‹ Daniel ManinChapitre 24 sur 185 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

demain, aujourd'hui, je puis être libre, et ma liberté sera celle de Veniscl Que faire pour empêcher l'anarchie <le se glisser dans l'inévitable intervalle entre l'expulsion des Aiitrich'reiis et la constitution de l’unité italienne? — Proclamer un roi constitutionnel? — Ce n’est qu'une transition à la république I Mieux vaut aller tout du suite au but que de se donner une seconde révolution en perspective. D’ailleurs, le nom de roi constitutionnel n’aurait jsiint de sens pour le peuple de Venise: il ne le comprendrait pas; toutes nos traditions, toutes nos gloires sont attachées au nom de République. Élevons donc un flambeau auquel les peujiles de l’Italie viendront l’un après l’autre allumer leur liberté ' ! »

Son |iarti était pris : il attendit les événements d’une àme ferme. •

Les démonstrations po|Hilai res étaient devenues plus ardentes de jour eu jour. Une manifestation décisive fut résolue pour la soirée du 16 : le jmuple devait se porter au théâtre de la Fenice pour demander la liberté de Manin et de Tonunaseo. La police, prévenue, fit fermer le théâtre. Le lendemain matin, 17 mars, la population se pressa, avec une attente fiévreuse, au-devant du paquebot de Trieste qui apportait les nouvelles de Vienne. Un négociant français, du pont du navire, jeta aux gondoles vénitiennes les mots de : « Constitution à Vienne!

— Reconnaissance de la nationalité italienne! — Presse libre!

— Garde nationale

Le peuple reflua vers le palais du gouverneur, et ses délé-

■ Nous traduisons presque Uttéralemeiit des notes (écrites par madame Manin sous la dicUie de son mari, en date du 17 avril 1848.

’ Ricordidi Dtjli Aa/<mi, ma. <

DANIEL MANIX.

gut“S improvisés réclamèrent du comte PaWTy la liberté immédiate des deux captifs. Le^’ouverneiir renvoya les délégués a l'autorité judiciaire. Le président du tribunal d'appel , b son tour, se rejeta sur le gouverneur. La [xtrtion la plus vive du peuple jæidit patience et courut h la prison, les enfants en tête, comme toujours, et, parmi les enfants, le jeune fils de Manin. Les grilles s’ébranlèrent bientôt sous l’effort de cette impétueuse jeunesse.

Manin, cependant, le eœur apaisé par une lettre qui lui annonçait quelque amélioration dans l'état de sa fille, était occupé k calculer, d'après les récits de la Gazette d" Augtbourg , la marche probable de la révolution en Allemagne ' , lorsqu'une immense clameur partie des ponts et du ipiai l’appela 'a la fenêtre. A l'instant même, il fut reconnu et salué du cri universel de Viva Manin! La rumeur qui s’élevait de l’entrée de la prison ne lui permit pas de douter (|ue les grilles ne fussent attaquées. Il y eut pour lui un moment d’angoisse : Manin était bien sûr que son fils était là , le premier au péril , et il voyait 1a porte de sa chambre ouverte; le gardien troublé ne l’avait pas refermée. Dans le dé.sarroi où étaient les geôliers, le prisonnier avait chance de s’ouvrir un passage |)our rejoindre son fils. Manin resta; ce n’est pas ainsi qu’il entendait sortir. Tout à coup le geôlier en chef entre : u Habillez-vous promptement, et venez : vous êtes libre! — Non; je veux sortir par la loi et non par l’émeute : j’ai été arrêté et retenu illégalement; je veux être légalement délivré. — C’est par l’ordre du tribunal que vous sortez! — C'est différent ; je vous suis. »

• A. dft Forge, t. I, p. 233. — Voir le dramatique récit de M. de Forge 6ur la journée du 17 mars : nous ne pouvons que le résumer.

LIVHE PHEMIER.

Maniii cl Toimnast'o se rejoignirent cl s'embrassèrent dans les couloire. A l’entrée de l'escalier, ils rencontrèrent le tribunal en corps. « Monsieur le président, dit Manin, je ne sors pas sans un arrêt en bonne forme. — L'arrêt est rendu! »

Le gouverneur, en effet, sous la double pression des nouvelles de Vienne et du mouvement vénitien, avait cédé, et autorisé le tribunal de première instance k agir, e'est-’a-dirc à exécuter la loi dont la violence de la police avait em]M‘ché jus(|ue-lk l'exécution. .Manin avait atteint son premier but : forcer l'autorité étrangère k confesser qu'elle violait ses propres lois et qu'elle ne procédait que par l’arbitraire.

Le peuple emporta les captifs en triomphe. Tommaseo, affaibli par la prison , s’était évanoui au contact de l'air libre et sous la violente émotion de ce glorieux moment. .Manin, élevé sur une planche en guise de pavois, se vit porté sur la place Saint-Marc, ce forum de Venise où le peuple s'était tant de fois assemblé pour parler de .sa captivité et projeter sa délivrance. L'immense cortège s'arrêta sous le balcon du gouverneur. Le comte Palffy parut au balcon. « Parlez! parlez! criait-on de toutes parts k Manin. — Comment parler? Où en soinmes-nous? Je ne sais rien! — Constitution k Vienne! .Vutorisation du gouverneur pour votre délivrance! »

Manin prit la parole :

« J'ignore par suite de quels événements je me vois enlevé au silerfee de ma prison et porté en triomphe sur la place Saint-Marc. Ce que je devine, k vos visages, à vos gestes, c’est que les sentiments de patriotisme et de nationalité ont fait de grands progrès pendant ma captivité. Je m’en réjouis hautement et vous en remercie au nom de la patrie; mais

ii DANIEL MANIN.

n'oubliez pas, de grâce, qu'il ne peut exislcr de vraie et durable liberté sans ordre, et qu'il faut vous faire les gardiens jaloux de l’ordre jwur jtrouver que vous êtes dignes de la liberté. »

Le gouverneur salua.

Manin continua. « Pourtant il est des moments et des circonstances suprêmes on rinsurrcclion devient non-seulement un droit, mais un devoir!... »

Le gouverneur ferma violemment sa fenêtre. Le peuple éclata en applaudissements. La marche triomphale fut reprise jusqu’à riiumble demeure où Manin , dans un coin obscur d'un ilôt du quartier* San-Liica, avait tant veillé, tant médité pour préparer le jour qui luisiût entin. La foule s’arrêta au jtied de la vieille tour de Sau-Paternian , et déposa le captif dans les bras de sa femme et de celte tille tant aimée, que ce glorieux retour semblait rendre à la vie. Mille voix faisaient retentir les airs d'un chœur improvisé :

« Viva l’Ilalia ! viva la îibcrtà 1 » Viva Manin e Ilio clii lo manda ’ ! »

Il (ie n'est pas moi qu’il faut acclamer, » leur cria Manin, Il c’est celui qui est le chef de la résurrection italienne : c est Pie l.\. »

Le patriote vénitien ne voulait pas que l’idée de l’unité italienne cessait un instant de planer sur Venise, et, pour les multitudes, cette niée semblait alors personnifiée dans le IKinlife encore si populaire.

* Sestiere.

* « Vive Manin et Dieu qui renvoie! •*

LIYUK PKEMfER. i3

Paris et Vienne avaient tout chaufté : le premier mot île Manin , en rentrant chez lui, fut : « I.'houre de délivrance a sonné, il faut a{?ir‘! » 11 conçut aussitôt des plans nouveaux pour une situation nouvelle -, mais la prudence subsista dans l’audace. I.e peuple s'élançait eu avant, sans armes et sans organisation : on était entre le double péril de l'anarcbie et d'uue défaite qui raffermirait la tyrannie ébranlée. les

pavillons tricolores italiens flottaient sur los mâts de la ]>lace Saint-Marc i un bataillon croate s'avancait pour abattre l'insigne de la révolution; le sang coulait; le peuple, refoulé li la baïonnette, se répandait dans les rues en criant : « .\ti\ tuiles! («i copi!) » Des jeunes gens accourent et veulent entrainer Manin. « Ce n’est pas le cbeinin, dit-il; il nous faut la garde civique*. » Et il dépêcbe un des siens vers le gouverneur. Il Dites-lui que sa^ie a été aujourd’bui dans mes mains, et que j'ai prêclié l’ordre au lieu de prêcher la vengeance; que, dans l’inlérét de .sa vie et dans l’intérêt de l’ordre, il faut qu’il organise sur-le-champ une garde civique. »

I.e gouverneur refusa; mais, le lendemain matin, le tumulte se renouvelant , il autorisa un député ’a la congrégation provinciale d’aller conférer avec .Manin. .Manin et ses amis répondirent en expédiant au comte PaWv’ des délégués qui renouvelèrent impérieusement la demande de la veille. Le gouverneur se déclara sans pouvoii-s et les renvoya au vice-roi. Deux des délégués partirent aussitôt pour Milan; ils n’allèrent pas si

* Kotes iiianuscritps de la signora Manin.

’ Il l'avait déjà aanbacé, avant l'émautc, aux inrsoniics qui venaient le féliciter sur sa délivrance, et toutes s'étaient récriées snr l'imiiosaibilité d'obtenir une telle concession de l’.Vulriclie. (Ricorrii (U Degli Aiiloni .)

loin Cl rencontrèrent à Vérone le vice-roi , l’arcliiiluc Regnier, qui venait de quitter Milan pour fuir des catastrophes imminentes et en laisser la responsabilité k Radetzki. I.es députés trouvèrent le gouvernement lombardo-vénilien désorganisé; le vice-roi , timide, incapable, lerrilié, fort |»réoccupé, parmi de tels événements, de savoir s'il pourrait, comme a l'ordinaire, aller prendre les bains de mer k Venise; ses jeunes üls, furieux, exaspérés, criant, dans des termes impossibles à redire , centre ce gouvernement de femmes qui , k Vienne , ne savait pas mitrailler les Viennois , ne rêvant partout que sang et que carnage ‘ ; les conseillers civils et militaires divisés; le peuple levé eu masse , a Vérone comme partout , avec les trois

' •• EHo n»p dPinaiula (la vire-rriiip) ai je vorrais avec ptaiair (jue la troupe en vint aux mains et qu’il y eût effusion de sang. Je ne j)us répondre que € oui! >* — On dit qu’on a fait feu sur la place Saint ‘Marc et que ciiw| lioinmes sont morts? — Pas de mal à celai — S’il y a quelque chose à Milan, je souhaite aux Milanais qu’il en re.ste cinq cents sur la place! » (Lettre de l’anhiduc Regnier, fils du vice-roi , du 1 9 mars.) Le lendemain , à la nouvelle qu’on ae bat dans Milan : " Au Rroletto, les pièces de douze auront fait des trouées •uperhes; on devait fusiller tous les prisonniers; la loi martiale devait être publiée; c'est l'unique moyen.... S’il en était au moins resté un bon nombre sur le carreau!... 1^ soldats auront montré peu de modération dans l’assaut; tant mieux. >• (I.Ættre du 9.0 mars.) Nous ne répéterons |ias ce qui regarde la famille impériale de Vienne; toutef<^, nous ferons remarquer que le gouvernement de femmes n’a rien négligé depuis i»our n'gagner l’estime du jeune archiduc, et que les affaires de Hongrie, en particulier, ont dû le satisfaire. Les lettres que nous citons, interceptées par les Italiens, ont été inséré<^, avec quelques coupures dues h la courtoisie vénitienne, dans le prepiier volume (p. 422-49.6) du recueil publié à Venise durant la Révolution à mesure des événements per ordhie cronotogico di tutti gli nfti,decrefi,efc.,

del Governo protTisorio di Venezia, non cfie scritti, arrisi, etc., di clffadini privatif etc., VIH vol. gr. in-8'»). Les Autrichiens se sont efforcés en vain d’anéantir cette précieuse collection, qui est une des principales bases de notre récit.

Page 1