‹ Daniel ManinChapitre 22 sur 185 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

L’aspect de la cité devint de jour on jour pins sombre. Il n’y eut point de caniaval en I8i8 : les étranj'crs cliercliaient en vain, dans la sévère Venise nouvelle, les vestiges de la folle Venise du dix-huitième siècle. L’argent qu’on destinait habituellement aux fêtes fut envoyé aux blessés de Milan. La vieille et faible aristocratie vénitienne ne donnait pas le mouvement comme la noblesse milanaise, mais elle fut entraînée dans le mouvement : les gardes nobles, jeunes gens des anciennes familles que l’Autriche avait essayé de se rattacher par un titre et par un uniforme, expédièrent leur démission a Vienne. Il se passa dans les classes populaires un incident d’un bien autre intérêt et d’une bien autre jwrtée.

peuple de Venise, quasi depuis son origine, était divisé en deux factions, les Cattellani et les Nicolotti, qui prenaient leur nom des deux extrémités de la ville, le Château et le bourg San-Nicülo; factions de quartiers qui avaient toutes les ardeurs des factions politiques sans en avoir les idées, et que le gouvernement aristocratique tolérait comme dérivatif des passions populaires '. Il avait même régularisé leur rivalité en les autorisant k des luttes gymnastiques annuelles ; c’étaient d’abord des combats sans armes où les deux partis se disputaient k la force des |>oings la possession de certains ponts; plus tard ce furent les exercices plus pacifiqiios, mais non moins hardis, de ces pyramide» humaine» qui ont passé des places de Venise dans nos cirques et qu’on nommait les force» d" Hercule. A ces jeux, tombés en désuétude sons la domination française, avaient succédé par intervalles, sous les Autri-

' Le> fiicololti éltuicDt un doge , qui était le cbet des péclieurs.

chiens, des régate* où la vieille rivalité, malgré les efforts de la |N)lice et de la municipalité, amenait souvent des rives sanglantes. A mesure que l’esprit public se réveilla, la jeunesse éclairée de Venise fil des efforts croissants jiour réconcilier les deux factions populaires et |X)ur lés unir contre l'ennemi commun, contre l’Autrichien. Jusque-là ces efforts avaient été vains. Nicoloui et CiuieUani prétendaient leur lionneur engagé dans la vieille querelle. « Nous pouvons bien, » disaient-ils, « haïr l’Allemand sans renoncer à notre parti. »

L’emprisonnement de Manin et de Tommaseo cliangea les âmes. Un matin, on vit des barques s’arrêter devant le perron de la grande église de la Madonna délia Salute. Des hommes en descendirent, portant les uns l’écharpe rouge des Caudlatn, les autres l'écharpe noire des Nicoloui ; quelques-uns sans insignes; c’étaient les médiateurs. Ils entrèrent sous le dôme; un prêtre les attendait; il célébra la messe. Les deux chefs de.s rouges et des noirs entrelacèrent leurs écharpes sur les marches de l’autel, puis servirent d’acolytes au prêtre. Au moment de l’élévation, ils s’agenouillèrent et étendirent la main droite vers l'hostie. Tous les assistants prononcèrent du cœur avec eux un serment que les lèvres ne pouvaient dire : c’était celui de ne lutter désormais que de dévouement contre l’ennemi de leur patrie. Après la bénédiction, les deux chefs échangèrent leurs écharpes, et, le même jour, un banquet réunit les meneurs naguère les plus ardents des deux factions, indistinctement parés des couleurs rouge et noire, avec les citoyens qui les avaient réconciliés.

Parmi cette foule d’hommes des dernières classes du peuple, mariniers, pêcheurs, bateliers, bouchers, gens des plus hum

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