‹ Daniel ManinChapitre 83 sur 185 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

SOUS le joug... « Nous croyons fermement que celte allerna- » tive ne nous sera pas posée » (13 octobre).

Les événements de Vienne n'empéchaient pas l'armée de terre autrichienne et la marine de Trieste de poursuivre le blocus de Venise : les bateaux èi vapeur autrichiens continuaient de courir sus aux navires du commerce jusqu’en vue du port ; ils en venaient à capturer les barques des pécheurs. Lu moment, on avait cru qu'ils allaient obtempérer aux représentations des médiateurs : un aide de camp du général Welden avait apporté k l'amiral autrichien l'ordre de se relâcher des rigueurs exercées et de moins resserrer le blocus. On s'y tia ; des barques chaînées de provisions se présentèrent; elles furent prises '. Les Autricliiens nomment ces procédés ruses de guerre; ailleurs, on leur donne un autre nom.

Le gouvernement vénitien jugea que la situation nouvelle lui prescrivait de sortir de la politique expectante qu'il avait soutenue devant l’assemblée, et il commença les représailles par la saisie de barques ennemies et par une sortie où un détachement dirigé par le chef d’état-major, le colonel Ulloa, enleva le poste autrichien de Cavallino et prit deux canons (22 ociobrc).

Le gouvernement, « considérant que l’Italie et la Uongric doivent faire cause commune, puisqu’elles poursuivent le même but, l’indépendance , » décréta, en signe de fraternité, la formation d’une légion hongroise, composée de tous les soldats ou citoyens hongrois qui se trouvaient déj’a on qui voudraient se rendre k Venise. C’était une noble réponse k la

' Joamal de M. le eomul Yaseear.

DANIlvL MANIN.

malheureuse résolution par laquelle Kossulli avait naguère maintenu le concours de ta Hongrie avec l'Autriche contre l'Italie. Le commandement fut confié h un ofTicicr hongrois, appelé Winckler, qui, le 22 mars, avait brisé son épée plutôt que d’ordonner le feu contre les Vénitiens.

Le 25, les triumvirs reçurent une adresse des principaux membres de la gauche du |)arlcment piémontais, qui se rouvrait en ce moment. Les députés piémontais conjuraient les Vénitiens de ne pas se tenir séparés du royaume de la haute Italie, qui, suivant eux, subsistait en droit malgré le fait purement militaire de l'armistice : ils réclamaient l'envoi et le concours de la Consulte vénète à Turin, conformément II l'Acte d'union, et l’entière entente des agents vénitiens avec les agents piémontais, afin d'obtenir l'intervention, soit diplomat'iqtie , soit armée , de la France en faveur du royaume de la haute Italie. Pour eux, ils allaient pousser leoir gouvernement 'a renouveler la guerre et h secourir Venise de toutes ses forces.

Manin répondit, eu son nom privé, h Cioberti, l'un des signataires de l'adresse piémontaisc , qu'il serait très-imprudent de compromettre la concorde qui régnait h Venise parmi le peuple et l'armée , en renouvelant les débats politiques dans une cite cernée par rennemi-, que si la situation militaire s'améliorait , on aurait plus de liberté d'action h cet égard. K Qu'on repasse le Tésin , et après nous pourrons discuter » (26 octobre).

Cette action qu'il prêchait aux autres , il en donnait l’exemple, et, aûn d’encourager les provinces vénètesh renouveler l'insurrection et de frapper un coup qui retentit jusqu’il Milan

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et it Tiirin , il avait décidé, avec les chefs militaires, une sortie beaucoup plus considérable que la première. Le 27, au point du jour, trois colonnes, fortes ensemble de deux mille cinq cents hommes, dirigées par Pepe et Ulloa, débouchèrent, par terre et par eau, du fort de Maighcra et du canal de Fusina, et assaillirent le bourg de Fusina^ la station fortifiée du chemin de fer, entre Maighera et Mestre , et enfin le bourg de Mestre. Fusina et la station furent emportés sans beaucoup de résistance; mais b Mestre, où l’ennemi, prévenu de la veille an soir par un espion, avait concentré d'assez grandes forces, le combat fut très-acharné ; plusieurs fois repoussés, les Italiens, ramenés h l’assaut par Ulloa, Fontana et Cosenz, pénétrèrent enfin dans Mestre et en chassèrent les .\utricliiens, qui perdirent cinq cents prisonniers, deux cents morts .et six canons. *

Les volontaires des diverses régions italiennes et les soldatset gardes civiques de Venise avaient rivalisé d’audace. Un prêtre bolonais, orateur, poêle, esprit enthousiaste, coeur naïvement héroïque,' Ugo Bassi, déjb blessé plusieurs fois dans la campagne de Vénéti&, marchait en tête d’un des bataillons, agitant d’une main le crucifix, de l’autre la bannière rouge des volontaires romains ' , et se jetait le premier éans les maisons retranchées d'où pleuraient les balles dès Croates. Un détachement du bataillon de V Espérance, composé de jeunes gens de quinze b di.x-huit ans, avait figuré an combat. Deux combattants plus jeunes encore se signalèrent par des actions

' Il était revenu, le 21 septembre, à Venise, 1,200 de ceux qui avaient capitulé, le 11 juin, avec Durando.

DANIEL MAXIN..

qui rappelaient les héros enfants de la Révolution française. Devant Mestre, un petit tambour de la garde civique, Speciali, âge de quatorze ans, battait la cliarge, avec un autre tambour, k la tète des volontaires lombards, le corps qui ouvrit l’attaque et qui souffrit le plus. Son camarade tombe, atteint d'une balle : il le charge sur scs é|»aules et continue k battre la charge, sous le feu le plus vif jusqu'k la fin de l'action devant Fusina. Un mousse de douze ans, Zorzi, voit le pavillon de la péniche qn’il montait coupe et jeté k j'eau par un biscaïen : il s'élance dans la mer , rattrape le pavillon k la nage, remonte k bord, griro|>e au haut du mkt et y rattache les couleurs nationales sons une grêle de mitraille en. criant : Viiio l’ Initia!

L'attitude de Venise avait etc admirable (lendant toute la journée. Toutes les anxiétés disparaissaient dans la joie enivrante de celte pensée , que Venise aurait l'itonneur de donner le signal du renouvellement de la lutte italienne. La garde civique en masse demandait k grands cris qu'on la menât k l'ennemi. A l'instant où arriva la nouvelle de la victoire, le Iwunlon majestueux de Saint-Marc se fit entendre : en un moment la place fut vide et la basilique remplie d’un peuple reconnaissant qui remerciait le Dieu des armées.

Le 29 octobre fut on jour de fête pour Venise. Les dépouilles autrichiennes débarquées k la Piazzetla , le peuple , enfants, vieillards, s’attelant aux canons conquis et les Irainant devant le vieux palais des doges, les troupes victorieuses défilant sur la place sous un rouge soleil d’automne , le soleil de Titien! tout rappelait k la ville des lagunes ces spectacles de ses anciens jours où les navires vénitiens rapportaient des

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plages (l'Orient les trophées ravis aux flottes ottomanes. Les femmes riaient et pleuraient en vpvant, h la tëtc de la première colonne, un tout petK garçon cliargé d’un drapeau qui l'enveloppait tout entier de ses plis et qu'il ne pouvait soulever de terre. C'était le mousse Zorzi

Un important événement redoublait l'allégresse populaire* : le 27, taudis que le combat durait encore, on avajt signalé eu mer l’escadre sarde. L’amiral Albini revenait débloquer Venise, d’après des ordres antérieurs aux nouvelles de Vienne et motivés sur la violation de l'armistice Salasco par Radclzki * ; c’était un digne commentaire de la lettre du comte Frcschi et de l'adresse des députés piémontais. Les navires autriciiiens avaient disparu.

Entre les ténèbres d’hier et celles de demain, le peuple s'abandonnait tout entier k cette heure de foie et de rayonnement. Le chef gardait pour lui les soucis et les angoisses. Manin avait reçu de graves dépêches de France et d'Angleterre. Une lettre de Tommaseo, du 12 octobre, s’était croisée

• Kaeeolla, t. TV, p. 479.

* Le deuil eet looiours radld wx {oie* de k gnêm. (}uelque« joui* «près , des ruuéraillee guerrière* émureut doutoorcuiemeot le peuple et l'aruèc. l'n de re* généreux Napolitain* qui prenaient une part *1 brillante i la défense de Venise , le frère de ce Carlo Poêrio , qui expiait encore hier dans le* cachot* de Ferdinand le crime d’aeoir voulu (ooder dans son pays un ordre et libre, et qui sert aujourd’hui de nouveau l’Italie en xéreiUnot avec éclat le* sympathies d’une grande nation par le spectacle de sa noble infbrtune , Alexandre l’oerio, bleasé au combat du 17 octobre, succomba aux auite* d’uno amputation. C’élail une des plus belle* imea et des plu* belles inieUigeocea de rilaiie. Poète comme boëmer, comme lui il chanta «t mourut pour l’iudépeudauce de sa patrie.

> Badetilù avait reCuaé de rendre, suivant la* oouveolions, le parc de tiége piémontais laissé i Pescliiera.

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avec la lettre par laquelle Manin mettait, pour ainsi dire, le gouvernement français en demeure quant au blocus r Cavaignac avait prescrit au commandant de la station navale française d’interdire toute agression aux Autrichiens, et le ministre Bastide, comme nous le voyons dans sa double dépêche du 17 octobre, avait prévenu le consul français ï Venise des mesures prises pour empêcbef soit une attaque de vive force,

soit un blocus rigoureux'. Sous d’autres rapports, l’attitude de Cavaignac était moins satisfaisante; il n’avait pas répondu sur la question d’un prêt ou d’une garantie financière , et , tout en paraissant |ieu compter sur les négociations , il ne se montrait pas disposé ii mettre à iirofit les derniers événements de Vienne et de Hongrie, ainsi que Manin l’eût ardemment souhaité. Il déconseillait aux Italiens de reprendre sur-le-champ l’olfensive.

En même temps, la réponse de lord Palmcrston à la lettre de Manin du 20 août était enfin arrivée.

Cette pièce , en date du 16 octobre , était ainsi conçue ;

« j’ai eu l’honneur de recevoir votre lettre du 20 août der- » nier.... où vous priez le gouvernement de S. M. Britannique » d’employer ses efforts pour empêcher Venise de retomber » sous la domination autrichienne.

» J'ai il vous informer que, dans les pro()osilions faites au » gouvernement d’Autriche par le gouvernement britannique

' Le S noTcnbre, en effet , le commendant du batean k vapénr français le Solon, arrivé de Toolon, annonça anx triumvirs que deux vaisseaux de li^e, deux frégates et deux vapeurs français allaient être réunis devant Venise pour la débloquer, même par la force, et la défendre an besoin. On ne uvait pas encore à Paris que k blocù était déjX levé de fait, grâce an retour de l’escadre sarde.

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