‹ Daniel ManinChapitre 159 sur 185 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

alliance qui puisse ûire complète et permanente sans que l'nn (les deux alliés soit sacrifié à l'autre. Il s'efTorçait de préparer ]iar ce rayonnement sur les individus la réalisation de ce mot sorti (la fond de son âme : « Je compte encore sur la F rance ! » Ce qu'on donnait à lui et k sa patrie, il le rendait du reste amplement. Combien ont élé fortifiés, calmés, retrempés par son induence vivifiaiilc! Comme il purifiait l’atmosphère de tout sophisme, de toute maladive cxa('ération! Comme il dissiiiait les nuages des esprits, habituait chacun à éclaircir sa pensée, 'a régler son activité! Comme il savait écouter et enseigner, lirei’ de chacun tout ce qu’il peut donner, apprendre de tous et k tous. Nous n'avons rien connu qui ressemblât à sa brève et substantielle conversation, où toute parole était un fait; c’était bien le verbe, la parole-action!

(infirmant les forts, il avait ce don précieux de relever les faibles et ceux qui ont failli, par ce qui leur reste ou de viril ou d'honnête. Habitué k gouverner les hommes par le procédé inverse de la politique vulgaire,- par les bons c(ités de la nature humaine, cet homme d’État si habile ne touchait pas un ressort que n’eût avoué le plus rigide moraliste. On peut dire qu'en sa personne le (lalriotismc italien du dix-neuvième siècle expiait le patriotisme italien du seizième; la politique de Manin était celle de l’espérance et de la vie; la politique de Machiavel avait été celle du désespoir et de la mort!

n y a une indulgence banale qui ne sait nî haïr le mal ni s’enflammer pour le bien ; une compréhension inerte qui expli(jue tout et ne détermine rien ni 'à rien. L'indulgence de Manin pardonne le passé, mais 'a condition des services à venir; son ample compréhension embrasse tout, mais pour

tout coordonner cl toul mcUrc en action. Il est, sur toute c’ioso, l’esprit anti-sectaire. La décoration de son cabinet de travail est le reflet de sa pensée : les murs sont tapissés des portraits de tous les hommes, Italiens ou étrangers, qui ont sej-vi ou voulu servir l'Italie, n'importe de quelle façon ni à quel moment de leur carrière : Lliarles-.Mbert est l'a en face de .Mazzini, Garihaldi en face de Gioberti, Montauelli pri‘s de d’Azeglio, rarclievè(|ue de Paiis' auprès d Edgar Ouioet'. On peut dire que rùme de Manin sc manifestait pleinement en deux choses, cette représentation de l’Italie unie dans la |)crsonno-ile tous ses fils, et les hauttu» maximes que nous retrouvons éparses dans les notes écrites ùurant l'exil ; celles-ci surtout :

« J'entendo dire par beaucoup de gens que l’insuccès du grand mouvement italien de 1848 doit être attribué à la loyauté, ’a la modération, h la générosité que nous avons montrées envers nos ennemis. Je crois que c’est l'a une erreur, et qu’elle est pernicietise.

» Nous ne rlevons point nous repentir, mais nous glorilier, de nous être montrés loyaux, modérés, généreux, même envers nos ennemis. Dans la défaite matérielle cl réparable, le sentiment intime de notre supériorité morale devient un soutien et une force.

» Des moyens que le sens moral réprouve, loi's même que matériellement i!s seraient utiles, tueraient moralement. .\u-

* Nons rlioisisson» ce dernier nom , entre les persoiinases poliliqucn français, partirulièremeiit à cause de la liaute estime que portait .Manin au livre d'Edssar Quiiiet : fe.t Ki'ioluliom li'Ilafie; il rrp<‘tait souvent que jamais français n'avait compris ainsi l’Italie.

LIVUE CIXOLIKME. 3C5

cune victoire ne mérite d'être mise in balance avec le mépris de soi-même.

Il Quand même , ce que je ne crois pas , on ent pu vaincre par des moyens que le sens moral réprouve, la victoire eût été achetée trop cher; elle n'eût été ni vraiment utile, ni d'un cITet durable. »

Manin aimait la France ; il lui avait tout pardonné; il l’aimait, non pas uniquement pour ce qu'il espérait d’elle, mais pour elle-même; il sonfTrait, autant que nous, de tout ce qui l'abaissait , de tout ce qui la matérialisait et altérait son génie. Que n’eût-il pas donné |)our nous guérir de nos perpétuelles alteniatives d’emportement et d’alTaissement ! L’esprit de découragement et de démission de soi-même était la seule chose qui lui fût peut-être encore plus antipathique que l'esprit sectaire. Il prôchnit infatigablement l'action coniiniie et persévérante, et condamnait sans rémission l’abstention [wlitiqne. « Il y a toujours à faire », di.sait-il. 11 l avait bien prouvé L Ni langueurs, ni témérités! Ne négligeons pas les petits succè-s ni les efforts de chaque heure ; ne rêvons pas toujours les grands chocs épiques, et ne dédaignons pas le détail nécessaire, la prose de la guerre.

» Il y a en politique, comme à la guerre, des esprits ardents qui ne comprennent rien aux marches et contre-marches, aux embuscades, aux feux d'avant-postes, et qui demandent toujours a cor et a cri des batailles rangées. Le peuvent être de très-bons soldats , mais ce seraient , ’a coup sûr, de trits-mauvais capitaines. I.e bon capitaine ne livre bataille que sur un bon terrain : jusqu'h ce qu’il l’ait trouvé , il manœuvre, il escarmouche, il harcèle l’enucmi; car, en |>oli-

DANIEL ilANIN.

tique, romme à la guerre, ce n’est pas le combat qui est le but, c’est la victoire*. »

Passionnément attentif k nos mouvements intérieurs, sans s’y mêler de sa personne, car ses principes lui üiterdisaicnt toute immixtion active dans les querelles intestines du pays qui lui donnait asile, il ne voulut jamais quitter la France. Sûr de trouver partout estime et respect, il n’eût pas retrouvé ailleurs qu'en France de si vives affections ni de telles alTiuttés morales^ mais ce n’était |>as l'a son motif essentiel: il ne voulait ]>as quitter la France parce qu’il était convaincu que, la seulement, encore et toujours, il était possible d’obtenir de grandes choses jxHir sa patrie et pour rEuro|)e nouvelle ; que l’Angleterre ne donnerait probablement jamais au dcl'a d'un appui moral, très-important h conserver ou ’a recouvrer, mais ne pouvant sulfire; qu’il y avait peu îi espérer de l’Allemagne contemporaine, chez laquelle (la triste exprience de l’assemblée de Francfort, en 1848, avait trop semblé le démontrer) l’orgueil, la rancune, l’esprit d’envahissement et l’esprit sophistique avaient presque étouffé le sentiment de la justice internationale.

L’Italie ne pouvant s'affranchir que par le concours de la France, la France ne pouvant ressaisir sa grandeur, sa véritable assiette européenne, que par le concours de l'Italie, telle était donc la vérité qu’il s’agissait de persuader à la nation française. Manin pensait qu'un homme énergique, hôte respecté de la France, la connaissant bien et sacliant comment on lui parle , irouvait exercer sur elle , dans un jour de

* Notm manuscrites de Manin.

Page 1