‹ Daniel ManinChapitre 167 sur 185 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

hésitation de perdre le trône de Piémont pour conquérir le trône d’Italie. »

L’attitude du gouvcrm'ment piémontais au congrès de Paris confirma la conviction où était Manin d'avoir vu vrai. Dans une lettre au Diriuo, du 11 mai 1856, il approuve en ces termes la conduite du Piémont :

<( La monarchie piémontaise n'a fait aucune concession aux jicrpétuels ennemis de l'Italie, l'.Vutriche et le pape -,

)> Elle a offensé profondément l’orgueil, l’intérét et les visées de l’Autriche, en protestant contre l’occupation militaire des légations et des ducliés, et en dénonçant ù l'Europe civilisée le mauvais gouvernement des différents souverains italiens dévoués à l'-Vutriche et prou^gés par elle.

» Elle a exercé et fait admettre le droit de parler au nom de l’Italie-,

» Elle a contraint la diplomatie 'a reconnaître que la situation (le l’Italie est intolérable, et, de Ib, implicitement, que, si l’on n’y apporte aucun remède, la révolution est nécessaire et légitime

» Elle a fait un nouveau pas dans une voie où, soutenue et, au besoin, (mussée parTopinion du pays qu’elle gouverne, par l'applaudissement, la sympathie et la gratitude des autres provinces italiennes, il lui sera facile d’avancer, et, comme je l’espère et le crois, im|>ossibie de reculer. »

Manin appréciait a sa haute valeur l'habile et courageux ministre qui, appuyé sur la confiance d’un prince au coeur loyal et d’assemblées éclairées et énergiques, avait relevé le Piémont de Novare et l’avait fait, vaincu, plus fort, plus actif et plus considéré qu'avant sa défaite. Ces deux hommes

eussent pu accomplir de graudes choses ensemble; ils le savaient tous deux ; h l’époque du congirs de Paris, ils avaient pu s’assurer l’un de l'autre-, et le ministre piémoutais, dans des circonstances grandissantes, aura certes, bien souvent, * regretté l’exilé de Venise !

Maiiin n'entendait pas, tout en recommandant l’union et le concours avec le Piémont, conseiller aux patriotes italiens de s’en remettre passivement au gouvernement piémontais ; « concours veut dire action, et non inertie... Jusqu’à ce que nous ayons atteint notre but, jusqu'à ce que l’Italie soit devenue indépendante et une, Italiens qui aimez votre terre natale, écoutez cette parole qui vous vient de l’exil :

» Acitez-vocs, et agitez! »

L’agication. dans sa pensée, préparait la grande révolution nationale, mais excluait les |>ctits complots et les coups de main de réfugiés. Si Mauin rc|K>ussait comme un crime toute clTusion de sang inutile, toute prise d’armes tentée au hasard, à plus forte raison réprouvait-il énergiquement l’assassinat politique, le meurtre privé érigé en arme de guen-e et de révolution -, ce legs de l’antiquité mal comprise et des violences du moyen âge. 11 combattit, dans trois belles lettres (juin 1856), la théorie du |>o'ignard, avec l’ardeur qui l’animait contre tout ce (|ui pouvait nuire à l’Italie dans l’esprit des nations : il attaqua, en elle-même et dans ses résultats, cette fille du désespoir, qu’un peuple qui renaît à l’espérance et à la vie doit renvoyer aux mêmes ténèbres que le livre du Prince, que la théorie du crime libérateur.

« Considérez combien l’Église romaine a perdu et perd d'au-

LIVHK CI.NOCIÈMK.

toriui, parliculièremcilt en ICalie , depuis qu'elle ne recule pas, pour la défense de ses intérêts temporels, devant l'emploi de moyens que coinlamne la conscience universelle.. . .

» La pureté incontestée de la morale en théorie et en acte constitue la force vive et vraie de toute reli^on. Mais l'amour dévoué et anlent pour notre patrie, est aussi une religion, et elle perdrait son autorité si, en théorie ou en acte, elle déviait du sens moral.... »

A la même é|)oque, la question de Naples fut ravivée par de ' nouveaux excès du gouvernement napolitain. Manin conseilla aux populations des Deux-Siciles le refus de l'impôt an nom de la Constitution de 18i8, violée, suspendue de fait, mais toujours existante légalement ; c’est-k-dire la résistance légale avant riusurrection. Si le gouvernement, an lieu d’exécuter enfin les lois, persiste dans l’illégalité et pousse le peuple k la révolution, on fera table rase de la dynastie, pour dis- |)Oser ensuite du pays .selon les inspirations de la nationalité italienne.

C'est l'homme de 4847 qui réparait ici. L’homme pratique reste toujours, chez lui, associé au théoricien. Il marchait au Init^ il n'y courait pas -, et, même -contre le roi de Naples, il ne faisait pas de la {wlitiqne k outrance (juin-juillet 18o6).

« A Naples, » écrit-il un peu plus tard (novembre), • Poërio ministre, ou Victor,-Emmauucl roi! »

Ôn voit que, tout en réprouvant systématiquement la fédération monarchique, il admettait cependant des tempéraments et des transitions-, il n'était essentiellement séparé des fédéralistes, qu’en ce qu’il condamnait tout changement de dynastie n’aboutissant pas au Piémont.

La loiucriplion pour le$ cent canont <[ Alexandrie, Ct'Ue citadelle du l’iémonl contre rAutriclie, proposée par un joimial génois, la Guzzetta del Popolo, fut pour Manin une première occasion de provoquer à une démonstration significative les sympathies françaises pour l’Italie. La seconde démonstratk>ii du même caractère devait, hélas! s’accomplir sur sa tombe même !

B ... Quiconque veut que l’Italie soit affranehic de la domination étrangère, » écrivait -il, « peut et doit souscrire, quelles que soient d’ailleurs ses opinions .sur les autres points de la question italienne. En un mot, la signature des Italiens signifie : Nous voulons que l’Autriche s'ci aille;' et la signature des étrangers signifie : Nous nous associons à celte volonté. Rien de plus, rien de moins. » (I" .septembre 183C.)

Devant l'Italie, devant l’étranger, partout, il étdit sur la brèche; partout, il parlait, il agissait; conseillant l’Italie, api>elant la France, faisant rougir la Suisse de cette indigne contradiction d’un peuple libre qui fournit des armées mercenaires pour maintenir la tyrannie chez les autres (décembre 18o6 — * janvier 18.37).

Cette activité, cependant, se ralentit a partir des premiers mois de 1837. f>s nouvelles et ardentes luttes avaient rapidement dévoré les restes de ses l'orces. De? sy mptômes alarmants révélaient la marche progressive du mal qui ébranlait tout son organisme. Une excessive agitation nerveuse lui faisait de toute discussion un sujiplice; puis la conversation même de ceux qui partageaient tous ses sentiments, les entretiens qui étaient naguère son aliment moral et sa consolation, lui devinrent presque impossibles; il se léfugiait des semaines, des mois.

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