‹ Daniel (volume 2)Chapitre 15 sur 18 · I-a belle enfant, grâce à cette ignorance du · texte numérisé non relu

I-a belle enfant, grâce à cette ignorance du

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rang de son inari el à la sollicitude avec laquelle son aïeule veillait sur elle, passait insoucieusement dans la vie, et ne connaissait encore d'autres chagrins que l'absence de Christiern, lorsque d'impérieuses afftiires le retenaient à Copenhague. Mais aussi quelle joie éclatait dans ses yeux! quel bonheur animait d'une charmante rougeur ses joues blanches, lorsque son oreille, sans cesse aux aguets, entendait au loin le bruit de la voiture de celui qu'elle attendait! Eperdue de joie, elle courait à son balcon, et agitait un mouchoir pour que son bien-aimé la vît de plus loin et pût échanger avec elle de tendres signaux. Le lendemain, quand il fallait se séparer, des larmes, qu'elle s'efforçait de retenir, brillaient sous ses paupières, et elle se reportait par la pensée et par l'espérance vers le moment qui lui ramènerait son Chiistiern.

Chaque jour, avant de la quiller, elle voulait que son mari emportât un bouquet cueilli par elle , et qu'il promettait de ne point quitter.

Tandis qu'elle faisait, un matin, sa moisson habituelle de fleurs dans une vaste serre disposée près du petit salon qu'elle occupait d'ordinaire, elle entendit la voix de Siegbrit qui adressait à Chrisliern des paroles véhémentes. ïClle accourut pour s'interposer dans une do ces discussions violentes qui s'élevaient parfois entre la vieille femme et Chrisliern, lorsqu'uij mot l'arrêta lout-à-coup; un mot qui la frappa au cœur :

— Non, Sire, vous ne ferez point cela, disait Siephril avec Nchéinencc.

— Sire?... mou Dieu! Le roi! C'est le roi qu'elle luine, le roi qu'elle a épousé en secret! Puisse ce fatal honneur ne pas présager quelque infortune! Le roi! Elle ne pourra plus l'aimer comme par le passé, naïvement, sans contrainte! Le respect se mettra toujours involontairement entre elle et son amour! Le roi! le roi! Oh! quel malheur, mon Dieu!

Tandis que ces idées passaient rapidement dans son imagination, elle restait là, sans force; sans pouvoir ni fuir, ni faire un pas pour avancer. Une main de fer, une puissance surnaturelle, la retenaient et lui faisaient entendre chacune des paroles mortelles de Siegbril.

— L'aiiibilion porte malheur quand elle pousse à la trahison. Duyvecke mourra du coup dont vous la menacez! Vous n'avez pas besoin de faire rompre votre mariage avec elle; il ne faut point recourir au pape; ne flétrissez pas votre femme. Il suffit de dire à l'infortunée : — Je ne t'aime plus! Je vais épouser la sœur de Charles-Quint.

Duyvecke tomba mourante sur le pavé.

Quand elle revint à elle, Christiern la pressait dans ses bras, et suppliait le ciel, en versant des larmes, de rappeler ù la vie sa Duyvecke, sa femme bien-aimée.

— Pardonne, lui dit-il, pardonne a un mo-

luenl d'erreur el triiigralitutle, causé par les conseil du gouverneur du château. La fidélité maladroite de Tornbern l'a engagé à demander pour moi, sans mon assentiment, la main d'Isabelle, sœur du roi des Pays-Bas. J'abjure à jamais ce dessein maudit, et que j'avais déjà repoussé plus d'une fois, ma Duyvecke, ma blanche colombe.

— Sire, répondit-elle, n'hésitez pas, si votre bonheur et votre gloire l'exigent, à fouler sous vos pieds le cadavre d'une pauvre femme. Il n'y a plus pour elle, d'ailleurs, en ce monde de bonheur possible. Vous êtes le roi, et je ne suis qu'une obscure servante d'auberge. Le roi! mon Dieu! le roi! Oh! qu'ai-je fait, quelle faute ai-je commise pour mériter un si cruel châtiment?

— Chère Duyveckc, oublie tout ce que lu viens d'entendre. Ne vois en moi que Christian, ton mari, ton bien-aimé Christian, celui qui l'aime plus que sa vie, plus que sa gloire. Ail! plutôt la haine et la colère de Charles- Quint, plutôt la guerre avec lui, que de te causer un seul moment d'alarmes.

— La guerre ! La guerre à cause de moi ! Le malheur du Danemarck, le vôtre, peutêtre! Exposer votre vie sur un champ de bataille! Oh! mon Dieu! mon Dieu! faites-moi mourir! Vous voyez bien que la vie m'est odieuse et fatale!

Le roi ne quitta Duy vecke que le lendemain. Il la laissa, sinon consolée et sereine, du moins sans désespoir.

— Adieu, <lil-ello en se sépariuU do lui, adieu. Sire. Quand reverrai-je Gloire Majesté?

Et elle accompagna ces derniers mois d'un sourire triste et doux.

— Ne parle pas ainsi, répondit Christiern en la pressant encore une fois dans ses bras. Ne me dis point de ces mots respectueux qui m'attristent dans ta bouche. J'ai peur, quand tu les emploies, de n'être plus ton Christian.

Elle écarta les beaux cheveux blonds qui tombaienl en longs anneaux sur le front du prince,et pressa passionnément, de ses lèvres, la place qu'elle venait de découvrir. Puis, elle s'enfuît en s' écria ni :

— Adieu, mon mari.

— El l'ambition me leiait échanger uii bonheur pareil contre le stérile honneur d'épouser la sœur de Charles-Quint? Non! jamais! ne suis-je pas assez puissant pour être heureux? Je prendrai Duyvecke par la main, je dirai à mon peuple : Voilà celle que j'aime, voilà votre reine. Le peuple battra des mains en voyant monter sur le trône une jeune fille, un ange sorti de son sein.

Quand Christiern apprit cette résolution à Tornbern Oxe, celui-ci comprit qu'il était perdu. Jamais Siegbrit ne lui pardonnerait la tentative qu'il avait faite; et Siegbrit exerçait sur l'esprit du roi une influence inexplicable pour ceux qui ne connaissaient pas in haute inlelligencc de cette femme extraordinaire.

Cliristiern ne décidait rien sans le consulter. S'il n'avait pris aucune part aux guerres étrangères, dangereux écueil dans lequel on avait voulu l'engager ; si plusieurs conspirations avaient été prévenues et déjouées, il le devait à la fermeté, au coup-d'œil profond, à l'habileté de la vieille cabaretiére hollandaise. Elle discutait, mieux qu'un habile ministre, les questions d'Etat, quelque graves et quelque compliquées qu'elles fussent. Elle avait compris et fait comprendre au roi que la noblesse inquiète et ambitieuse du Danemarck ne lui offrait que des garanties douteuses de fidélité; tandis que le peuple , heureux d'une protection que ne lui avait point toujours accordée le père de Christiern, se rallierait au roi, et serait prêt à sacrifier sa vie et sa richesse pour un monarque populaire. Elle fit r. II. 20

tlonc encourager l'industrie par le jeune roi; elle voulut qu il protégeât le commerce, qu'il se gagnât l'affection des artisans, qu'il diminuât le pouvoir des nobles, et qu'il repoussât sévèrement toutes les tentatives que feraient cee derniers pour accroilre leurs privilèges.

— Donnez au peuple, reprenez à la noblesse, disait-elle sans cesse -, c'est augmenter la force de vos amis et diminuer celle de vos ennemis.

La noblesse du Danemarck connaissait les efforts et l'influence de Siegbrit près du roi. Une ligue des plus puissants seigneurs se forma pour lutter contre la vieille femme : on regarda comme le meilleur, comme le seul moyen de la vaincre, de rompre le mariage secret de Duyvecke, et de faire épouser au

roi une femme jeune, belle, spirituelle, dont l'allianje puissante pût faire bientôt oublier au monarque la petite cabarelière de la hanse de Berghcn. La sœur de Charles-Quint, la princesse Isabelle, réunissait toutes les qualités nécessaires pour gagner et conserver la tendresse du jeune monarque. Le comte Torbern Oxe fit proposer secrètement cette alliance au roi des Pays-Bas. Celui-ci répondit à cette ouverture du gouverneur par l'envoi d'une réponse favorable. lans Crumbbrugghe avait été, sans le savoir, chargé de la missive qui devait détruire le bonheur de celle pour qui, jadis, il aurait donné avec joie sa vie, et qu'il eût encore défendue aujourd'hui au prix de ses i)ropres jours.

S'ils ne réussissaient pas, les membres de la

conspiration jouaient leurs têtes. On comprenfl, dès-lors, l'effroi du comte Oxe et des autres conjurés, lorsqu'ils apprirent la résolution exprimée par le roi, non-seulement de ne point épouser la princesse Isabelle, mais encore de proclamer son mariage avec Duyvecke.

Cette résolution avait été annoncée par Christiern en plein conseil, comme irrévocable et devant recevoir son exécution à huit jours de là. Le comte Torbern Oxe lui-même se trouvait chargé de préparer l'acte qui placerait Duy vecke sur le trône de Danemarck et proclamerait sa royauté par la solennité d'un sacre public. Au moment où, plein de consternation et de douleur, il quittait le monarque, il se trouva tout-à-ooup face à face avec

un hoiunic d'une taille et d'une corpulence gigantesque. Le colosse, en voyant raballemenl du gouverneur, partit d'un éclat de rire qui retentit aux oreilles de Torbern comme la voix vibrante d'un instrument de cuivre.

— Voici une gaîté bien opportune et une raillerie qui se recommande par son à-propos! dit le comte. Avant un mois , ma tête sera tombée sous la hache du boureau, et vous figurerez au bout d'une corde, seigneur astrologue Maffetti. Ce sont là, en vérité, de charmants motifs de plaisanterie. Si vous saviez...

— Je sais tout, interrompit Maiïetti, en entraînant le comte dans sa maison, voisine du palais; je sais tout. Sa Majesté trés-chrétienne le roi de Danemarck, Chrisliern, deuxième du

nom , veut épouser et couronner Duyvecke Ryngliaut, petite-fille de la sorcière Siegbrit.

— Qui donc vous a déjà révélé celte nouvelle ?

— Ma science n'a rien de c;ichc I répliqua l'astrologue avec emphase.

— Ta science! Épargne-loi les mots sonores. Je sais ce que valent l'astrologie et ton savoii'. l>'où connais-lu le secret «lu roi?

— Du roi lui-même : il i^t venu me con

siillci- sur sou dessein.

-- Kl que lui as-ui répondu ?

— Que les aslres lui élaienl favorables ; mais (jue, loulefois, il y avait une mauvaise influence, produite par in conjonction du bélier et de l'étoile de Vénus.

Que veut dire ce pathos ?

— Cela veut dire que la mort plane sur la cour de Danemark.

— Qui menace-t-elle ?

— Les pusillanimes et les peureux.

— Si ta science n'a que cela à m'apprentlre, Maffetti, adieu.

— Ecoute, ajouta l'astrologue; écoule : où vas-tu?

— Exécuter les ordres du roi.

— C'est-à-dire, aiguiser la hache du boureau et préparer ta tête pour le supplice? Tu le sais , avec Siegbrit la vengeance suit de près l'oflense, et lu as otVensé cruellement cette femme.

— Mais que faire ?

— ÎS'as-lu donc jamais entendu parler de ces adroits joueurs Italiens qui, lorsque les dés leur sont délavorabics, sa>ent se les rendre propices... en les pipant?

— Où veux-tu en venir?

— Que les esprits étroits seuls n'entendenl rien à corriger la fortune. Qui redoutes-tu?

— Duyvecke et Siegbrit.

— Eh bien ! si tu veux nne venir en aide, demain le pouvoir de ces deux femmes sera détruit à jamais.

— Par quel moyen ?

— Par le talisman que contient mon escarcelle. Regarde!

Il vida sur une table son escarcelle pleine de cerises.

— Des cerises ! En vérité , c'est abuser de nia^)aliencc.

— Fais parvenir ces fruits à Duyvecke et à Siegbrit. Que le messager qui les leur portera ignore lui-mènic quelle main les envoie... Demain, le roi Clirisliern tournera ses pensées et ses espérances vers la sœur de Charles-Quint.

En disant cela, il riait d'un rire muet qui donnait à ses trnils joutTIus une expression diabolique.

— Je te comprends, répliqua Torbern 5 le moyen est un peu violent ; mais tu as raison : dans un duel, il ne l'aut s'inquiéter ni de courtoisie ni de la inoil de son adversaire. Comme

dit le Grec Liiciimusdansles Dialogues: Enlèvemoi, ou je t'enlève! J'ai un page qui fera merveilleusement cette affaire; il va prendre un costume de paysan , et ira vendre les fruits à l*o(ïicier de bouche de la maison de Duyvecko .

— Mais le page peut commettre une indiscrétion, trahir notre secret, nous perdre?

— C'est un orphelin ne en France, et qui ne connaît personne à Copenhague. Il aime trop les cerises pour ne point en manger quelques-unes.

— Bien ! A l'œuvre donc.

En achevant ces mots, Maffetti remit les ce-

rises à Torbern Oxe, et prit congé de lui.

Le gouverneur fit aussitôt mander lans Crumbbrugghe.

— Mon maître, lui dit-il, apprêtez-vous à partir, ce soir même, pour les Pays-bas. Selon toutes probabilités, il adviendra tout à l'heure un événement qui détruira les obstacles contre lesquels nous luttons depuis si longtemps.

— Votre seigneurie compte me remettre ce soir des dépêches pour mon souverain ?

— iNon. Dans le tumulte que causera l'événement dont je vous parle, il se pourrait qu'on vous ariélàl avant que vous ne fussiez em-

barque, et il ne faut pas nous exposer au péril (le trahir notre secret par des preuves écrites. Vous direz seulement à votre maitre qu'avant peu de temps le roi Christiern demandera lui-même à Charles-Quint la main de sa sœur Isabelle.

— Que m'apprenez-vous là! s'écria Grumbbrugghe en se levant avec terreur.

— Vous ne vous attendiez point à une siprompte réussite, n'est-ce pas?

— Le roi veut donc rompre son mariage avec Duyvecke?

— Non. 11 avait renoncé hier à cette hon-

leuse union, mais aujourd'hui il a changé de pensée. Il veut, au contraire, proclamer son mariage secret et faire couronner la fille de la

sorcière Siegbrit.

— Mais alors, comment le mariage avec la princesse Isabelle ?. . .

— Un veuf no peut-il donc se remarier ?

— Un veuf? Duyvecke est-elle donc morte? mon Dieu".

— Je veux dire que demain le roi sera libre.

Oh! jo lis dans le sourire de vos lèvres

voire abominable pensée! Délronipez-vous, comte (le Torbern, je ne suis pas votre complice. Si j'avais su de quel message le roi Charles-Quint m'a\ait charge pour vous, je l'eusse repoussé avec horreur. Jugez si je suis disposé à devenir le complice de votre assassinat! Christiern va tout savoir...

— Pour parler au roi, il faut la permission du gouverneur Torbern Oxe, mon vertueux camarade, et je la refuse.

— Eh! bien, j'irai à Duyvecke, et je la sauverai au péril de ma vie.

Le comte porta la main sur son poignard; mais il réprima ce mouvement, haussa les épaules, sourit el tourna le dos au flamand.

Ce dernier sortit précipitamment, monta sur le cheval qu'il avait laissé à la porte du palais du gouverneur, et partit au grand galop pour le château de Soenderbourg.

— Va, imbécile écervelé, fanfaron ridicule de vertu, dit le comte en le suivant des yeux 5 va, je ne te crains pas, folle mouche qui te jettes toi-même dans les rets de l'araignée. Holà ! Ole !

Tin domestique parut.

— Vous allez vous rendre à l'instant au château de Soenderbourg; vous ordonnerez , de ma part, au c^ipiiaine Slienfrag, chargé du commandement des troupes (|iii protègent la

maison royale, (\e faire feu sur tous ceux qui se présenteraient sans un ordre écrit de ma main, et sans dire «^ l'avance et de loin le mot de passe. Vous prendrez par le chemin du parc, qui abrège do moitié la distance que vous avez à parcourir.

Maintenant, ajoula-t-il en se frottant les mains, allons remplir les ordres du roi, et faire les préparatifs du couronnement de la reine Duyvecke. — Ils serviront pour la reine Isabelle.

Étranger au pays, lans ne put se diriger vers le château de Soenderbourg qu'en interrogeant les passants sur le chemin qu'il avait à prendre, cl en suivant la seule route

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