LIVRE CINQUIÈME
crise, une influence décisive cl la rcs(nidrc à agir |)our ellemême et pour le monde, r Quand la France se lève, pensait-il, il faut se liâter de la meltre en marche. Son j)remicr mouvement est admiralile. Si on le lai.s.se s’arrêter et tourner sur luimême, si on laisse le temi» au doute, à l’esprit critique et négatif de reparaître, tout est perdu. Il faut se hâter de la comproviettrr dans le hien et dans le grand ; une fois en action, elle ne reculera pas. »
Il rêvait cet appel h la France dans des conditions trèsdiverses, ayant, (piant ’a ces conditions, des sympathies, dt's préférences, mais point de parti pris absolu. Le républicain qui avait déjh une Ibis accepté, qui allait accepter encore la royauté comnrt' instrument de salut pour son pays, ne pouvait être plus exclusif dans ses alliances au dehors; fidèle au principe de réserve, sinon de neutralité, qu’il s’était posii relativement ’a nos alTaires intérieures, il eût traité, nous ne dirons pas indifl'éremment , mais résolùment , avec le gouvernement populain^ (que de fois il rêva de, relever sur le pont Neuf la table sacrée des enrôlements et d’y app«'ler les volontaires aH nom de l’Italie!) ou avec un tout autre gouvernement, ne discutant pas la forme quand il s’agissait de l’action extérieure , pourvu qu’il trouvât le foml, c’est-à-dire la volonté d’agir. Unité absolue dans le but, diversité dans les moyens.
De ces hautes |»ensées d’avenir, d'un avenir, hélas! qu’il ne devait pas voir, il lui fallait retomber incessamment dans les dures nécessités de la vie matérielle. La faible somme emportée de Venise, déjà bien réduite par la traversée, ne jwuvait assurer la subsistance d’une famille; résolu à ne rien accepter ni de l'alTeclion privée de ses nouveaux amis, ni de la sym-
DANIKL MAMN.
palllie [(oliliqiie, à ne rien devoir ni aux goiivcrnémeuls i aux particuliers , le successeur des doges chercha dat riiumblc profession de maître de langue italieiuic des moyei d’existence pour lui et les siens. Une autre main a tracé I |K)ignant tableau de Tillustrc professeur s'épuisant aux course immenses de l’ai'is, par la froitle humidité de nos hiveif |>armi les atteintes fréi|uentes d'une alTection de vessie et h progrès d’un mal plus menaçant, de la maladie de cœur!...
cause qui avait donné naissance a ce mal était cncoi celle qui en activait le développement; c’était la doiilei intime qui avait empoisonné sa vie, ralTreusc situation de ! fille. Pauvreté, soulfraucts pei.sonnelles, tout cela n’eût et rien pour lui sans les émotions cruelles qn'il retrouvait à sc foyer. Est-il quelque chose de comparable ’a cette angoist d’un père qui voit souffrir son enfant sans soulagement, sai espoir et presque sans relâche? Et quelle enfant!... Elle i faisait avec, sou pî-re qu’une seule âme ! « Dès qu’elle eut ciu ans », disait un jour Manin, « je m'aperçus que nous iioi comprenions! » Initiée à toutes ses pensées, adorant comn: lui ritalic, elle était devenue pour le père comme une ima^ vivautc de sa malheureuse patrie , ainsi que Béatrice avait éi pour le poète de Florence la voix et la vision de la patr immortelle' . L’élévation de l’âme d’Emilia et la rare distim lion de son esprit sc peignaient sur ses traits lins et réguliers cette forte et pénétrante intelligence , visant toujours à la ra
' .Noua rrIrouTons relie pensSe bien evpriiiiée dana la brochure i M. H. Caetille : Danirle Manin; il rile le mot suivant de Manin, pariant i ses projeta sur l’IlaUe, après la mort de sa fdlc. • J’ai des heures de doute.. Je voudrais, ai nm 611e me voit IS-liaut, savoir ai .elle m'ajiprouvel »
uvnE ciNyuiicME.
SOI) de toutes choses, h l'absolu, au parfait, siiigulièrcmcDt jiortée aux formes méta|>hysi(]ues cl mathématiques , s’associait 'a un naturel charmant et à toutes les nuances, à toutes les délicatesses de la sensibilité féminine. C'était nu miracle (jne la con.s«*rvalion et l'accroissement de ces rares facultés à travers les crises toujoure plus fréquentes, toujours plus impitoyables, de rétraiipe et terrible affection nerveuse qui l’cnvcloppait de ses verli(,'cs ! L’âme semblait grandir à mesure que s’usait son enveloppe mortelle, et ce contraste redoublait le tourment du père
Il subsiste de cette longue torture un bien douloureux monument, un triste journal où le |R-re consignait, presque heure par heure , tous les incidents de la maladie de la flllc ; sur la première page est ce titre :
Al/a mia tanta marlire '
La mort allait être pour elle un bienfait, et pourtant eHe eût voulu ne pas mourir : elle savait qu’un sourire d’elle, dans les courtes trêves que lui laissait le mal, consolait de tout son pÎTe et le rendait, pour quelques instants , à lui-même , à son heureux et charmant naturel, brisé par le malheur, b sa naïve
' l’ne lettre de Béranger atteste rimpressioii que prtMluisil cette situation cruelle sur le grand |M>éte qui a doiii>é à Maniii tant de marques de sympathie et qui Pa précédé de quelques semaines dans la tombe.
« .... Ce qui nPafflige plus encore , eVst Manin. J*ai eu le spectacle de sa » maltieureuse tille dans un état que je ne >ous décrirai pas; il m"en a trop N coAlé de le décrire à Bretonneau. Au milieu de pareilles douleurs, concevex* • vous que riiitelligence reste intacte? Concevei-vous cette pauvre fille se » préoccu|iaiit du mal que son mal fait à son evcellcnt père, le pressant de M sea mains crispées, et lui demandant pardon du martyre qu'elle lui fait ** éprouver?... •
* A ma sainte martyre!
Si
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et spirituelle gaieUi, brillant comme une échappée d’azur h travers lés nuages noirs!...
La dernière parole d’Emilia fut :
« Chère Venise, je ne te verrai plus! »
Par une matinée de janvier 1854, Mamn et son fils conduisirent les restes d’Emilia au sépulcre de famille du magnanime artiste qui , après avoir recréé , pour ainsi dire , la caution de Dante et traduit le grand exilé de Florence dans une langue égale, a la sienne, s’élait fait le frère de l'exilé de Venise et lui oITrait l'hospitaliié du tombeau.
Manin . restait en face de son fils, du jeune et courageux compagnon de scs dix-huit mois de gloire et de périls; plein d'énergie naguère dans le danger, mais broyé par le chagrin , par la perte de sa patrie et de sa mère, aussi passionnément aimées l’une que l’autre , par le cruel spectacle des longues souifrances de sa sœur. Il fallait encore que le père désolé soutint cette jeune âme trop éprouvée et la préparût 'a porter bientôt seule le poids d’un nom qu’elle soutient dignement aujourd’hui, enveloppée de sublimes souvenirs!
Un vide immense s’était fait dans l'âme de Manin : l’espèce de morne repos (pii suivait la disparition de l'objet des sollicitudes de tant d’années, l’accablait. Il regrettait jusqu'aux angoisses dont elle avait été l’objet ! En dehors de sa patrie et de ses amis, il ne pouvait plus s’intéresser à rien de ce qui distrait ou console les hommes. Quand on le pressait de voyager, de voir des pays nouveaux , de demander un refuge a ces spectacles de la nature (jui apaisent les cœurs blessés : « Comment », répondait-il , « irais-je voir la nature? Elle n’est plus lû pour la voir avec moi! » — u On me parle de la mer!... » écri-