‹ Daniel ManinChapitre 82 sur 185 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

ment allemand de Francfort, revendiquait la vieille domination de l'Allemagne sur la Lombardie, « de tout temps, » disait-il , « fief de l’empire germanique -, — mais il s’est bien n gardé de parler de la Vénétie, qui, elle, ne releva jamais » de l’Empire, et !i qui l’empereur devait demander permis- » sion de passage pour aller visiter son fief de Lombardie. * l>a Vénétie, observait Malfatti, une fuis libre, selon son ancien droit, il .serait impossible à l’Aulricbe de conserver la Lombardie.

Le député Benvenuti iirolcsla , au nom du droit qui vient de Dieu et de la nature, contre l’appel au droit bistorique, et demanda que Venise défemfit le droit de l’Ilalie entière, en revendiquant la parole sacrée donnée [tar le peuple français de délivrer le peuple italien.

Maniti les mit d'aeconi en réclamant la faculté de faire valoir et le droit historique et le droit de nationalité, suivant les temps et les lieux, et de stipuler pour la Vénétie en [tarlicu lier, sans perdre de vue la cause commune ni aliéner le droit que garde la Vénétie de se réunir de nouveau, si bon lui semble, ii la Lombardie et au Piémont. « Tant que Venise est libre, l’Italie garde une prochaine espérance-, Venise tombée, la cause italienne est perdue. »

L’Assemblée laissa au gouvernement toute latitude pour les négociations, et ne se réserva que la ratification du traité définitif (11 octobre).

Manin avait fait -allusion, devant l’Assemblée, h la possibilité d'une nouvelle réunion avec le Piémont : il venait de recevoir de ce pays des communications secrètes d’une haute importance. Un ami, un patriote vénète, le comte Frcschi,lui avait

DANIEL MAMX.

écrit de Turin au nom du roi Cliarlcs-Alberl (2î> sr-ptenibre). Une révolution décisive s’était opérée dans l’âme de ce malheun-ux prince. Rcni|di de douleur et de honte , profondément irrité contre les conseillers qui l’avaient jwusst' au fatal armistice, il n’avait plus qu’une idée, se réliahiliter â tout prix : le bandeau était tombé de ses yeux-, il voyait clair enfin sur ses vTais ennemis et ceux de sa patrie, sur le parti austro-jésuitique, et il était résolu de s’unir aux patriotes, aux démocrates, de recommencer la guerre à leur tête et de jouer le tout pour le tout. Il avait, à la vérité, accepté la médiation anglo-française le la août, avec les bases pro|>osées pour ce qui le concernait, mais apri's d’énergiques protestations en faveur de l’indépendance vénète '. L’Autriche n’ayant pas accepté les bases des médiateurs , il regardait sa parole comme dégagée, et il espérait que les négociations n’aboutiiaient â rien. 11 s’était donc entendu secrètement avec le chef du parti démocratique piémontais, M. Brolferio, pour former, parmi les hommes les plus éminents de toutes les régions italiennes, un ministère « toutâ fait révolutionnaire, » suivant l’expression du comte Freschi, et il faisait, avant tout, offrir le |>ortefcuille des affaires étrangères ’a Manin.

M.M. Brofferio et Frcschi pressaient instamment Manin d’accepter. « Je sais bien, » écrivait le comte Freschi, « que ce » serait de ta part un immense sacrifice; qu’il faudrait une » complète abnégation de soi-même pour braver les commen- » tairesde la place Saint-Marc! Mais as-tu fait autre chose, » depuis sept mois, que de te sacrifier entièrement â ta patrie?

• Corrtspondence respectlng Iht affairt o/Ilalf, p«rt. 111 , p. îOJ.

LIVUE TROISIÈME.

1) Le tout est donc de peser comment tu pourras mieux senir » l’Italie, comme triumvir k Venise, ou comme ministre k » Turin, Turin transformé, bien entendu, par une révolu-

» tion Iæs aHaiies de l’Italie ne peuvent se relever qu’au

» moyen d'une nouvelle et radicale révolution, et, par tes » talents comme par ta loyauté, tu es vraiment l'homme le » mieux fait pour Ja diriger. »

La réponse de Manin , que nous n’avons malheureusement pu retrouver, a laissé une profonde impression dans la mémoire des deux personnes associées en tiers avec le roi dans cette grave démarche; elle était simple et grande. En voici le sens, d'après le témoignage de M. Brofferio :

« Sans me croire indispensable h Venise , je pense toutefois » que c’est Ik que me veut k cette heure mon devoir {il mio » dovere-mi vuol qui); je remercie le roi et le digne citoyen » qui ont pensé k moi; quand le salut de l’Italie me réclamera » k Turin, je serai où m'appellera ma patrie '. »

Il avait été ému , mais non ébranlé ; et ce ne fut pas seulement le citoyen de Venise, ce fut l’homme d’État italien qui décida la négative. Il fallait, avant tout, pour les négociations et pour la guerre , sauver la grande place d’armes de la liberté confiée k sa garde !

On le comprenait, même en Piémont, comme l'atteste l’appel adressé vers cette éf)oquc k la population par la commission de secours pour Venise , k la tête de laquelle était Gioberti, avec MM. Ratazzi, Valerio, etc.

' Ln souvenirs de M. te comte Fresehi s’accordent , quant au fond , avec ceux de M. BrofTeiio.

<9i DANIEL MANIN..

« Secourez , sauvez Veniscl C’est h Venise que sont les clefs » do la paix ou de la guerre iialiennel — Venise n'est pas » comme la Lombardie, qu’une bataille, qu’une semaine de » marebe peuvent nous donner ou nous ôter. Venise est la » porte meme de l’Italie vers l’Orient , sans laquelle elle no » sera jamais en sûreté contre les attaques de l’Autriclie. Vc- » nisc perdue , il nous faudra la reconquérir par des torrents » do sang, par de longues années de guerre! »

Dos nouvelles considérables arrivèrent cependant de Vienne et enflammèrent les espérances de l ltalie. La guerre de Hongrie était commencée. Les Croates, soulevés par l’Autriche contre le ministère national hongrois, avaient été battus par les Maggvars ; simultanément avec cet échec du pouvoir impérial , la révolution , pour la troisième fuis, ressaisissait Vienne, et, pour la seconde fois, l’empereur d'.Vutriclie fuyait de sa capitale (0-7 octobre). La guerre civile était au cœurdel’Au- Iriche. Manin se hâta d’écrire h Pasini de tenir d’autant plus ferme dans les futures négociations; de protester absolument contre le rétablissement d’un lien quelconque avec la maison d'Autriche, et, si ce lien était .imposé par les médiateurs, de maintenir intact, par ses protestations, le droit qu'aurait le pays de le briser par la force dès qu'il le pourrait. Il maintient encore sa préférence pour un État lombarde- vénitien ; si la Lombardie préfère s’unir au Piémont, il demande pour la Vénétie les limites d’avant Campo-Formiu , c’esl-h-dirc le Bergamasque et le Brescian. Pas de Venise ville banséatique. Si, pourtant, on la réduisait au choix entre l’isolement et la domination directe ou indirecte de l'Autriche , Venise préférera toujours devenir misérable et espérer que de retomber

Page 1