‹ Daniel (volume 2)Chapitre 11 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

il vit Diiyvecke pùlir et près de tomber évanouie. Aussitôt ii lâcha Christian et lui rlit :

— Camarade, le vin nous a trop échauffé la tête , et nos jeux deviennent de mauvais goût. Les jeunes fdles s'en épouvantent; nos compagnons les trouvent ridicules; on pourrait finir par les prendre au sérieux, et croire que nous ne plaisantons pas.

Christian , sans répondre , sans paraître comprendre la conduite généreuse de lans, sortit de l'assemblée si justement exaspérée contre lui. *

Aussi le lendemain malin chacun des compagnons se rendit-il de bonne heure dans la

lianso dos lisserands , où devait ôtr(3 jiigc Cliristiaii.

Le Maître et les syndics avaient déjà pris place au milieu du cercle des tisserands, et l'heure indiquée pour l'audience était déjà écoulée depuis longtemps, que Christian n'avait point encore paru. Le maître ordonna que l'on fit les trois sommations d'usage.

— Si l'accusé, dit-il, ne se montre pas après la troisième sommation , son nom sera effacé de nos registres, personne de nous n'achètera, ne vendra ni ne fabriquera avec lui ; il restera interdit de l'eau et du feu dans toutes les villes hanséatiques; il devra en sortir aussitôt, sous peine de fustigation.

— Christian! comparaissez devant la hanse, cria le premier des syndics.

-- 2-28 — On ne répondit ])Oinl.

— Christian', comparaissez devant la hanse, appela le second syndic.

Personne ne vint ; le troisième syndic se leva à son tour.

— Christian ! comparaissez devant la hanse, lil-il.

Même silence. Le Maître se levait déjà pour prononcer l'interdiction, lorsque l'on vil arriver Christian.

— Que me veut-on? dit-il en souriant avec insolence; de quoi m'accuse-l-on ?

i Ml vous yccuse, répliqua ic Mailie d'une voix grave, on vous accuse de dépenser plus (jue vous ne gagnez , et de mener une conduite qui peut jeter de la défaveur sur la hanse des tisserands à laquelle vous appartenez.

— N'est-ce que cela, mes maîtres? il fallait parler plus tôt; vous auriez évité l'ennui de vous réunir et de perdre une matinée de travail pour si peu de chose. Je vends au prix qu'il me plaît, et si je paye généreusement mes apprentis, je ne pensais pas qu'on dût m'en blâmer., Seulement , je ne fais pas le commerce de tisserand en lésineur, mais en homme qui connaît toute l'importance du noble métierde fabricant de toiles. Je ne gagne rien, mais je ne perds pas, voilà tout ; mes li-

vres de commerce le prouveront au besoin. Je vends au prix coûtant. Il reste à expliquer comment je suffis à mes dépenses : voyez cette lettre de créance, signée par mon souverain sa majesté Christiern II, roi de Danemark. Elle m'octroie une pension (Je mille pièces d'or par année, tant qu'il me plaira de demeurer en la ville de Berghen pour m'y perfectionner dans ma profession de tisserand. I^les-vous satisfaits, mes maîtres? Regardez-y donc, une autre fois, à deux reprises avant de soupçonner un honnête compagnon et de lui faire perdre son temps à de pareilles bagatelles.

Le Maitre se pencha vers les syndics après

•m nionxMiJ de délibération :

— Compagnon Christian, la liante accepte

\oUc jiislilicalioii , la tléclare bomu; el vala l)le^ el met à néant l'accusation qui pesait sur vous. Cependant il vous reste encore à recevoir une réprimande et à répondre à des reproches de notre part. Pourquoi vous montrez-vous mauvais frère et compagnon déloyal à l'égard de notre nouveau camarade lans Crumbbrugghe? quels motifs de haine et d'animosité nourrissez-vous contre lui ?

Au nom de lans, la figure de Christian devint livide et prit une expression forcenée de haine.

— Ceci est mon secret 5 vous me permettrez de le garder, répliqua- l-il avec ironie. Je ne sache pas qu'un compagnon hanséate doivent confesser en public el à quiconque

les lui (leinande, les niotit's de ses afl'eclious el de ses haines.

— ■ Non , mais la hanse ne vent point qu'un compagnon ail de haine contre un autre compagnon. Notre première loi est la confraternité entre tous. Ne nous devons-nous point protection, aide et dévouement l'un h l'autre? Comment viendriez-vous au secours de lans , s'il avait besoin de vous , puisque son nom seul vous fait pâlir et serrer les poings avec colère? Abjurez donc ces sentimens indignes d'un chrétien et d'un hanscalc ; embrassez lans, et devenez pour lui un ami loyal et franc.

— Jamais 1

lans s a\arica au iniiitMi de l'assemblée :

— Peul-êtro ChristiLin ne nie refusera -i- il pas de me dire à moi , en secret , le motif de celte haine ; car, j'en fais serment par la mémoire de mon père, j'ignore en quoi j'ai pu l'offenser.

Avance, tu l'apprendras, répondit Christian.

Il se pencha vers lans, et lui dit quelques mots à l'oreille. lans, en l'écoutant, devint pâle comme un trépassé; sans répondre, troublé, les yeux pleins de larmes, il s'éloigna. Il semblait avoir reçu le coup de la mort.

— Eh bien, mes maîtres, s'écria gaîment Christian, voici voire protégé, celui que vous me préfériez si l)a(iloment, <|ui s'enfnit dé-

sespéi'c , et «^ui porte maintenant pour moi, dans son cœur , une haine égale à celle que je lui ai vouée! Est-ce tout? A.vez-vous encore quelque nouvelle épreuve à me faire subir?

Le Maitre se pencha vers les syndics et délibéra quelque temps avec eux à voix basse.

— Christian de Copenhague, écoulez, dit le vieillard, voici ce que moi , maitre de la hanse des tisserands, j'ai décidé après avoir pris l'avis et reçu l'assentiment des syndics :

La hanse ne doit compter parmi ses membres que des amis et des frères. Vous troublez l'amitié et l'harmonie qui régnent entre nous. Vous refusez d'abjurer vos haines; la

hanse vous a déclare et vous déclan,' banni de son sein.

Christian éclata de rire.

— Vous avez raison, mes maîtres, il est temps d'apporter un terme à la ridicule sotie que je joue ici depuis huit mois. J'avais pris au sérieux vos momeries de haine; tout cela est trop absurde pour qu'un homme de bon sens y attache désormais quelque importance. Au diable le compagnonnage et les compagnons! Vous n'avez fait que me prévenir.

— La hanse vous ordonne de quitter aujourd'hui même la ville de Herghen, et vous

onjoinl (le n'habiter aucune des villes lianséa tiques.

— Oui-da, mes compères. Je partirai si je le veux bien!... Mais rassurez-vous, je le veux. Seulement, rappelez-vous mes paroles : avant peu de jours, vous vous repentirez amèrement de ce que vous venez de faire. Oui, oui, effacez de vos registres mon nom , arrachez le l'euiilot qui mentionne mon admission parmi vous, vous verserez des larmes de désespoir pour n'avoir point respecté ce feuillet. È( outez-moi bien : je me vengerai avant un mois de vous, comme je vais me venger tout-à riieure de ce lans Crumbbrugghc qui me vaut vos niais alîronts. Adieu, et que le diable \ous bénisse !

Il .11 lailin les cordons bleus de son labliei

de tisserand, symbole du compagnonnage haoséatique , H les jela dans la bouc. Plusieurs ouvriers voulurent se jeter sur lui pour le punir de cet outrage; mais le Maître les arrêta en s'écriant :

— Le règlement hanséatique ordonne d'accorder au compagnon banni de la corporation douze heures libres, durant lesquelles nul ne touchera ni à son corps, ni à sa maison : laissez aller en paix le banni !

Après avoir entendu les paroles que Christian lui avait dites à l'oreille , lans Crumbbrugghe, vous le savez, était sorti précipitamment de la hanse; ce fut vers la maison de la Mère qu'il se dirigea. Siegbrit, assise sur le banc de pierre qui se trouvait dans la

rue, à côté de la porte, était plongée en des méditations si profondes, qu'elle n'entendit et ne vit point arriver près d'elle le jeune homme.

Mère! lui cria-t-ilj Mère!

Elle se leva précipitamment , comme prête à s'enfuir, puis elle retomba sur le banc , passa ses mains desséchées sur son visage, et dit à lans :

— J'ai cru voir ton père, jeune homme, ton père à qui je pensais, hélas! Mais d'où viennent, sainte Vierge! la pâleur de ton visage elles larmes qui baignent les joues? Quel malheur t'a frappé, mon (ils?

— Siegbrit, vous rappelez-vous les paroles que vous m'avez dites , les promesses que vous m'avez faites, il y a six mois, ici, à la même place où nous nous trouvons? Vous ne l'avez point oublié, n'est-ce pas? Je regardais Duy vecke , et vous m'avez appelé à vos côtés.

— lans, m'avez- vous demandé tous bas , ne penses-tu point que Duy vecke apportera tant de bonheur à son mari , qu'il ne saurait rester ni haine, ni vengeance dans le cœur de ce mari ?

— Pour obtenirl'amour de Duy vecke, vous ai-je répondu, je pardonnerais aux assassins de mon père.

- — Alors vous avez pris ma main, et vous m'avez dit :

— lans Crumbbrugghe, Dieu entende la promesse, et deviens le fiancé de Duyvecke.

— Merci, Mère, ai-je ajouté; merci, et que Dieu vous bénisse en ce monde et dans l'autre!

— Puis tout-à-coup, une pensée de désespoir à traversé mon bonheur.

— Duyvecke ne m'aime point, ai-je ajouté; le cœur de Duyvecke est peut-être à un autre.

— Le cœur de Duyvecke n'esta personne; quand je dirai à cette douce c\ timide co-

lombe : aime celui que la grand'mère lo lionne pour fiancé, Duyvecke l'aimera . — Je vous ai interrompue : — Eh bien! ne lui donnez pas cet ordre, Mère, mais permettezmoi de chercher à obtenir la tendresse de Duyvecke.

— lans, tous ces détails sont exacts; où \eux-lu en venir ?

— Où je veux en venir. Siegbrit ? Vous le demandez avec ce calme et cette sérénité , vous qui m'avez cruellement trompé! Duyvecke en aime un autre.

— Cela n'est pas possible! je lis dans les pensées de ma fille, comme Dieu dans le

cœiii" ilo tous los hommos; ce (\uo lu dis est lin incnsonao.

— Démeniez donc celui qui, tout - :'» l'heure, m'a dit : « Jesuisaimc de Duyvecke » , démenteTî donc Christian.

— Si Duyvecke m'avait désobéi, s'écria Siegbrit! Si jamais... Mais non, cela n'est pas possible.

Eu ce moment, Duyvecke parut sur le seuil de l'auberge.

— Ce que vous dit le compagnon lans est \rai , ni;i mère 5 j'ai échang»^ un anneau de (iançailles avec Christian, il est mou promis.

— M.illu^iinMise! lu m'as désobi'^i !

— Je ne vous ai point désobéi , ma mère , car si vous m'aviez parlé de vos projets et de l'amour de lans, je vous aurais répondu ; Mon cœur est à un autre.

— -Jamais lu ne seras la femme de Chrisliaîi.

— Je n'ai jamais désobéi à ma grand mère, mais je ne saurais non plus manquer à ma promesse. Si vous refusez de me donner pour femme à Christian , je resterai sa liancée jusqu'au jour de ma mort; nous ne nous épouserons que (ians le ciel.

— Comme sa mère! Elle veut me désobéir comme sa mère. Eh bien! malheur sur

elle comme sur Miirguerile! Oh! mon Dieu , <|ue votre juslice est sévère! J'ai perdu mon ■Mui' pour <:otle enfant , el voici qu'elle me «lésol)éil .

— Mère Siegbrit , interrompit Crumbhrugglie, je vous nvais pardonné, pour l'amour de Duyvecke, la part que vous aviez prise à la ruine de mon père : je vous répèle encore ce pardon , fussiez-vous celle qui a ouvrrl l'abîme fatal dans lequel il a péri. Je suis chrétien, et je dois pardonner les offenses, pour que Dieu me pardonne un jour. Je le sens, je ne larderai point à paraître devant lui 5 j'ai besoin d'oublier les ressentiments terrestres afin de trouver une place à côté de mon père dans le paradis. Quant à Du} vecke, mon cœur n'a point pour elle un sentiment d'amertume. Qu'elle soit heureuse, qu'elle

<leviemui la femme de Clirisliaii ; je uo lui d(^mande qu'une seule grâce, c'est de porter à son doigt, en souvenir du pauvre lans , et de ne jamais quitter cet anneau d'or que m'a donné ma mère! El maintenant, adieu pour toujours! Je vais partir à l'instant même pour les Pays-Bas, où m'attend ma mère.

Duyvecke, émue, lui tendit la main. lans la portait à ses lèvres, quand soudain il tomba sanglant aux pieds de la pauvre fille. Un coup de poignard de Christian avait perce le bras du compagnon flamand.

Siegbrit , plus prompte que l'éclair , avait renversé à son tour Christian, désarmé.

— Mort à l'assassin ! s'écria-t-elle en ramas-

- - 2/H» snni lo poignant resté daFis ta blessure d'Fans.

Fans se releva, saisit la main de la Mère, et l'empêclia de frapper Christian.

— Assez de sang comme cela, dit-il. Je n'ai reçu (ju'une égratignure. Relevez-vous, Christian , et demandez pardon à Duyvecke, que vous avez insultée. Duyvecke vous aime ; pour vous, elle a bravé la colère de son aïeule; si je lui baise la main , c'est que je vais me séparer d'elle à jamais. Je ])ars pour les Payslîas.

— Il n'est point nécessaire que tu quittes lierghen pour (jue nous nous séparions, lans. (Vcsl ir.oi ipii vais parlii' avec ma fiancée et

^ii'gbi'it-

— Je lie vouK |>assiiiM«' un avt'iiUiiior , cl .juiltf'r ))oui' lui lu Ibrtune que je mo suii» coiMjuise ici par luou travail.

— ^Si vous appelez Ibrlujie la possession de celle luisérable bicoque , el le privilège de vendre à boire et à manger à tous ces grossiers tisserands, vous n'êtes point difficile à contenter. Siegbrit, écoutez-moi, car le temps presse; la corporation des tisserands vient de me mettre au ban de la hanse, et ces brutaux sont capables de se livrer sur moi à des excès dont tout leur sang ferait plus tard justice. Epargnez-leur ce malheur, et suivez-moi. Un petit bâtiment que j'ai donné ordre , depuis huit jours, de tenir prêt à mettre à la voile , nous attend. Venez, accompagnez-moi ; dans peu (le jours , au lieu d'une auberge vous

habilerez un i)alais , et Duyvecke en sera la reine, yuaiil à toi, jeune homme, prends cette auberge, je le la donne-, voici qui le consolera (le ta blessure.

Il jeta une bourse pleine d'or aux pieds de Jans, qui la repoussa.

— Tu lais le fier; tant pis pour toi. Allons, Duyvecke; allons, Siegbril, il faut partir.

— Je ne nous suivrai point ! .le ne livrerai pas Duyvecke à la merci d'un homme qui n'est peut-être qu'un brigand.

— Ah ! c'est ainsi que vous laites rmlanU Je vaii^ \<iiis iihMIip à la raison.

Il prit un sifïlel d'or à sa ceinture , et cii tira trois sons aigus qui retentirent au loin. Aussitôt une chaloupe se détacha d'un petit bâtiment à l'ancre dans le port. L'embarcation aborda sur le rivage; six hommes en descendirent ; malgré les efforts de lans , malgré la résistance de Siegbrit , ils s'emparèrent par force de la vieille femme , qu'ils emmenèrent daus le canot, tandis que Christian emportait Duyvecke dans ses bras.

lans vit bientôt la chaloupe rejoindre le bâtiment , qui rnil à la voile el disparut à l'horizon.

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