‹ Daniel ManinChapitre 33 sur 185 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

On revenait donc à Manin, comme il l’avait prédit, et la révolution qu'il avait faite ne. voulait être gouvernée que par lui. Le matin, Mengaldo, le iH)dc9tat Correr, et quclque.s autres hommes de lumières et d’expérience, se réunirent auprès du lit de Manin ' ; il se concerta avec eux , puis se transporta à la municipalité, qu’encombrait l’élite des citoyens, il entra, moins en tribun qu’en dictateur, cette fois, et imposa, plus qu’il ne proposa , son plan et sa liste de gouvernement , avec cette espèce de despotisme qui est le propre des grand.s hommes d’action dans les heures décisives, et qui s’alliait chez lui il une abnégation absolue. 11 n’almait pas le pouvoir pour le pouvoir ^ il n’était pas homme h l’envahir par ruse ou par force; mais, si l’on voulait de lui au pouvoir, il fallait que ce fût à ses conditions h lui; dans les crises, il n’admettait point une demi-conGancc : il fallait qu’on l’acceptât ou qu’on le rejetât tout entier. Parmi les membres do sou gouvernement, il avait placé un juif, Pincherle, cl un artisan, le tailleur Toffoli, comme gages ’a la liberté religieuse et â l’égalité |K)litique ; ces deux hommes se montrèrent dignes de représenter deux grands principes.

A deux heures, la garde civique fut convoquée sur la place Saiul-.Marc ; le chef religieux de la Vénétie, le patriarche, qui suivait maintenant le mouvement après s’être d’abord tenu à l’écart, bénit le drapeau tricolore au nom de Pie IX; le drapeau' italien échangea un fraternel salut avec les drapeaux des Uépubliques française et américaine ; puis le commandant Mengaldo proposa à la garde civique et au peuple la liste du gou-

Hicorcti (fi Droli Anfoni.

DANIEL MAMN.

vernemcnt. La liste fut acceptée aux cris de « Vive Maiiiii , président de la République ! » et ce peuple fidide mêla dans ses acclamations les noms de ses martyrs, les frères Bandiera et Moro, au nom de son libérateur '■

* Nous retrouvons dans les notes d'Einilia Manin une |mge qui rt'sseinble , parmi les récits de ce jour d’all^resse, à un glas tintant tristemeiil outre d<‘s cariUons de fête. pauvre enfant, s'analysant elle-méiAe avec une singulière vigueur de pensée et d’expression, se fait un remords de ne |»as se sentir « pleine d'une ineffable joie >• lorsqu'elle se retrouve , |Kjur la première fois depuis la délivrance , sous les vodtes majestueuses de Saitit*Marc , devant son l>ère proclamé libérateur de la patrie. .«> Je devrais être au comble de la féli> cité, et un poids continuel s'appesantit sur mon co*ur.... >• F.lle ne soulève un moment son fardeau qu'en voyant détHer dans un orvlro^ iinposaiit les bataiU Ions civiques évoqués (lar son père. Toutes les impressions de la tille avaient leur (Tho dans le C4rur du |>ère, et U n’y eut jamais |Kiur Manin un jour d<* joie sans mélange.

A la suite des notes de la fille, nous donnons ici une lettre de la mère qui n'est pas d'un moindre caractère , dans un sentiment différent.

Teresa Mattin à madame C***.

w CnèjiK AMiK ,

• VcDi»e,3avriI UI8.

M L’ivresse dans laquelle nous avons vécu tous ces jours pnss«^s , et dont nous nous ressentons encore , ne m’a pas permis de m’occujier de quoi que ce fiU : c’est ce qui a retardé ma réponse. Tout , jusqu'à ma famille , dont j’ai toujours si grand soin, a été négligé. Penser aux événements miraculeux qui nous ont délivrés d’une tyrannie de trente-trois années , c'était mon unique orcu|>ation ; cos événements me semblaient un rêve, notre oondition actuelle une vision. Olil chère amie, coniprenex notre félicité! .Se lever le matin deàon lit esctave, s'j coucJier libre le soir. Si ceci ne semble pas un rêve, qu’est-ce qui le semblera jamais? Chère amie, pourquoi n’étiez-vous {«as ici le jour de notre nxlemption!... De pareUs jours ne se retrouvent pas deux fois dans le cours d'une vie humaine!

» J'avais beaucoup souffert déjà avant ce jour, car je savais tvàrfaitement à quels dangers mon mari s’exposait; mais jantais je ne lui ai dit : Arrête-toi. Kt cependant , je vous l’assure , en le voyant comme hors de lui-iiième à force

UVBE PREMIER.

Le gouvernement vénitien éuit reconstitué : une nouvelle |)liase de la vie de Manin commençait.

<1e toiision «Vesprit rt de Tnéditatious sur la fonue dfc gouvernomrnt qu'il con^ tiendrait d'adopter, j'ai craint parfois pour sa ratsou.

» Mais mon anxiété et ma terreur furent au comble , lorsqu'il vint m'annoncer que |>eut-étre Venise serait l>ombardée dans la journée.... Quajid je le >is écrire aux divers consuls pour protester contre cette mesure, et que je l'eniendis appeler Giorgio et lui dire : « Viens avec moi à ^a^senal! >• ce que j'ai souffert dans ce moment, vous pouvez l'imaginer beaucoup mieux que je ne saurais le décrire. Je crois que peu de femmes se seraient conduites alors comme je l'ai fait : je iic voulus pas même embrasser mon mari ni mon fils {lour ne pas m'attendrir davantage. Quelles heures de onze à cinq heures! J'étais certaine que, si l'un de mes bien-aimés était tué, l'autre ne manquerait pas de le suivre.

U Enfin , vers cinq heures , les cris d'une grande foule qui s'avancait vers ma maison vinrent délivrer mon àme de ses angoisses : j'entendis distinctement le cri de l ire }/nnin! Dès ce moment je fus sûre du succès, f'ii'e S^ùiit-Mare I vive la / m'écriai-je à mon tour, car je savais que mon mari

devait proclamer la République sur la place Saint-Marc.

>• Pour la seconde fois depuis cinq jours , je vis mon mari comme ramené en triomphe à sa maison. Deux fois en cinq jours, c'était trop pour' mes forces! Pourtant, je me contins dans ma joie, comme j'avais fait dans ma douleur; j'embrassai mon mari comme le libérateur, le premier, entre tous, de ma patrie; j'embrassai mon tiU, qui, è seize ans, avait montré du courage et le sang-froid de l'àge mûr.... Et , en mOi-tnérne , je me glorifiai de tous deux.

N Je voudrais vous dire mille choses , mais le temps me manque. J'ai lu è mon mari votre lettre et celle du citoyen Louis, et il en fut ému. i'our voire fils aussi , me disait-il , une belle et glorieuse voie est ouverte dans notre République.... Quiconque réunira talents et honnêteté y trouvera honneur et récompense; cela est indubitable. L'avenir de nos fils est donc assuré, chère amie.

» Je finis.

»» Votre Tehesa. »

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