ÉTUDE SUR MANIN
lignes à tracer lui coûtaient iin elTort cruel. Je m'étonnais à lui souvent qu’il n’écrivit point ses pensées, ses grands actes; mais la façon dont il s’en défendait prouvait que l'entreprise était audes.sus de ses forces. Le peu de lettres qu’il a tracées dans l'exil le peignent bien au vif : homme d'action toujours, allant droit au but , sans ornement autre que cette pointe d’enjouement inné chex lui et qui tenait contre les plus inouïes et les plus accablantes infortunes. Parmi les quelques-unes que je pos.sède de lui , il en est une remarquable, au point de vue sur lequel j’appuyais tout h l’heure : elle est relativement fort longue; elle a quatre p>ages, et a dû lui coûter une bien grande fatigue. Cependant il n'y parait pas. Elle est du 2 mai dernier. Je ne la transcris pas, d'abord parce qu’elle exprime une opinion trop flatteuse pour le journal où j’écris; ensuite parce qu’elle a trait à des points que j’écarte volontairement de ce récit, loujours est-il qu’en me demandant quelque chose, et ne pouvant douter de mon empressement à faire ce qu'il souhaite, il prend pourtant la peine, en profond politique qui ne s’abdique jamais et qui sent ([ue ce n’est pas tout de me convaincre, de m’énumérer les avantages pouvant et devant résidter de ce qu’il réclame, tant pour celui qui le fera que pour celui qui le demande. Après quoi il ajoute :
«Si tous ces avantages ne vous tentent pas, vous êtes bien difTicile. » -
Ensuite, il s'exaue en ces tenues des prétendues imperfections de son langage :
« Je ne sais pas si vous arriverez à compreiwlre btoii français de Jànlauie; mais je n’ai pas le loisir de le traduire en français de France. Aussf, tâchez de vous en tirer comme vous pourrez, en vous aidant du peu d’arabe que vous avez appris en Algérie. »
Avouez qu’il fallait une grande finesse et bien de l’arabe, en effet, pour comprendre ce français-là !
La dernière fois que je le vis, ce fut pour lui rendre compte, et bon compte , j’espère , de raccomplûi.sement du vœu qu’il m’avait exprimé dans celte lettre, accomplissement que mille causes avaient On peu retardé. Il était très-souffrant, mais.encore causeur et animé comme aux bons jours. Très-peu de temps après, la maladie finale l’envahit, et il fut défendu de le voir. La vie ne tenait plus qu’à un fil, et les plus qualifiés parmi les plus intimes n'obtenaient qu’à
ÉTCUE SUR MANIN.
grand’peine. d'arriver jusiju’à lai de loia>en loin, el pour quelques miiuiles seulemenl. « Je meurs du errpa core! » disait-il, el c’élail eu palliologiste consommé cl d'autant de sang-froid que s’il eût eu à juger comme médecin de la situation d’autrui, qu’il diagnostiquait son propre mal et en faisait prévoir l’issue. La veille de sa lin, il eut du mieux : il avait pu dormir deux heures, à renfort d’aconit, et d’un mauvais sommeil plein de siUTocalions, en sorte qu’il avait au moins autant de crainte que de besoin de s'y livrer; mais eniin il était mieux. Ce n’était, hélas! (pie la démission de la vie el une caresse de la mort. Cependant on parlait de consulter le lendemain; un horrible dérivatif, une torture, était proposiL... Lui cependant recouvrait la parole, l’abondance, la véhémence de pensée. Il parla de Venise tout le soir... On sait le reste. A quatre lieures du matin, il |)éril étouflé, n’ayant eu que le temps d’appeler son cher fils et de le serrer dans ses bras... Une grande lumière s’éteignit à celle heure-là dans le monde , en même temps qu’un grand cœur cessa de souffrir et de battre...
Quel regret de n’avoir pas insisté ce jour-là pour le revoir, pour lui serrer une dernière fois la main! Mais qui pouvait savoir?... (pii pouvait oser surtout?...
IViisque l’on a parlé de peinture dans ces pages , voici un sujet que l’on ose proposer aux artistes contemporains ou de l’avenir. Le fond du tableau est Venise; l’époque indéterminée. Est-ce une fête ? Non , car des flammes et des draperies noires pendent aux mâts, tendent les édifices, et à la plus basse pointe des vergues inclinées flottent les pavillons en berne, fist-ce un deuil ? Non , car la population déborde en habits fériés sur la place, aux balcons, aux fenêtres, sur les ponts, sur les canaux et sur les toits. Les visages sont émus et recueillis sans larmes, et même sur beaucoup il semblerait lire comme une sorte d’allégresse. On ne voit point d’Autrichiens. Qu’csl-ce donc? Est-ce le Burentaure qui revient consoler le veuvage de l’Adriatique? Est-ce un doge qu’on inaugure, qu’on restaure ou inhume après l’avoir haï? Ce n’est rien de cola ; c’est ime barque noire sans ornement, portant deux cer-t cueils, qui s’achemine suivie de toutes les gondoles, vers le grand canal , el de là à Saint-Marc. Elle approche. : les fronts se décou-» vrent, les mains se tendent, et l’on voit des pleurs humecter des paupières élevées pourtant vers le ciel. C’est Manin qui, après
ÉTUDE SUIl MAXIN.
avoir subi le lent supplice de Jacnpo Koscari, revient, avec sa fille hicn-aiméo, demander un peu de la rare terre de sa ville natale et le repos parmi ses concitoyens. Voilà tout le sujet, et ainsi s’accomplit le vœu d’Émilia mourante : Mon père, quand je ne serai plut, tu me ramèneras à Venise!