‹ Daniel (volume 2)Chapitre 16 sur 18 · I. II. L · texte numérisé non relu

I. II. L

qui fùl connue des habitants de la ville. Grâce à la vitesse de son cheval et à la manière dont illui labourait lesflancsàcoupsd'éperons,ilne tarda point à apercevoir le château : il n'en était plus éloigné que de vingt pas environ, lorsqu'une voix lui cria :

— Qui vive!

Au même instant, une explosion se fit entendre , des balles sifllérent à ses oreilles, et un coup de feu le frappa dans la poitrine.

Il tomba de cheval; mais il eut cependant la force de se traîner jusqu'au pont-levis, se cramponna nu garde-fou, malgré les soldats qui voulaient s'emparer do lui, et cria d'une

toix à laquelle le ilésespoir donnait une puissance surnaturelle :

— Siegl>rit! à l'aide! à l'aide!

Et il s'évanouit.

La vieille femme avait été attirée à sa fenêtre par le bruit de l'arquebusade. La voix de Crumbbrugghe la frappa d'étonnement et lui fit reconnaître l'ancien compagnon de la hanse. Aussitôt elle accourut près du jeune homme, ordonna qu'on le trans})ortât dans l'intérieur du château, et parvint à le ranimer après avoir pansé sa blessure.

— Duvvecke! sauvez HuY^ecke!

Telles lureiJt ies premières paroles qui sortirent (les lèvres de Crumbbrugghe.

— Rassurez-vous; aucun péril ne la menace.

— Le gouverneur. . . Torbern Oxe. . . Il attente aux jours de Duyvecke.

El il retomba sans connaissance.

Siegbrit, saisie de terreur, laissa le malade aux soins d'un domestique dévoué, et courut près de Duyvecke. La jeune femme , blanche comme l'aile de l'oiseau dont elle portait le nom, était étendue sur un lit de repos.

— Elle dort, pensa Siegbrit.

Elle s'éloignait (l«tiic.etin'iil , |»oiir ne point troubler In repos de Duyvecki; , lorsqu'un senliinont de crainte vague la rann^na vers sa tille.

Malheur 1 les yeuv de Duyvecke étaient ouverts, et ses lèvres livides!

Au même instant, on entendit dans la cour le galop d'un cheval, Christiern arrivait.

Il y eut entre la mère et l'époux une scène de désespoir, telle que des paroles humaines n'en sauraient décrire. Siegbrit pressait dans ses bras le cadavre de son enfant. Elle cherchait à ranimer cette bouche sans respiration, à rendre de la souplesse à ces membres déjà roidis par la mort. Puis, elle jetait des

cris alïreux, bbsphémait, accusait le ciel et l'enfer, et demandait vengeance.

Le roi, brisé, sans force, sans larmes, semblait frappé d'anéantissement; il ne savait que murmurer, d'une voix défaillante, le nom de Duyvecke! Duyvecke!

Fendant trois jours, ils restèrent là, près de ce cadavre, dont s'emparait déjà la décomposition. On parvint, enfin, à ramener le roi à Copenhague. Quand il fut parti, Siegbrit se leva, ensevelit elle-même les restes de sa petite-fille, la déposa dans un cercueil d'argent massif, et la fit enterrer Su fond des caveaux de Soondcrbourg.Os lugubres et pieux «levoirs accomplis, elle se rendil près de (iniiMbbnigglic : ii n'avul repris le senlimenl

<jUo pour loiiibcr «lans le déliro tl'ime fu'ivrc ardente, durant les transports do laf|uolle il répétait sans cesse le nom de Dnyvecke.

Une lai nie, la première (ju'elle eût eneore pu verser, mouilla les paupières bridantes de Siegbrit.

— Sois béni! dit-elle, toi qui es resté (idèle à la pauvre colombe; toi (jui as compté pour rien ta vie, quand tu as appris son péril. Sois béni !

Elle resta quelques instants debout près du lit du jeune homme, la tête penchée, sans voix, et les joues ruisselantes de pleurs. Tout à-coup, elle se releva par un brusque mouvement de rage :

— Vengeance! vengeance! s'écria-t-elle. Et elle partit pour Copenhague.

Près d'un mois s'écoula avant qu'elle reparût à Soendorbourg; quand elle y revint, lans entrait en convalescence , et il ne lui restait plus de sa blessure, lout-à-fait cicatrisée, qu'un peu de faiblesse. Quand il vit l'aïeule de celle qu'il avait tant aimée, de celle qui reposait maintenant dans la tombe, l'émolion lui coupa la voix et remplit ses yeux (le larmes.

Siegbrit sourit sinistrcmcnt.

— Tu pleures encore, loi? j'ai pleuré aussi, en te quiltant, il y a un mois; maintenant, je ne pleure plus. In feu, tel que l'enfer en

allume, dévore mou cœur el consume loul mou être. Depuis mou déparl île Soenderbourg, chaque minute de ma vie a été une vengeance, et rien pourtant n'a pu assouvir ma rage. J'ai fait briser par la torture les membres du comte Torbern Oxe; j'ai vu tomber, sous la main du bourreau, sa tête maudite; l'astrologue Maffetti et cent vingt- trois de leurs complices ont subi d'effroyables douleurs sous mes yeux. Eh! bien, je voudrais du sang plus que jamais. Je voudrais jeter le Danemarck dans la ruine et le désespoir. Je voudrais écraser sous mes pieds ce royaume exécrable! Sais-tu quelles pensées occupent le roi? Sais tu quels projets succèdent à ses regrets? Il hâte son mariage avec Isabelle! Oui, le misérable veut mettre au doigt de la sœur de Charies-Quint l'anneau nuptial de celle que la Flamande, ou d : moins ses fau-

leurs, oui lait empoisonner? Ton t-à-l' heure, il m'a parlé de ses desseins, à moi, à la mère de Duyvecke! Satan m'a inspirée et m'a soutenue durant cette épreuve; je suis restée maîtresse des émotions; il n'a point lu sur mon visage, tandis qu'il parlait, la haine, le mépris et la vengeance. Je l'ai oncouraj^^é, je lui ai démontré les avantages d'une pareille

union; je lui ai vanté la beauté d'Isabelle

Tu me regardes avec surprise? tu ne me comprends pas, lans? Pauvre et faible cœur, ne vois-lu pas (pie (.e mariage me livre celle pour <)ui ma Duyvecke est morte? Je la tiendrai dans mes mains, je la tourmenterai, je l'éloufi'crai! Q"'eile soit lière de sa beauté, de sa jeunesse, de son rang; <jue Christiern s'enorgueillisse de sa puissance; loul cela m'ap- IKiilienl , loni cela servira à venger Duy- \eckel

Il y a huit jours, j'ai quitté Coponhagiic, je suis allée à Elseneur, au tombeau d'Hamlet, un prînce (jui, par vengeance, a tué sa mère! Là, un |)iecl nu, j'ai appelé, à minuit, l'esprit des enfers à mon aide. Une aurore boréale a soudain éclairé, de sa lumière pâle, la colline de Murgenlist; des oiseaux funèbres sont venus se poser, en battant des ailes, sur les trois rocs qui forment la tombe du parricide. J'ai immolé une poule blanche. J'ai ap pelé Satan.

Puis, Satan m'a répendu.

Ma vengeance égalera n)a rage.

DÉNOUEMIM.

Dix années après les événements que l'on vient de lire, lans Criimbbrugghe , de retour depuis longtemps à Bruxelles, y menait une vie plus douce et plus paisible que jamais. Père d'une fdle que le ciel ne lui avait accor-

dée qu'après sept années de mariage, il donnait à l'adorable enfant tout ce que le soin de ses affaires lui laissait de temps disponible. Un soir, couché sur la natte de paille qui , dans ces temps, remplaçait en Flandre, chez les bourgeois, les tapis des appartements modernes, il folâtrait avec la petite despote. L'écuyére chevauchait sur son père, sans vouloir accorder de répit à sa monture, lorsque tout-à-coup elle jeta un cri d'effroi et vint se réfugier dans les bras de lans.

Un pareil mouvement était bien excusable, car ce qui causait tant d'effroi à la petite Marie eût donné de la frayeur même à une personne âgée. Une femme venait d'entrer dans l'appartement, et s'était assise près du foyer, sous le voile rouge qui couvrait sa tête, on apercevait un visage profondément sillonné de

rides, une large bouche et deux petits yeux qui brillaient d'une lueur fauve. Quoiqu'elle parût fort vieille, sa taille restait droite et lière.

— Que voulez-vous, ma bonne femme ? de manda lans avec le respect que témoignent les habitants des Pays-Bas aux mendians; si vous avez besoin d'aumônes , il ne faut pas cependant, pour les demander, vous introduire jusque dans l'intérieur de la maison : tenez, prenez cette pièce de monnaie, et quand vous serez réchauffée, adressez-vous à mes domestiques, ils vops donneront à manger.

— lans Grumbbrugghe, dit la vieille femme en se plaçant de maniéro ;i <■»• (|u«' la clarté

de la lam|>»' lonilnit d'nplomb sur son visage et viiii l'éclairer, lans Crumbbriigglie, les années et les douleurs m'ont donc bien changée !

— Siegbrit, dame Siegbrit! s'écria le tisserand, plus surpris que charmé de cette visite.

Il n'en continua pas moins :

— Soyez la bienvenue dans ma maison.

— Oui , les lèvres me donnent la bienvenue , mais ton cœur me maudit, et ton désir me chasse. Après tout, que m'importe? ajouta-t-elle en attisant le feu de la cheminée, et en approchant des charbons ses mains noirâtres.

— Pouvez - vous avoir «l'aussi mauvaises pensées sur uu ancien ami 1

— Ne perdons pas le temps en paroles vaines, interrompit-elle en tirant de dessous sa cape un sac plein d'or : voici une somme que tu emploieras à fonder une messe perpétuelle pour le repos de l'ame de Duyvecke. Adieu !

— Vous ne sortirez point ainsi de ma maison sans y avoir ni bu ni mangé ; ce serait une honte pour mon hospitalité, et une offense pour mon amitié.

— Siegbrit ne boira plus et ne mangera plus sur la terre, s'écria-l-eile d'une voix lugubre ; ma tâche est accomplie, ma vengeance est consommée; j'appartiens désormais à Satan, r/esl jii'^li*!'. Il A \or)u lontPf; ses pro-

mrsses; mon ame lui apparlicnt. QuW vienne la pren<lre !

— Au nom du ciel, ne dites point de pareilles paroles dans ma maison; elles sont indignes d'une chrétienne!

— J'ai vendu mon ame ; mon ame appartient à celui qui l'a achetée. Tes toiles n'appartiennent-elles pas à ceux qui le les paient ? Si tu savais lans, comme j'ai vengé Duyvecke ! moi qui étais insatiable de haine , moi que le sang de mes ennemis n'avait point assouvie; moi qui ai fait périr ton père pour une insulte; moi qui ai chassé ma fille de ma maison parce qu'elle m'avait désobéi, je me sens maintenant gorgée de vengeance. Oui, j'ai été

au-delà liu bui (|ue s'élnit proposé mii rage» J'épouvaiUerai l'enfer, (|uan(i tout ù T heure le démon m'y inlrônisera !

Dans tn vie obsure et paisible, à peine le bruit des événemens accomplis en Danemark est-il arrivé jusqu'à loi ; à peine sais-tu quelle destinée a subie Cliristiern. Je veux te la dire, lans. Je veux me complaire encore une fois devant mon œuvre de destruction et de colère I

Tu te souviens des paroles de menaces que j'ai dites à ton chevet, dans le château de Soenderbourg ; tu n'as point oublié les serraens que j'ai jurés, car lu sais que rien ne me saurait détourner de mes sermens! Eh bien ! j'ai tout tenu. Ecoute :

Chrisliern épousa, deux mois après la mort de Duy vecke, Isabelle, sœur de Charles-Quint. Je parus favorable à ce mariage, et j'excitai même à le faire, le roi qui foulait si vite aux pieds, et avec tant de lâcheté, le souvenir de mon enfant. Durant deux mois il se crut heureux... Bientôt il vint me consulter avec crainte sur les partis qui commençaient à lever la tête en Danemark; je l'excitai contre le peuple, comme je l'avais jadis excité contre la noblesse. Je l'engageai à user de sévérité envers tous ceux qui ne se soumettaient pas aveuglément à ses ordres. Le sang coula, et les Danois prirent en exécration le tyran, que j'exhortais sans cesse à les frapper plus rudement encore. . . Je lui valus la ruine au dedans, mais il fallait la honte au dehors. Grâce à mes insinuations, il retint captifs , au mépris du droit des gens, des ambassadeurs que

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