LIVRE DEUXIÈME
de relever l'Iionneur de sa patrie. Il cuiuiaissait ces populations si durement jugées par l'Europe, et il pensait que l'Italie, une fois en action , pourrait encore être malheureuse , mais qu'elle ne serait plus méprisée : il était sûr, au moins, de sa Venise, et savait ce qu'il en pourrait faire. Obliger le monde à revenir sur le compte de l'Italie, faire que le monde, quoi qu'il advint, la sût vivante et indestructible, lui rendre enrin le respect des nations : cette pensée, et c’est l'a sa vraie grandeur, le préoccupait plus que le succès même. « Vous nous ap|>eliez des parleurs , des déclaitaateurs de théâtre , écrivait-il plus tard ; j'ai fuit en sorte que vous ne pussiez plus le dire de Venise » Et il débuta, dans cette ville sjdendide où tout porte â l'éclat et â la représentation, par montrer le successeur des doges gouvernant avec la simplicité de formes d'un puritain d’Amérique. « Le temps de l’Italie artiste est passé : faisons voir une autre baliel »
Le bob sens de ce peuple le comprit, et le plus grand des prestiges fut pour lui de s'abstenir de tout prestige *. Point d'appel â l'imagination, qui surexcite, puis laisse retomber les âmes; ne point éblouir le peuple; le gouverner par la raison et par le sentiment ; ne jamais lui céder sur les choses
* Xotn nuuiuKiitn.
’ • Ce qui me d^liûaU en Italie , c'était le déCiut de la déclamalkm , de l’exagération ; je préférai l'opposé , peut -être jusqu'à l’excès. Je m'abstins le plus possible des pompes , des représentations , des cérémonies théâtrales.... J'axais toujours présente à la pensée une maxime de Tomiiuseo': Ze soldat vraimrnt covragrux combat tt st lait. Ixs étrangers nous appellent parleurs : j’ai voulu qu’on ne le pAt dire de Venise. > (Notes manuscrites.) « S’abstenir de pompe est un indice qu’on est disposé à rentrer dans la vie
privée. . (JAJd.) .
injustes et oe jamais demander un dangereux secours à ses colères aveugles. « Le peuple (et toute masse d'hommes est peuplel) le peuple a des instincts généreux et des instincts farouches-, malheur si «ii le laisse entrer dans cette dernière voiel il devient une béte sauvage. Îjë premier sang versé donne soif de sang -, une fois dans la voie de la cruauté , on n'en sort plus-, on ne peut ni retourner en arrière ni s'arrêter. De là la nécessité de s'y opposer dès le principe avec une énergie désespérée'.» ■ ■
Un seul meurtre, celui de Mariuovvitch , avait ensanglanté la révolution de Venise * j.Manin était décidé, au prix de sa vie, à n'en pas souffrir un second.
Justice et ordre au dedans, fermeté infle.\ible au dehors: tels étaient les principes dont il ne devait jamais se départir. Point de transaction avec l'Autriche. Les tentatives de réforme pacilique avaient été utiles pour préparer la Révolution : une fois la Révolution venue, toute négociation serait un leurre; toute promesse faite par l'Anlrichc serait infailliblement violée; tout accomnqodement qui reconnaîtrait à l'Autriche un droit quelconque sur l ltalie ramènerait la tyrannie étrangère. Étroite union avec les divers États italiens, quelle que soit la forme de leur gouvernement , pourvu qu'ils coopèrent à la guei-re de l'indépendance et jusqu'à ce qu'une constituante italienne ait décidé de l’organisation de la Péninsule. Union particulièrement intime avec la Lombardie, sœur d'esclavage et de délivrance. Appel à l'alliance française, corol-
' Notes iiMiiascrites.
’ Et encore les causes de ce meurtre avaient.elles été plus privées que politiques; les ouvriers détestaient cet oHicirr, à cause de sa sévérité.
laire indispensable de la résolution de ne jamais transiger avec rAutriclie.
Toutes ces vues, il les avait bien arrêtées dans son esprit h l'avance Entre le tourbillon du gouvernement et le tourbillon de la guerre, ce n’était plus le temps des longues méditations. Les événements se préripitaient comme la foudre. On ignorait encore l'issue de la bataille engagée depuis plusieurs jours dans .Milan ; mais on savait que l'insurrection s'étendait de proche en proebe. Dans la nuit du 22 au 23 mars, la garde civique du bourg de Mestre s'était emparée de la grande forteresse de Malgbcra*, qui commande la chaussée du chemin de fer de Venise ; l'énergique population de Chioggia avait, le 23 au soir, fait capituler sa citadelle ^ tous les abords de Venise, lagune et plage, étaient dégagés presque sans coup férir; le 2t, F’adoue, que comprimait la division du général d’.Vsprc, était évacuée précipitamment par ce corps autrichien, ce qui faisait pressentir de mauvaises nouvelles pour l'ennemi. Tout se soulevait dans les provinces vénètes; le mouvement avait gagné le fond du 'Frioul dès le 23 , et 1 importante forteresse de Palma-Nuova était livrée sans combat par la panique de sa garnison et. de son commandant.
Un grave échec jetait toutefois une ombre sur ces heureux commencements. Dans la nuit du 22 au 23 mars, l'éphémère
' Ses premiers actes manifestèrent l’esprit de son gouvernement : 33 mars , décret promettant tonte sécurité au\ étrangers de toute nation, quels que soient leurs antécédents politiques; 38 mars, abolition de la peine du btUon et des verges dans l'armée et ta marine; 3t-35 mars, réfonnes judiciaires et fiscales; 39 mars , égalité des droits entre les citoyens de toutes religions.
* Ou Margbera , suivant la prononciation vénitienne.
DAMEI, MANIN.
commission gouvernementale établie la veille avait commis , un moment avant de se dissoudre, une faute que Manin ne put réparer. Rien n'était plus urgent que de s’emparer de la flottille autrichienne mouillée dans le port de Pola, en Istrie : autrieliienne de nom, vénitienne de fait, et montée par des Vénitiens et des Dalmates , cette petite escadre eût répondu sans hésiter a l'appel de Venise : la commission décida d'envôyer sur-le-champ a Pola le seul bateau 'a vapeur qu'elle eût sous la main, et qui faisait le service de la compagnie du Lloyd autrichien, entre Venise et Trieste. L’ex-gouverneur, le comte PallTy, h qui l’on avait promis de l'embarquer aussir tôt que possible, demanda a prendre passage sur ce pquebot. A aucun prix, on n'eût dû y consentir j mais l'extrême facilité de la délivrance, comme l'écrivait peu de .jours après madame Manin , avait tourné les meilleures tètes et inspiré une coniiance folle. Malgré les représentations du commandant de la garde civique Mengaido, le permis d'embarquer fut délivré au comte PallTy , et le capitaine du bateau à vapeur eut ordre de le mener k Trieste après avoir jwrté ses dépêches k Pola. Une fois en mer, PallTy et ses, gens intimidèrent le capitaine et le contraignirent de gouvemer droit sur Trieste. Au lieu de la dépêche vénitienne, ce furent des dépêches autrichiennes qui arrivèrent a Pola: les forts de Pola furent avertis avant l’escadre-, leurs batteries empêchèrent les navires de sortir du port, et l’occasion fut' perdue sans retour : sur onze bâtiments de guerre, deux seulement, qui étaient en mer, purent regagner Venise. Si l'on eût enlevé l'escadre , toute tentative de blocus contre Venise eût été impossible ^ rAutrichc, quelles que fussent des chances de la guerre : c'eût
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