LIVRE PREMIER
la campagno legale n’ctait pas encore lerminée cependant; Manin n’avail pas épuisé son rôle d'arocat. Le 30 décembre, une seconde pétition suivit la première. Celle-là s'attaquait à un grief spécial, à la censure. Un des hommes éminents de l'Italie, l'éloquent poète et publiciste Tommasetv, en avait été le rédacteur. Tout le cercle littéraire (Ateneo) dc^'enise signa la pétition, après un éclatant discours du poète, qui, développant le système de Mania, avait montré la loi de censure libérale eu théorie autant que la censure peut l'être, tuais aggravée, faussée, violée incessamment |»ar l'arbitraire de l'administration.
Les nouvelles du dehors venaient cliaque jour surexciter Venise. L'Italie s'ébranlait des Alpt's à la mer de Sicile. .Malgré le mauvais succès des mouvements de Reggio et de Messine, malgré la catastrophe de Romeo, immolé comme les Randiera, le (lot de la révolution montait dans les Deux-Sicilcs ; les gouvernements de Rome, de Toscane, de Piémont, paraissaient entraîne^ successivement dans une voie libérale et nationale. A Milan, une adresst* circulait dans la jeunesse de toutes les classes : on y invitait la itopulation à suivre l’exemple des Américains^ proscrivant l’usage du thé [tour ne plus payer îa taxe à l'Angleterre : « Renoncez au tabac , cessez les taxes volontaires. » Le gouvernement répondait en rappelant sous les drapeaux tous les soldats en congé, eu faisant répandre dans les campagnes que c’était l’esprit factieux de l'aristocratie qui obligeait l’AutricIte à lever tant d'hommes et tant d'argent pour se défendre, et en tâchant de faire pénétrer en Lombardie les idées de communisme et de partage des terres, afin d'armer les classes les unes contre les autres. La {tolilique à la galli-
cienne a\ait heureusement peu de prise sur les populations lombardes.
Des scènes sanglantes éclatèrent : on n’avait pu soulever les paysans; on lâcha les soldats. A partir du 1*' janvier 18^, un mot d’ordre populaire interdisait de fumer dans les rues. Le 3, les soldats autrichiens circulèrent par groupes le cigare ’a la bouche. Des collisions furent engagées entre ces hommes armés et la foule sans armes. Il fallut que la garnison intenint en corps pour disperser violemment le peuple. Les troubles ne grandirent pourtant pas encore jusqu"a la révolte, prévue et désirée par le commandant en chef Radetzki ; le général autrichien demandait, dit-on, « trente heures de carnage pour trente ans de tramiuillité. » Le vice-roi , l'archiduc Régnier, « au contraire, tremblait et adix'ssait de doucereuses proclamations h ses « chers Milanais » (ditcui Milancti). »
Les incidents de Milan se reproduisirent dans les princil>ales villes de I>ombardie.
Pendant ce temps , k Venise , la congrégation provinciale , sur la proposition deMocenigo, invitait la congrégation centrale k adopter la pétition de Maniii (4 janvier). Le lendemain, tandis que la cougrégation centrale délibérait, le directeur général de la police, .M. Call de Rosenberg, manda .Manin. Quinze jours auparavant , lors du dépôt de la pétition, le gouverneur PallTy s’était écrié qu'il n'y avait k choisir, quant k Manin , qu’entre trois partis : la prison , l'hôpital des fous , ou tout au moins l'interdiction de sa profession d’avocat. Le directeur de la police affecta une attitude bien différente : il traita Manin avec beaucoup d’égards, convint qu’il y avait bien des abus k réformer, et fit appel k son amour pour son pays , afin
LIVHE rnEMIEIt.
•(|u'il ompluyiit son influence à em|tccliei' (|iie « l'ordre ne fut troublé. » C’était a la fois reconnaître ofliciellemenl celle influence et rendre riiomme qui la |>ossédait responsable des événements.
.Manin resta ferme sur son terrain. Il |)rotcsta de son opposition aux troubles matériels. « Pour prévenir les troubles, pas de meilleur moyen que l'agitation légale : elle ouvre au mouvement une issue régulièiv. — I.e gouvernement ne peut céder k une demande de reforme tant que l’agitation durera. — L’agitation ne peut cesser que les réformes ne soient faites. Il faut que le gouvernement accorde beaucoup, qu’il accorde vite et proclame tout de suite l’intention d'acconler. J’espère qu’il va SC rendre aux vœux du pays. — C’est pour nous un devoir de l'y engager : je vais écrire k Vienne dans ce sens. »
On SC sépara dans les meilleurs termes; mais le Vénitien n'avait pas plus de confiance que l'.Xiitricbien n’avait d'envie de tenir parole. La congrégation centrale ayant ado|>lé la pétition de .Manin, le gouvenieiir de Venise, comte Pallfy , président de la congrégation, k qui appaitenait la composition des commissions, lit entrer dans la commission ebargée de faire le rapport et de se concerter avèc la congrégation lombarde les membres les plus op|>osés aux réformes. .Manin lui répéta par écrit tout ce qu’il avait dit au directeur de la {K>lice , et remercia la congrégation centrale |>ar une lettre qui est un important monument politique (8 janvier).
Il y posait en principe non pas seulement le droit , mais le devoir de désobéir aux lois non publiées, et qui par conséquent UC sont pas des lois, k toutes ces instructions secrètes qui paralysaient les lois authentiques. — Les lois constitutives données
à ce royaume en ISlu^ n'ont jamais été observées : il ne suflU plus de les remettre en vigueur ; il faut en tirer d’un seul coup tous les progrès dont elles contenaient le germe et qui auraient dû se développer depuis trente-deux ans. — 11 faut que le royaume lombardo-vénitien suit un royaume national et italien, avec un vice-roi et des ministres indépendants du cabinet de Vienne et ne relevant que de l'empereur seul; qu'il ait une armée italienne, des finances italiennes , sauf une contribution fixe aux frais généraux de l'empire autrichien; une diète du royaume votant les lois et les impôts , élue dans de larges conditions et délibérant publiquement', la liberté communale, la procédure publique et orale, une police légale et non plus arbitraire, la liberté de la presse, la garde K:ivique, l'annexion a l'union douanière italienne (proposée par Pie IX), admission des juifs aux droits de citoyen*, abolition des fiefs, révision générale des lois’.
* « Je demande ia publicité des séances , parce que je crois la publicité né* cossaire en toutes choses, mais surtout dans les corps représentatifs de tous les degrés; le contrôle de Topimon publique les excite à faire leur devoir, et )e public qui assiste aux séances assiste K des leçons de science politique , et s'y instruit à traiter des affaires coniinuiiales , provinciales et natiouales, et à exercer dignement, à l’occasion, les fonctions d'électeur et d'élu. *» (Interrogatoire du 19 février 1848.)
’ Il avait pré|>aré l'opinion à cette mesure réparatrice en suggérant h Tomxuaseo , dout les ardentes convictions chrétiennes étaient bien connues , d'écrire une brotJiure en faveur de.s juifs.
• Dans une pétition à l'appui de là lettre de Manio , un des hommes les plus distingués de Venise , l'avocat Avesani , qui venait d'aider le tribun à propager une souscription pour les familles des x icUiDCS de Milan , rappela qu'une très-grande partie de ce que réclamait Manin, ministère italien, année italiouiie, linances italiennes , procédure publique , avait existé sous l’empire si despotique de Napoléon. (14 janvier.)