CHRISTIAN, DE COPENHAGUE
— Le présent de Christian va nuire un peu à l'effet du nôtre, dit lacobs; n'importe, tu ne le recevras pas moins avec plaisir, je le tiens pour certain.
Il prit alors, des mains de ceux qui raccompagnaient, un parchemin, et lut à haute voix :
« La hanse de Berghen déclare, à l'unani- « mité des suffrages de tous les compagnons « consultés à cet effet, que lans Crumb- « brugghe a bien mérité de l'association; « qu'elle l'adopte et le reconnaît pour son « bienfaiteur, et que son nom sera pour tou- « jours, dans les prières publiques, associé « à celui des fondateurs de la hanse. »
Tous les assistants se découvrirent, s'agenouillèrent et chantèrent en chœur le refrain de la hanse :
Le travail est le bonheur, L'union fait la force.
LE DIPLOMATE VALCRE LLl.
Le souvenir <ie Duyvecke avait laissé, dans le cœur rie lans Crumbbrugghe, des Iraces encore douloureuses. Le bonheur que trouva le nouvel époux près de la douce et charmante Bella ne tarda point à les effacer entièrement.
I! roporlail souvent son imagination vers le passé, mais sans amertume et sans regret. La fortune, qui lui avait été si longtemps'conliaire, lui souriait de toutes les façons. Grâce à son intelligence et à son activité, grâce surtout à l'amitié que lui témoignaient tous les membres de la lianse, avec lesquels il faisait de grandes affaires, en trois années il devint le plus riche négociant de Bruxelles. Son nom jouissait, dans tous les Pays-Bas, d'une réputation populaire de probité, qui trouvait de nombreux échos en Allemagne et dans les pays (lu nord.
Telle était la prospérité de lans Crumbbrugghe, qui goûtait, au sein de sa famille, prés de son beau-père, entre sa mère et sa iemme, un bonheur sans mélanj^e, lorqu'un
matin il reçut l'ordre de se rendre à la cour et de venir recevoir les ordres du jeune roî Charles-Quint.
Introduit devant le souverain , celui-ci après avoir adressé au négociant des questions sur les mœurs et les ressources des pays du nord, lui dit :
— Maître lans Crumbbrugghe, j'ai besoin d'envoyer à Copenhague une personne intelligente et fidèle, pour remettre, en secret et sans éveiller les soupçons, des lettres importantes au gouverneur du château, Torbern Oxe. Vous allez donc vous rendre dans cette ville sous prétexte d'affaires commerciales. Vous accomplirez votre mission avec mystère, et vous attendrez, avant de revenir aux
Pa^s-Bas, que le gouverneur puisse vous remellre la réponse que je désire. Allez!... Qu'avez-vous à m'alléguer? pourquoi cette hésitation?
—r Sire, répondit Crumbbrugghe, Sa Majesté le roi de Danemarck m'a comblé de bienfi\its...
— Soyez sans crainte, mon maître! La mission dont je vous charge près de Torbern Oxe n'a pour but que d'assurer et d'augmenter la fortune et la gloire du roi Chrisliern. •
Après ces paroles, Charles-Quint remit au négociant un paquet cacheté, le congédia et lui donna l'ordre de partir dès la lendemain.
Arrivé à Copenhague, dont la vue réveilla tant de souvenirs dans son cœur, le premier soin de lans fut de s'acquitter des ordres du roi, et de porter au gouverneur les papiers dont il était chargé pour lui. DèsqueTorbern Oxe eut ouvert le paquet, il se livra aux plus vifs témoignages de surprise et de joie.
— Enfin, s'écria-t-il, le roi des Pays-Bas consent aux propositions que je lui ai fait adresser au nom des principaux seigneurs du Danemarckl Le roi, en présence d'un pareil honneur et de si brillants avantages, ne pourra pas hésiter. Soyez discret, mon maître, et un succès assuré nous attend.
Je serai d'autant plus discret, pensa
lans, que j'ignore la nouvelle que contient ce
paquet.
— Le roi Charles a montré dans celte aflaire sa prudence et sa sagesse habituelles. Ce jeune homme de dix-sept ans en remontre déjà à de vieilles barbes comme la mienne. Allez, mon maitre, occupez-vous maintenant de vos affaires commerciales; oubliez que vous me connaissez, que vous m'avez vu, et que le roi des Pays-Bas vous a chargé d'une lettre pour moi. Dès que j'aurai besoin de votre aide, je vous en ferai instruire. Le roi, sitôt qà'il apprendra votre arrivée à Copenhague, voudra vous voir, sans doute; mais je saurai arranger les choses de façon qu'il ne vous appelle point prés de lui avant «pi'il en soit temps opportun.
lans, on sorlant du palais du gouverneur, se mil à s'occuper de ses affaires; il employa les premiers jours de son arrivée à régler les comptes de ses correspondants, à encaisser l'argent qui lui était dû, à recevoir les commandes et à faire des achats de fils. Quand il lui arrivait de passer sur le port, il ne manquait jamais de jeter les yeux vers l'ile d'Â* mak, et laissait échapper un soupir; mais ce soupir n'avait rien d'amer et de douloureux; ce n'était qu'une rémémoration du passé.
Duyvecke n'habitait plus, du reste, la jolie retraite de l'île d'Amak. C'était dans le château de Soenderbourg , à peu de distance de Copenhague , qu'elle avait fixé sa résidence. Là, naïve et simple comme dans le temps où elle servait à boire aux ouvriers de la hanse, clic nourissait do j>elils oiseaux et
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cultivait des fleurs. Siegbrit n'avait jamais voulu que la jeune femme apprît qu'elle avait pour mari le roi de Danemarck.
— Il ne faut poil, dit-elle, exposer à l'ardeur d'un soleil brûlant la petite fleur qui a besoin d'humidité et d'ombre. Duyvecke ne trouverait point de bonheur h savoir voire rang illustre, et mille inquiétudes funestes troubleraient désormais sa tranquillité. Soyez toujours pour elle le riche marchand Christian, rien de plus. Au milieu de la retraite absolue dans laquelle nous vivons, elle peut ignorer toujours le mystère qui l'entoure. Laissez-la paisible et sereine, sans soucis du présent et sans inquiétude de l'avenir.