LIVRE TROISIÈME
L'intimidation ne fut pas necessaire. La population, sans distinction de classes, accourut k la Zecca (l'hôtel des Monnaies) , non point arec résignation , mais avec une gaieté héroïque. D’autres décrets mobilisèrent les gardes civiques, de dix-huit h quarante ans, et ordonnèrent l'enrôlement général des citoyens. Les gardes civiques mobilisées pour les garnisons s’en allaient aux forts commet une fête. Et tout cela, sans tumuhe, sans désordre , avec une sérénité et une dignité vraiment admirables ‘.
Cependant, la nouvelle qui, le 13 août, avait répandu l'allégresse dans Venise, ne se confirmait pas. Au lieu d’imervention immédiate, les journaux étrangers apportaient des bruits de médiation anglo-française, basée, disait-on, sur l’indépendance italienne ; mais , bien que le langage des journaux français fût rassurant’, Manin, qui voyait le représentant de lord Palmerston se conduire à Venise en consul d’Autriche plutôt qu’en consul d’Angleterre , et qui ne pouvait deviner le rôle si différent du ministre anglais, était disposé 'a une pro-
* Lettre de >taitin h Tomniaseo du 20 août. •• On Caît des efforts inouïs pour subvenir au\di^l»eiises.... L'ordre règne dans Venise. Le peuple olvéit aux wul.s désirs de M. Manin. » Journal de M. Vasseur, 20 août.
**î.e U août, les Débats ^ journal peu belliqueux et peu révolutionnaire, concluaient de la sorte sur les affaires d'Italie : « Quant au gouvernement autrichien... le retour de ses armes ne doit point l'aveugler sur rimpossibililé de maintenir dans le Lombardo^Vénilien upc domination étrangère. Il y a des faits irrésistibles lors même qu'ils sont luomeiilanément comprimés; il est clair que les traités de 1H15, qui ont constitué la distribution territoriale de l'Europe, l'ont constituée sur certains points d'une manièro contraire !» nature.
M Ce sont des causes d'insurrection , de révolution , de guerre , qui reparaissent et qui reparaîtront toujours jusqu'à ce qu'elles aient eu justice, et il est de l'intérét de tous de la leur donner. »
no DANIEL MAMNV
fonde dt-liauce envers toute comlMuaison b laquelle participefait le Foreign-Officn.
Il fit un grand effort auprès du chef du cabinet anglais. Il adressa a lord Palraerston, le 20 août, une lettre particulière qui est un chef-d’œuvre de la vraie iliplomalie, de celle qui cherche a persuader par la claire vérité et j)ar la raison éloquente. Devant le représentant d'un gouvernement traditionnel, il s’appuyait sur le droit historique, démontrait l'illégitimité radicale de tout ce qui s’éiait fait relativement à Veni.se depuis 1797, et le droit positif qu’avaient eu les Vénitiens de rétablir le gouvernement légal qui existait h la veille de Campo-Forraio, exposait les événements survenus depuis le 22 mars, et en venait aux rumeurs répandues sur les intentions des gouvernements anglais et français, qui, disait-on, faisaient des propositions h l’Autriche, et, en cas de refus, auraient recours aux armes. Il conjurait le ministre anglais de prendre des mesures telles <]ue , pendant la durée des négociations, les hostilités demeurassent suspendues contre les Vénitiens, aussi bien qu’elles rétaienl contre le Fiémont par cet armistice du 9 août qui laissait les Aiitridiiens libres de jeter toutes leurs forces sur Venise. Il le suppliait, enfin, de ne pas laisser retomber sous le joug autrichien une population qui détestait ce joug, qui ne s'y résignerait jamais, qui sc soulèverait bientôt de nouveau, au grand péril de la paix européenne, et qui n'avait d’autre désir que de s'unir aux autres populations italiennes et de se séparer h jamais des Allemands.
Il terminait par l'observation que les intérêts économiques de l’Italie la poussaient vers la théorie du libre échange.
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« théorie à, laquelle rAuliiche s’est toujours moiitréc hostile, » dans rinlérêt de ses manufactures'. »
Le même jour, deux autres dépêches de Manin partirent |)flur Turin et ]>our Paris. Dans la première, Maiiiii expliquait au ministre des affaires élrannères de Sardaipnc le caractère du nouveau gouvernemenl vénitien, imrenieul jirovisoirc et de salut public, et qui laissait intactes toutes les questions politi(|ues, ajilérieures ou futures. « Venise, » disait-il, « n’a ' Il pas oublié et n’oubliera jamais ce qu'ont fait pour la cause I) de 1 inilépendance italienne le roi Charles - Albert , son » armée et son peuple, le peuple liguro-piémoiitais. Une pro- » fonde reconnaissance est gravée dans le cœur de tous; les » revers, loin de l’affaiblir, l’ont plutôt augmentée; touscs- » pèrent encore que le champion de l’Italie ne remettra pas B sa généreuse épée dans le fourreau , mais qu’il saura relever U bi(mtôt la fortune de la guerre sainte.
» Tant que Veni.se restera libre, » ajoutait-il, i< la cause » italienne n’est pas perdue; » et il priait le gouvernement sarde, en cas de médiation anglo-française, de s’entremettre [lour que l’armistice s’étendit à Venise, ainsi que d’envoyer au gouvernement vénitien une somme d’argent expédiée avant l’armistice, et aussi les fusils achetés en France et arrivés h Gênes après tant de retards.
L’autre lettre était adressée k Tommasco , envoyé de Venise k Paris. Il y insistait également sur la nécessité de comprendre Venise dans l’armistice.
« Quand même la condition politique de Venise devrait être
' La Icltro dans A. de La Forge, t. II, p. 3i5.
DANIEL MAMN.
» considérée comme une question encore h débattre dans les » négociations, encore faudrait-il ne pas permettre que sa U condition actuelle fût changée pendant le cours même de
» ces négociations Mais l'indépendance de Venise ne de-
» vrait pas pouvoir faire question ; elle devrait être posée » comme condition préalable.... La France a envers Venise * une dette immense b acquitter; elle doit réparer l’iniipiité » de Campo-Formio ; elle se couvrirait de honte et de malé- » diction , si la même inicpiité sc renouvelait aujourd'hui par » elle ou avec son concours ’. »
Au moment où Manin espédiait ces dépêches, il recevait de Florence une lettre du plus haut intérêt. File était d'un de ses agents en France, M. Tommaso Car, parti de Paris le 9 août au soir pour venir lui apprendre les intentions réelles du gouvernement français. Gar lui racontait le contre-coup qu’avaient eu h Paris les revers des Piémontais. Le marquis Ricci , envoyé de Charles -Albert, avait commencé par traverser la mission de Guerrieri , qui réclamait un secours immédiat au nom des Milanais; le ministre piémontais avait protesté qiH‘, la fusion de la haute Italie étant maintenant accomplie, lui seul représentait la Lombardie comme le Piémont , et que son roi ne réclamait pas l’intenention immédiate; le 7 août seulement , sur de nouvelles instructions arrivées de Turin ,
' Ce jour, août , le consul Vasseur cousigno dans son journal les
paroles sui>an1es, qu'il entendait autour de lui :
« Dussions-nous être «Arasés, nous combattrons jusqu'à ce que nous so)ons certains que U France nous abandonne. £lle verra que nous élions dignes de toutes ses sympathies. •
Venise a fait plus que de tenir |?arole. Elle a combattu Du'ine après qu'elle a eu la certitude d'ètre al andoiuuic !