les ombres habituelles de son visage , « je ne sais rien faire ■, je ne suis bon h rien qu’à gouverner les hommes. »

La vérité était dans cette saillie ; Dieu lui avait mis le signe du commandement au front.

(!e fut sur ces entrefaites qu'il versa son âme dans une page digne de mémoire, composée à l'occasion d’un écrit du comte Jablonowski, gendre du gouverneur de Venise, qui exhortait les Italiens à la résignation : ces quelques lignes pouvaient servir d'antidote à une œuvre plus illustre, au livre si touchant, si vénérable, mais si dangereux dc Pellico !

« RÉSlGN.\TIOx\.

» C'est la mode de prêcher la résignation.

» Je distingue : il y a deux espèces de résignations i l’une vertueuse et virile -, l’autre lâche et digne des bêtes.

» L’homme fort, quand le malheur l’accable, cherche les moyens d’y porter remède. En trouve-t-il un? En dépit des difficultés, il se met h l’œuvre et il s’y acharne, allègre, vigoureux, plein d’énergie et de ténacité. C’est seulement

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quand il a la certitude qu'aucun remède n'existe qu'il se résigne. C’est la résignation virile.

» Le lâche, quand le malheur l'accable, se laisse abattre et ne pense point aux moyens d’y remédier. Pour faeiles et spontanés qu'ils St' présentent a son esprit, il ne tente rien, il ne veut pas se fatiguer, il ne veut pas s'exposer, il se résigne : c’est la résignation de la bête.

» Ainsi la résignation est vertueuse et virile dans les maux manifestement sans remède^ elle est lâche et stupide quand on peut, par quelque moyen, s’affranchir de ces maux.

» Dans l'individu, la résignation peut souvent être vertueuse ; dans une nation elle ne l'est peut-être jamais, car le malheur d'une nation n'est peut-être jamais sans remède.

» Pour combattre le malheur d'une nation , on peut employer toutes les forces intellectuelles, morales et physiques de tous les citoyens; et, si la génération qui commence l'œuvre généreuse ne parvient pas 'a l’accomplir, d’autres lui succèdent, qui la conduisent h bonne fin, car les nations ne meurent pas.

» C'est pourquoi celui qui conseille aux nations de se résigner conseille une lâcbeté, et les nations qui se résignent sont lâelics. «

Les événements prévinrent la publication de cette pièce remarquable, et Venise et l'Italie, sans la connaître, en appliquèrent bientôt les principes '.

Manin leur en montrait de plus en plus l’exemple.

Les lois autrichiennes recélaient une arme plus redoutable

' Ce morceau, retrouvé dans les papiers de Manin , a été publié récemment l>ar M. Kmest I^ouvé dans Vindipfndente de Turin.

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