ÉTUDE SUR MANIN
celte forôl de longs cheveux noirs contrastant avec une barbe déjà grise.
Celle disparate , sans laquelle il eiit paru dix ans de moins et que tant de gens eussent élaguée aii profil d’un rajeunissement facile, était bien son moindre souci. Depuis plusieurs années, quand il eut vu périr successivement Venise, cl sa femme, et sa tille, i| ne tenait plus à celle terre que par le lien du dévouement et du devoir, et la mort l’a pris au mot Rien de matériel n'habitait plus en lui; le cerveau et le creur, le cieitr surtout , et trop, avaient tout confisqué , absorbé ; ses rares joies étaient tout intellectuelles, toutes subjectives, et les choses extérieures de ce monde étaient à tant de pieds an-de.ssous de lui , qu’il ne les a|>ercevait comme dire plus. Il était un ascète dans la plus, naturelle et la moins volontaire acception du mot. Son âme avait deux faces : l’une plongeant dans l’ombre et le regret du piassé; l’autre inllexiblemeni , bien que sans nul espoir personnel et prochain , tournée vers l’avenir.
Sa noble et malhenreuse fille vivait encore à celte époque , en ce sens que sa longue agonie n'avait pas atteint la palme du martyre; Elle était là, dans cètte chambre où sort père s’est éteint depuis, dans celle chambre où l’on a tant u/uffert, comme disait au jour ddlî funérailles dernières l’uniqde survivant et le digne héritier du grand nom de Manin. Il ne me parla d'elle qu'avec cette discrétion pudique dont les musulmans , vrais modèles de délicatesse en ce genre, savent si bien user quand il leur faut nommer ou mentionner devant un étranger homme leur femme ou leur fille ; «t ce n’est pas de lui que je tiens ce détail caractéristique des rapports entre ce père et cette enfant : « Je rassemblais mes forces et j’essuyais mes larmes, disait-il bien des fois à une fidèle amie, avant d’entrer auprès de ce lit de douleur. C’est en tremblant que je mettais ma main an bouton de la porte; mais une vision me soutenait et me redonnait du courage : celle de la joie qu’allait causer mon apparition dans ce lieu de souffrances. En me voyant sur le seuil , ma malheureuse enfant semblait comme transGgurée. J’étais à ses yeux le rayon de soleil qui luit au captif plongé dans les épaisses et désespérantes ténèbres. »
Un antre crève-cœur, une autre inquiétude s’ajoutaient encore à ce moment aux angoisses et aux tortures du proscrit. Son fils
ÉTUDE SUn MANIN.
Georges, aujourd'hui, grâce à Dieu, 'rétabli et prêt à supporter le poids 10111x1 et glorieux de l’héritage paternel , était alors atteint d’une maladie noire et fort grave contractée par son adolescence aux chocs réitérés qui devaient tuer sa sœur et miner sourdement son père : il ne pouvait ni travailler, ni reposer, ni supporter le visage ou rcntreticn humain. Son état inspirait de vives inquiétudes aux médecins et à son père, déjà si rudement frappé.
C’est dans cette situation horrible que Manin trouvait encore la force de s’occuper activement de sa chère piatrie abattue et absente, et de pourvoir au pain du jour. J’ai ouï dire i|ue le gouvernement français lui avait offert un subside convenable, quand il s’établit parmi nous. Si cela est, cela l’honore; mais Manin n’était pas homme h accepter. Il ne voulut devoir qu’à son travail sa vie et celle de scs deux enfants. On ne peut blâmer ni combattre ce scrupule : il n’avait rien d’exagéré. L’homme politique n’est pas un virtuose qui doive, en dehors de fonctions déterminées et certaines, se laisser appointer ni subventionner. La participation aux affaires publiques est œuvre supérieure et de second degré : le premier est de se suflire. Il y faut atteindre d’abord. — C’est ce qu'il répondait aux amis qui voulaient le dégager du .soin matériel de la vie dans un intérêt de cause, motif réellement sérieux, auquel il ne voulut jamais néanmoins accorder que la valeur d’un'prétexte.
Sous ce rapport, il eut peut-être à repous.scr autant d'honorables avances que Béranger, dans les huit ans qu’il pas.sa sur le sol français. Tout ce qu’il demanda à .ses relations fut de lui procurer d&s leçons d’italien, auxquelles indubitablement il usa beaucoup de ses forces, déjà à demi détruites, et dans le hasard d&squelles il ne fut pas toujours traité avec les grands égards dus à son hérulsme, à la hauteur do son âme et de son infortune. Pour de certains cachth, il avait à franchir Paris dans toute son étendue. C’est ainsi que de la rue Dlanche il eut à aller longtemps jusqu’à la rue Madame, trois fois dans la semaine. Il rentrait épuisé, mais toujours rt'signé et jamais abattu. Ln jour pourtant, sortant de chez une écolière, il renconli'e un ami, le docteur Cabarnis, qui me contait, hélas, ce trait le propre jour di's funérailles. « Ah ! lui dit-il, je viens tout à l’heure de recevoir le dernier coup. — Qu’est-ce donc? — Je donnais une leçon à madame dans son salon; monsieur son mari est entré, et il ne m'a pas salué.»
ÉTUDE SUR MAMN.
Ma premii’-re visite à Martin fiil suivie d'nn grand nombre d’autres. Il m’cxpliqinit les choses et les hommes, non pas, comme Wranger, par le ciMé purement s|«'‘culalif, humoristique, propre chez ce dernier au pliilosnplio et ,’t l’observateur fait ermite, mais en esprit toujours militant, non en retraite, si en exil, et éprouvé par toutfi.s les soulTrances humaines; esprit merveilleusement lucide , pt'-iiétrant , coinprélieiisif et impartial ; sms animosité contre les ennemis; sans passion autre que celle du bien en tout genre et de sa nationalité; ne iterdant |mint le temps .à incriminer; prenant les faits comme ils étaient, et, avec une l)onne foi subtile, avec droiture et rectitude, cboreliant et trouvant en tout et partout la solution , l’issue pos.sible et pratiepH'. C'était le sage par excellence, la vertu même : stoïque au mal, ardent au bien, il combinait en lui ces deux forces passive et active qui, pondéri-es, harmonisées, ainsi qu’il en offrait l'étonnant exemple, font l’être humain aussi grand qu’il lui soit donné de l’être en son enveloppe d’argile. C’était le Citoyrn du monde réalisé mieux que ne l’a jamais rêvé le grand poète Goldsmitb.
J'appris assez vite «à connaître scs habitudes et à comprendre ses apparentes bizarreries. La maladie de creur, depuis longtemps déji, ne lui lais,sait aucun relâche. Llle occasionnait des suffocations, des palpitations, dos maux de tête intolérables et des irritations nerveuses qui, par intervalles de plus en plus longs et de plus en plus rnpprix:bés, réduisaient le malade au silence et à une sorte d'insociabilité, par la nécessité de fuir toute émotion bonne ou mauvaise. Oiiel régime |iour un cs|)rit de cette force et pour une âme si vibrante! Il s’en allait alors par les rues de Paris, ii l’aventure, portant le mal tenace au flanc, cherchant à l’engourdir, à le lasser par de longues heures de marche, en réalité pre.s.sé, poussé, subjugué par le mal. Il allait .à pas lents, conjine le lion blessé, côtoyant les maisons, perdu comme â plaisir dans le vaste désert d’homuiM, l’œil vague et distrait, fuyant la f.icc humaine, ou plutôt ne la voyant pas. Que de fois ne l’ai-je pas ainsi rencontré, frôlé, effleuré ou suivi |kis à pas, me gardant bien do l’aborder, évitant même soigneusement d’être aperçu, et .sachant trop ce qu’il lui en coûterait pour la moindre intrusion dans sa volontaire, non, hélas! irrésistible solitude! Je discernais sans peine, et du premier regard, s’il fallait ou non l’accoster-, si ce