‹ Daniel ManinChapitre 43 sur 185 · LIVRE DEX’XIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEX’XIÈME

rcvél<‘c plus tût, et que ceux-ci n’aient pas eu l'inspiration d'exiger la reconnaissance immédiate de Venise. I>es suites de cette reconnaissance eussent en partie compensé le funeste Fora da tè de Turin et de Milan. Douloureux souvenir, qui doit cire moins le reproche au passé que l’enseignement de l’avenir: les devoirs et les intérêts de la France au dehors ne changent pas comme scs constitutions intérieures I L’intervention armée de la France, que refusaient le Piémont et la Lombardie, et que leur refus obligeait Venise d’ajourner, eût été ajournée peut-être sans péril imminent pour la cause italienne, si l’Italie, qui, dans ces premiers jours, avait des soldats, quoi qii'on en dise, avait eu des généraux. La Lombardo-Vénélie eût pu, nous l'avons montré, s’affranchir seule (nous ne disons pas .se défendre seule), sans les fautes de Vérone et de .Mantoue. Charles-Albert, k son tour, eût pu encore vaincre seul , s'il eût poussé droit k l’ennemi eLjeté troupes régulières et volontaires sur les Autrichiens, sans donner k Radelzki le temps de se reconnaître. Voici, d’après des lettres d’officiers autrichiens, quelle était la situation de l’armée ennemie dans les premiers jours d’avril, c’est-kdire de huit k quinze jours après l'évacuation de Milan :

U On ne peut imaginer un spectacle plus désolant! Des » charrettes pleines de blessés; ici, un dragon coiffé d’un » bonnet de fantassin ; Ik , un canonnier avec le casque d’un » dragon ou l’habit d’un bourgeois ; k côté , un autre sans » habit : tous ces malheureux sous une pluie battante qui » augmente la déroute, et passant la nuit en plein air, cou- » verts de bouc et de sang. Impossible de reconnaître la cou- » leur d’aucun uniforme. Nos chevaux, depuis plusieurs jours.

n n’ont pas vu d'avoine. RadeUki et tous nos vétérans disent » que, dans aucune guerre, on ne vit jamais rien de pareil *

« Notre situation épouvante ; elle empire chaque jour. Les

» revers et l’àge ont fait perdre la tête à Radetzki Hier

» soir encore, nous avons été appelés en conseil extraordi- » naire par lui , et pour la centième fuis on a mis sur le tapis la » projwsition de livrer une grande bataille (à Charles-Albert) » ou de traverser le Miucio et l’Âdige, et d'aller nous joindre » 'a Nugciit et Giulay. Chacun de ces partis eut de très-chauds » défenseurs, mais nul ne voulut démontre de sou opinion, et » ou en vint aux injures, comme toujours. Voyant la grande » discorde qui régnait, Radetzki devint furieux et s'écria en » français : « Vous ferez comme ces bêtes du conseil auliqiic » qui ont perdu l’Itâlie pour avoir voulu toujours attendre. » Cette canaille italienne Unira par nous assommer. » Après » quoi, il est sorti et a couru h cheval pendant trois heures, » criant tout seul comme un insensé. Et cet homme, cepen- » dant, qui noos parle avec tant d’emportement, ne connaît » rien de notre situation ; il ne sait pas quelles plaies nous » rongent et combien tout est en dissolution parmi nous.

)> Imaginez-vous, cher ami, qu’il n’y a pas ici deux officiers » qui s'accordent ensemble ; que toutes les déterminations les » plus folles, les plus hasardeuses, les plus déloyales même, » sont mises en- délibération. Dans certains conciliabules, on » parle de passer, avec un grand nombre de soldats, du côté U des Piémontais; dans d'autres, d’arrêter Radetzki et de le

* Lottre tktrite de Ca.Htig1ione , du !*•» a\ril, à un journal alleiuand . ap. ArcAlrie trinmale dette cosed’ltalia, VI , p. 332 , cl Montam-lli, ilemorie tuW ftalia, t. II, cli. xxxvii.

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« consigner aux avanl-posles italiens. Ces propositions, qui » font frémir un homme d’Iionneur, trouvent cependant des » soutiens; tous les liens de la discipline et du devoir sont » brisés ou se relâchent; les quelques hommes inU*gres qui » restent encore n’ont plus qu’a mourir ou h fuir ce camp » souillé.

» Cette dernière résolution est la mienne. Ici, il n’y a plus » rien h faire qu’à se déshonorer : c’est {lonrquoi je veux » [wrtir, afin que mon honneur me reste. Ici il me faudrait « participer ou à la désertion infâme de mon armée, ou peut- » être, ce qui est plus inlTime, à l’arrestation de notre vieux » général. J’ai la conviction que, si les Piémontais nous atta- » quent promptement, nous ne nous défendrons pas : les sol- » dats jetteront bas les armes et se rendront prisonniers. Avant

» de voir cela, je me ferais sauter la cervelle Nous avons

» assisté aux funérailles de l’Empire! Qui l’eût dit, if y a deux » ans, à Metternich *? »

On vantait autrefois la solidité de l’armée autrichienne après les revers; on la battait fort souvent, mais on ne la mettait jamais en déroute : la force de sa discipline maintenait, comme une chaîne de fer, la cohésion de ses éléments si hétérogènes ; mais, depuis que ces éléments, au lieu d’être les pièces d’une machine, étaient redevenus des corps vivants, depuis que les races diverses s’étaient réveillées et se débattaient dans la machine de l’Empire, on semblait sur le point d'apprendre ce que peut devenir, en cas de malheur, cette armée

1 Lettre du 6 arril iotercoptéo et publiée dans la Raccolta, 1. 1 , p. àlO. — Eu admettant quUl y eût là quelque exagération, la réalité restait certes bien grave.

sans nationalité et sans autre lien que le (Ira^ieau , personiiificalion in\iolable de la patrie |>our le soldat français, anglais, russe, mais idole abstraite et vaine pour le soldat d’un Empire qui n’est point une nation.

La lecture de ces documents serre le cteur, quand on voit combien la cause de la justice fut près d'un complet triomphe. On souffre à considérer par quelle série de fautes stratégiques et politiques un roi qqi avait l'iiéroîsme d'un soldat, mais non pas le génie d'un capitaine , perdit une occasion irréparable et laissa se prolonger une campagne qui eût dû commencer et finir d’un seul coup de foudre; comment, par crainte de l'esprit républicain, ce roi découragea l'élan populaire, annula l'élément vigoureux des volontaires, des corpsfrancs, et réduisit aux proportions (rune guerre ordinaire cette guerre qui, pour garder chance de succès, devait demeurer une guerre de révolution , puisqu'on ne savait pas la décider par la grande stratégie-, comment, enfin, l'aristocratie lombarde, qui avait préparé la Révolution par de louables efforts, ne sut pas la gouverner, et, après avoir écarté les hommes énergiques de l'opinion républicaine , tira si peu de parti des grands moyens qu'elle avait sous la main et seconda si faiblement, non par mauvais vouloir, mais par inex|)érience, le roi quelle avait appelé!

Retournons k Venise , sur qui devaient, hélas! retomber les fautes d'autrui! Manin et ses collègues ne négligeaient rien pour organiser et fortifier la ville et le pays ; et , s’il y eut , Ik aussi, quelques erreurs d'une bien moindre conséquence, ce n'est pas au gouv ornement qu'on peut les imputer'. Scs

* Le L'iloa, dans ses inifmrtAiits Alémoires, reprocha aux hommes

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premÜTes ressources consislaieni en 7,000 gardes civiques a Venise , et d’autres corps eu nombre proportionnel dans les villes de terre ferme, 6,000 matelots et soldais de marine, >1,000 soldats italiens qui avaient abandonné le drapeau de l'étranger', l'arsenal et les forts bien garnis, quelques petits navires de guerre, et 10 millions de tire» (8 millions et ilemi de francs) trouvées dans les caisses publicpies -, cette somme permit d'attendre qu'on eût avist' au remplacement d’impôLs im|iopulaires ou immoraux*, qu'il avait fallu supprimer ou réduire, afin de payer au peuple la bienvenue de la République. Un comité de défense avait été institué le mars |iour les questions militaires ; on leva dix bataillons de gardes mobiles, faisant 6,000 hommes ; on forma une légion d'artillerie et un corps de gendarmerie; on autorisa les provinces k dis|ioscr cbacunc chez elle, pour leur défense, des recettes et des fonds disponibles, et on leur envoya tout ce qu'on put d’armes, de munitions, d'argent même; on arma de petits bâtiments et des barques pour la garde des lagunes, la perte de l'escadre ne permettant pas de tenir la mer.

Les relations maritimes donnèrent lieu â un incident caractéristique. Trieste, après un mouvement libéral assez vif,

spMauv luxqurla Manin avait dû s’en rapporter, quant aux questions militaires , d'avoir trop donné 1 l'organisation purement défensive de la lagune et |>as assez à la reconstitution d’une marine active; quoi qu’on edt fait, on n’avait pas les moyens de réparer la perte de l’escadre.

■ On ne put les nuintenir en corps , et il fallut tes autoriser, pour la plupart , a retourner dans leurs provinces, on ils servirent de noyau aux milices. Ce qui resta forma un corps de genilarmes.

’ La capitation, la loterie, le timbre sur les journaux, les droits d’entrée sur les bateaux pécheurs, furent supprimés; l'impAt du sel fut réduit d’un tiers.

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s'était retournée du côté de rAiitriche dés qu'elle avait vu sa rivale Venise rompre avqp l'Empire autrichien; cependant la compagnie du Lloyd de Trieste avait, dans rintéi-êt du commerce, obtenu du gouvernement vénitien la permission de reprendre le service de ses bateaux h vapeur, quelques jours interrompu. Sur ces entrefaites, les mauvais traiteroentsexercés 'a Trieste sur des citoyens de Venise et de Chioggia, sur les équipages vénitiens de deux des navires retenus a Pola, puis amenés h Trieste, avaient excité une vive irritation dans le peuple. Lorsque le bateau du Uoyd entra dans le port (30 mars), la foule s'ameuta sous les fenêtres du palais du gouvernement, demandant à grands cris des représailles et la saisie du bateau , et interpellant le gouvernement.

Le président et ses collègues ne parurent point en corps aux fenêtres : le gouvernement ne répondit pas; mais Mauiu répondit. Il descendit seul, se mit h la tête d'un détachement de la garde civique et se dirigea vers la Piaaetia, la petite place qui communique de la place Saint-Marc au grand canal où était le bateau du Lloyd. La foule le suivit et lit silence ;

(I Je vous parle |>eut-ètre pour la dernière fois ; car aucun » gouvernement n'est possible, s'il lui faut 'a chaque instant » venir justifier scs actes sur la place publique: je ne m’y » soumettrai jamais. Le bateau à vapeur est venu h Venise » avec la garantie du gouvernement ; rien ne nous déterminera y> 'a y manquer. Je suis tout prêt h abandonner le pouvoir que » le peuple m'a confié; mais, tant que je le garderai, je » mettrai autant de résolution h maintenir la paix et l’ordre » public que j'en ai mis 'a renverser un ennemi puissant....

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