‹ Daniel ManinChapitre 23 sur 185 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

blés méliers, pas une indiscrélion n’avait été commise; pas un indice ne put faire soupçonner h la police aulricliicnnc le but politique dè la réconcilialion. Ib'puis, dans la gloire comme dans l’infortune, pas une infraction n’a été commise : ce peuple a tenu et tient son serment.

Bientôt après, un second jour de fêle fit encore diversion h la tristesse deA'enise. I.e 0 lévrier, arriva la nouvelle que la révolution était victorieuse en Sicile, et que Naples avait im- ))osé une constitution au rOi Ferdinand. Toute la société vénitienne se porta, splendidement parée, au théâtre de la Fenice; les trois couleurs ilalicnnés décorèrent, comme par enchantement, les loges, la scène et les acteurs; on entendit des cris : « k bas l’Autriche 1 »

Pendant ce temps, le sort des prisonniers se débattait ailleurs qu’à Venise. Du 29 janvier au 17 février les interrogatoires furent interrompus, et le dossier des deux captifs fut envoyé au tribunal criminel de Milan. On espérait en faire sortir un procès de haute trahison qui engloberait les principaux chefs du mouvement lombardo-véniticn. C’étaient leurs têtes qui étaient en jeu. Grâce h la pnidence, à la fermeté, à la patriotique unanimité des témoins interrogés à Venise sur Manin et Tommaseo, ce projet avorta : le tribunal de Milan ne trouva pas lieu à suivre sur le chef de conspiration.

Les tribunaux hésitaient; le gouveniomcnt redoublait de violence, et les populations d’animosité et d’exaltation. Âo dehors, la révolution italienne faisait chaque jour un nouveau pas : le roi de Sardaigne et le grand-duc de Toscane venaient d'accorder à leurs i>euples des constitutions libres (8-17 février), et Ton attendait incessamment que la constitution fût

DANIEL MAXIN.

proclamée a Rome par le pontife, qui était encore l'idole de l'Italie ; on n’en était pas encore a comprendre l’incompatibilité de la liberté légale et d’une royauté associée à l’infaillible pontificat. Les Autrichiens ré|)ondirent aux démonstrations populaires par des massacres d’étudiaiiLs ’a Pavie et ii Padoue et par la publication d’un resCrit impérial décrétant la peine de mort pour toute rébellion ou provocation a la rébellion, « même non suivie d’effet. » (22 février.)

Les interrogatoires de Manin avaient été repris à partir du 17 février. 11 ne se départit pas de son système de défense. Cette situation toujours plus menaçante du pays, qu’on lui imputait h crime, il y cherchait hardiment sa justification : « Peu de réformes auraient suffi, il y a un au, pour faire bénir l’Autriche; aujourd’hui, rien de moins que ce que j’ai demandé ne pourrait suffire -, demain , je ne sais si ce que j’ai demandé suffira. » Il conclut, le 28 février, par une énergique protestation contre l’illégalité de sa détention, qui ne s’appuyait ni sur des indices légaux ni sur une enquête.

Le lendemain, une grande et terrible nouvelle éclata a Milan et h Venise. Le gouvernement de Juillet, sapé moins par les erreurs réparables de sa politique intérieure que par cette politique étrangère, qui n’avait point satisfait les sentiments, relevé la grandeur ni employé l’activité de la France, venait de s'écrouler devant une question de réforme dont la solution eût pu être toute pacifique. Une tempête soudaine avait (lorté la République à l’hêtel de ville. Le cas prévu par

' A Padoue f le lendemain de ces scènes meurtrières, on tU un soldat autrichien monter la garde avec des lambeaux de chair humaine an bout de sa baïonnette.

LIVKE PREMIER.

Maiiiii était arrivé. La révolution on France rendait possible l’insurrection italienne contre l’Autriche. Le coup d’œil assuré de l’homme d’État n’hésita pas. un instant sur la nécessité d’une solidarité active entre la France et l’Italie, nécessité qui allait être si fatalement miH’ounue pour le malheur commun des deux nations!

Des journaux français avaient pénétré dans sa prison : il copia de sa main un passage du JS'atioml reproduit par le Journal de» Débat»: « Les Italiens... permettront à leurs amis de la France de partager leurs dangers et de payer h l’Italie une dette de reconnaissance pour tout le sang que les Italiens ont versé dans les rangs français. »

la's chances de l’Italie avaient décuplé ; mais les dangers personnels du captif avaient grandi par la terreur même de ses persécuteurs. Le 5 mars, sur les conclusions de rhonnête juge instructeur Zennari , le tHbunal de première instance , composé en majorité d’Italiens, déclara qu’il n’y avait pas d’indice légal contre Manin et Tommaseo; mais, les accusés ayant été arrêtés par la police et non par la justice, le tribunal ne put que les remettre h la police, qui les avait pris et qui les garda. Le péril île voir l’arrêt de non-lieu cassé par les tribunaux supérieurs de Venise et de Vérone était le moindre qui menaçât les |irisoimiers. Personne n’ignorait que le gouverneur Paiffy avait écrit â Vienne pour demander la translation de Manin et de Tommaseo en Autriche : le Spielberg était en pers(>ectivc ^ le glorieux avenir de Manin pouvait être étouiïé au début. Le sentiment du danger personnel disparaissait cependant pour le captif devant les douleurs du père : il n'avait plus la consolation des visites de sa famille ; la maladie

OAMKI, M AMN.

de sa fille s'élait violemment afîgravée depuis quelques jours, et la pensée que rcnfaut, dans ses angoisses, l'appelait en vain a son chevet, était pour lui la plus cruelle des tortures.

Le jK>re n’absorbait |>as le jiatriote : il y eut toujours eu lui de quoi sufiire ’a tous les devoirs comme à toutes les soulîrances. Du fond de sa prison , son teil interrogeait tour k tour la France et l'Allemagne,- où retentissaient les échos menaçants du 2i Février. L’autorité n'osait plus cacher les documents olliciels de France. Le 13 mai-s, la Gazette de Venise reproduisit l'éloquent manifeste rédigé par M. de Lamartine au nom du Gouvernement provisoire, manifeste qui couvrait contre l’Autriche les Étals indépendants de l'Italie, et qui donnait aux provinces occuj)ées jKir l'élrauger, sinon des pnjmesses positives, au moins d'éclalantes espérances '. Deux jours après, une nouvelle d’un effet bien plus direct et plus immédiat se répandit dans Venise et [)énélra jusque dans la prison. La révolution était a Vienne! Les deux coiidilious les ]dus favorables rêvées par Manin se réalisaient ’a la fois eu France et eu Allemagne.

Dès lors, Manin ne douta plus ni de sa prochaine délivrance par les mains du peuple, ni de l’imminence de Vêpres lombardo-vénuicnnes. « Dans le silence de sa pri.son, il médjta profondénu'iit sur le soi-t futur de la patrie (et, par /a /mtrie, il n’entendait pas Venise, mais l'Italie entière), » et sur la direction qu'il faudrait imprimer a Venise, le lendemain du jour si désiré, afin de la mettre en harmonie avec le progrès général de l'Italie et avec la révolution de France. « Après-demain,

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