SI
reau de pof^lo voisin, échangea son argent contre un mandat de pareille valeur, et n'eût de repos qu'après avoir vu la lettre qui contenait le mandat, marquée du timbre par lequel son départ se trouvait assuré.
A quinze jours de là, un fiacre s'arrêtait devant la petite maison de M. Maubertier : Catherine en descendit. Elle portait les deux enfants dans ses bras. Les souffrances de l'ame et du corps avaient si cruellement changé la pauvre fiile, qu'elle fût restée méconnaissable pour ses anciens maîtres , s'ils n'eussent point attendu son arrivée. La gaieté et la fraîcheur avaient quitté ce visage, naguère si joyeusement épanoui; elle semblait maintenant compter dix années de plus.
<iatherine déposa, les yeux baissés et pleins
<lfi larmes, ses eni'anis à terre, et les poussa doucement vers M. et madame Maubertier.
î.a vieille femme les prit dans ses bras et couvrit de baisers leurs grosses bonnes joues rebondies, tandis que le vieux chef de bureau s'agenouillait avec efTort devant eux pour mieux les voir.
Françoise et Louise se laissèrent faire sans autre témoignage de surprise que d'ouvrir , l'une, ses grands yeux noirs, l'autre, ses jolies et tendres prunelles bleues, voilées de longs cils bruns.
« Pas un uiot ne fut prononcé : et cependant le pardon de Catherine, l'oubli du passé, et l'adoption des enfants, venaient d'être solennellement proclamés par les deux époux.
Le lendemain matin, madaiiit) Maubertier, heureuse et rajeunie de vingt années, débarbouillait les enfants, faisait leur toilette, et buvait largement à celte douce coupe de la maternité , dont la Providence lui avait interdit jusque là d'approcher ses lèvres. Quant h M. Maubertier, il s'était levé une heure plus tôt que de coutume pour se procurer du gazon : il plantait, dans le jardin, aux dépens des tulipes et des jacinthes, une pelouse sur laquelle pussent bientôt s'ébattre à l'aise les les petits hôtes qui étaient venus peupler et animer sa maison.
Catherine, dès le point du jour, avait repris ses habitudes d'autrefois. Active, sans bruit , elle s'occupa de remettre tout en ordre dans le ménage, et parut, à l'heure ordi-
nairo, apportant siii un plateau le déjeuner (le ses maîtres. Par un sentiment exquis, elle s'ingéniait à laisser à madame Maubertier lout le plaisir de l'éducation des enfanls, et ne s'en réservait que les douleurs et les fatigues. Elle veillait pendant la nuit, prévenait et endormait leurs plaintes pour qu'elles ne troublassent point le repos des deux vieillards, et ne gardait pour elle aucun des soins tendres et doux que madame Maubertier aimait tant à donner aux petites créatures. Jamais expiation ne fut plus complète et plus dévouée. Comme les martyrs, elle supportait les douleurs les plus cruelles le front serein, les lèvres souriantes, les yeux sans larmes. Et cependant elle souiîrail bien, je vous l'assure . en voyant les deux petites fdles, la sienne, surtout, la ({uitter avec enjpressemenl , dés qu'elles entrevoyaient, nu loin, la vieille
<lBmt'. Elles lie quittaient point il(; la journée celle-ci, qui les caressait, les dorlotait, et leur prodiguait les témoignages d'une tendresse maternelle et véritable.
Catherine sentait la jalousie mordre son cœur, mais elle remerciait Dieu de ces tortures cachées. Ses deux filles et sa maîtresse étaient heureuses I Qu'importait le reste!
Six années s'écoulèrent ainsi, durant lesquelles Catherine ne dévia pas de la règle de conduite humble et digne qu'elle s'était tracé-e. Jamais ses maîtres ne la trouvèrent plus soumise et moins familière. Jamais elle ne réclama pour elle le bonheur de la maternité, qu'elle abandonnait sans réserve à la vieille dame. A. la voir superficiellement, on eût pu
lu soupçonner de serviliU' et irindilTérence; bienlôt on rejetait celle conjeclurti menteuse, en surprenant les regiir(!s passionnes qu'elle allachail sur Louise et sur l'autre petite fille nourrie de son lait el réellement son second «•niant.
Louise el Françoise promettaient, toutes deux, de devenir un jour d'une grande beaulé. Françoise se montrait vive et d'une pétulante intelligence; Louise annonçait un caractère moins brillant, mais tendre et dévoué. M. Maubertier passait sa vie à s'extasier devant les réparties charmâmes de lu preniière; madanie Maubertier trouvait déjà, dans la secoudr, un auxiliaire pour les soins du ménai^e. Toutes les deux, du reste, savaient profiler lies leçons de leur père idoptif el rt<'«'vaienl
civec succès les éléments d'une <''due*,uion solirle et saine.
Le seul évenenient d'iinpoilance qui liou bla cel espace de dix années lui la morl du séducteur de Catherine.
i\I. Mauberlier apprit, pai- les soins d'un de ses anciens collègues, resté en activité au ministère de la guerre, que le caporal Loustallot avait succombé à la fièvre jaune, le lendemain d'une débauche, où l'eau-de-vie avait joué un grand rôle. Catherine, quand elle apprit cette nouvelle, essuya furtivement une larme et embrassa sa fille : pendant un mois elle se leva plus tôt et prit une heure sur son sommeil pour aller entendre la première messe à l'église voisine.
CejXîndant , Ks événonienls politicjues prenaient un caractèi-e alarnianl. La puissance (]o. Napoléon s'écroulait de toutes parts; les ennemis envahissaient la France ; Paris luimême tombait en leur pouvoir, et les fortunes privées, comme les fortunes publiques, subissaient les plus fatales atteintes. Le banquier chez lequel M. iMaubertier avait placé presque toutes ses économies profita du désordre et (io l'agitation générale pour faire impunément faillite. Cette faillite ne laissa plus d'autres ressources aux vieillards que la propriété de leur petite maison.
Ln soir, M. Maubertier, pâle et désespéré, vint annoncer cette fatale nouvelle à sa femme. En l'apprenaiil, la vieille dame tomba sans <'onnaissau((v
— ni) —
— La misén*, s'écria-t-elle, quand elle re- "vinl à «^lle! la miséro pour nous et pour nos enfauls !
Catherine donna les soins les plus affectueux à sa maîtresse et passa la nuit prés d'elle. IjG lendemain matin , elle entra de bonne heure dans la chambre de M. Mauberlier. Il ne s'était pas couché; la nuit n'avait été pour lui qu'une longue ut liévreuse insomnie.
— Monsieur, lui dit Catherine, voulez-vous me permettre de vous demander cent francs sur les économies que j'ai déposées entre vos mains. Je voudrais sortir de suite et ne rentrer que le soir.
C'était la première fois , depuis son relour
«.le Tuulon, iju elle liiisuil une jjiucille «IcuiaijtJe.
M. Mauberlier la regarda avec surprise et jeta l'argent sur la table.
— Tenez, lui dit-il avec l'injustice que donne le malheur : vous avez raison de songer à nous quitter et de vous hâter de prendre vos mesures pour vous placer autre part.
— Ah I niunsieui', lépliqua-t-elle douloureusement; ahl monsieur, pouvez-vous me juger ainsi!
Elle prit l'argent, sorlil et ne rentia (|u'à la nu il elose.
— Tenez , monsieur, dil-elle joyeusement, voici mon gain de la journée.
Elle posa trois pièce» de cinq fruncs sur la cheminée.
M. Maubertier ému lui lendil la main.
Me pardonnerez-vous, Catherine, d'avoir si mal jugé votre cœur?
— Oui, à condition que vous me laisserez désormais agir à ma guise. Françoise et Louise sont assez grandes, maintenant, pour s'acquiter des soins du ménage; je me charge du reste ; rien ne sera changé dans les habitudes de la maison. Vous ne vous ;ippercevrez point, je l'espère, de la porte
que vous cause cel inlàinc b;mqueroulier.
Klle ne passa poinl la nuit au logis, ne reparut que le lendemain vers dix heures, dormit jusi|u'à trois, et se remit en marche sans vouloir expliquer à ses maîtres ce qu'elle faisait. Avant la (in de la semaine elle avait rapporté les cent francs donnés par son maître : et cette somme s'était augmentée en outre de cent autres francs de bénéfice.
Pendant six mois elle continua le même genre de vie, éluda les questions de ses maîtres et ne se montra dans la petite maison que pour y dormir. Encore, souvent restait-elle deux ou trois jours sans paraître.
r,c temps («coulé, elle proposa im dimanche
à M. et à matianie Mauberlier de dîner hors (lu logis avec les enfans. C'était une fêle que les deux vieillards, avant leurs désastres de fortune, donnaient quelquefois à Catherine : heureuse, ces jours là, comme une sainte du paradis, elle se mettait à table entre ses deux filles, ce qu'elle n'avait jamais consenti à faire chez ses maîtres.
La voiture, sur l'ordre de Catherine, se dirigea vers le faubourg du Temple et s'arrêta devant un magasin d'épiceries, dont l'enseigne annonçait, en outre, un débit de liqueurs, d'eau-de vie et de vin. De nombreux chalands se pressaient dans la boutique; il fallut traverser leur foule pour pénétrer jusqu'à un joli petit cabinet où le couvert se trouvait mis.
— Vous êtes ch(?z vous, mes dignes maîtres! s'écria Catherine avec une émotion pleine d'orgueil et de joie.
— Chez nous? mon enfant.
— Oui, dit-elle. Quand j'ai vu la pauvreté vous menacer, je me suis ressouvenu d'un métier que j'avais voulu professer autrefois; j'ai pris le tonneau de vivandière. Le bon Dieu m'a protégée; mon travail a fructifié audelà de mes espérances; alors j'ai loué cette
petite maison; au lieu d'aller chercher mes pratiques, ce sont elles qui viennent à moi. Mes recettes des quinze derniers jours ne se montent pas à moins de neuf cents francs.
— Kl c'est toi, honne <'t simple fdle, qui nji
Mi U' cH'or 5J site île pareilles ressources '?
— Vous aviez besoin <Je moi; vous qui m'aviez recueillie avec aies enfants : vous sans qui je serais morte de misère, aban(!onnée de tous sur la terre. Oh! je ne pouvais manquer de réussir, tant je le voulais... Un jour <jue j'allais \endre mon eau-(ie-vie et mes petits pains aux soldats, j'observai que pas une boutique d'épicier ne se trouvait dans celte partie de la rue Saint-Antoine, voisine des casernes et de nombreux ateliers d'ouvriers. Je n'hésitai point; je la louai, j'y mis les ouvriers, j'achetai tout ce qu'il me fallait, et je dis à ceux qui me connaissaient :
— La boutique de Catherine est maintenant rue du (iaubourg Saint- Antoine, je compte sur vous.
— 4tî -
Los braves gens n'onl poinl manqué à mon appel.
— Que «i'inlcHigence '• «quelle admirable cnlenle des affaires ?
— Voilà ce que j'ai fail. Il faut que je vous dise maintenant ce que je compte faire. Vous comprenez que je ne puis vivre ainsi, séparée de vous et de nos enfants. D'un autre cô lé, j'aurais honte de vous faire demeurer dans une maison où l'on débiterait à boire; cela ne serait convenable ni pour vous, ni pour les jeunes fdles. Dans un an, je vendrai mon débit d'eau-de-vie, de liqueurs et de vin; j'irai établir mon magasin .l'épiceries à iiuil ou dix maisons plus loin; ma clientèle m'y suivra; alors vous viendrez avec nos enfants demeurer chez moi; \ous retrouverez dans celle
— Al —
nouvelle demeurt; un jaiilin, un joli appi^rlemenl, enfin presque toutes vos habitudes.
En parlant ainsi, Callierine s'exprimait hardiment, Irancliement et traitait ses maîtres presque d'égal à égal Sans le vouloir et sans le savoir, le succès et la fortune opéraient en elle ce changement instinctif.
Dès- lors , la servante tendre et respectueuse devint l'ame et la directrice de la famille. Avec une intelligence, qui chaque jour, acquérait plus de finesse de tact et d'entente des affaires, elle tira un parti avantageux de son débit de vin , dirigea M. Maubertier dans la vente de sa maison, et comme elle le projetait, établit son magasin d'épiceries vers une autre partie de la rue. Par ce moyen, non seulement la petite com-
niunautf se ti'ouva à la Lète d'un capital d'une soixantaine de mille l'rancs, mais encore d'un revenu qui suffisait largement aux besoins fie tous.
Rassurés sur l'avenir, heureux du présent, installés dans une maison qui réunissait tous les agrémens de celle qu'ils abandonnaient, M. Maubertier et sa femme n'éprouvèrent, en quittant leur ancienne demeure, que la joie de se Irouver réunis à leur amie Catherine, dont ils se trouvaient séparés depuis deux années.
Durant cet espace de temps, le vieux chel de bureau avait dirigé réduction des jeunes filles et l'avait fait d'une manier»' plus brillante qu<sdans son cvquis bon st'iis, ne le d»sirail (latin rine.
— Françoise et F^ouise, se hasarda-t-elle une fois à dire à son maître, sont des jeunes filles qu'il faut préparer à une vie modeste et bourgeoise. Peut-être serait-ce leur préparer des chagrins et des malheurs, que de leur laisser entrevoir les jouissances et les plaisirs d'une position plus élevée!
M. Maubertier, tout en reconnaissant la justesse de ces observations, ne se sentit point le courage de renoncer à la satisfaction que lui donnaient les heureuses dispositions et les progrés de ses élèves. Il continua donc à leur enseignei" le dessin et surtout la musique pour laquelle toutes les deux témoignaient un goût passionne. Bientôt il fallut qu'un autre que lui fut appelé et continuât l'œuvre commencée par le vieillard.
— rw) —
Catiierine soupira et objecta quelques observations. M. Maubertier fit mettre les jeunes filles au piano : elles chantèrent un duo qui remplit d'heureuses larmes les yeux de leur mère.
l.e lendemain, le maître fut appelé, et ce maître n'était rien moins que le célèbre Garât.
UN F. MKRE.
Pendant six nouvelles années, aucun événement grave ne troubla le bonlieur de ces heureuses personnes. Le commerce de Catherine avait pris tous les développemens possibles et désirables. P>ançoise et Louise sortaient de l'enfance et devenaient de jeunes
iillcs, sans subir rien des périls dt) saule iju'amèiic avec elle Tadolescenee. Eiilin, malgré leur grand âge, M. Maubertier et sa femme, exempts d'infirmilés graves , se laissaient .loiicenjcni vivre , sous la direction inteliigenle, tendre et dévouée de leui' ancienne servante.
Un malin, madame Maubertier, en revenant de la messe où l'avaient conduite, suivant leur habitude, ses deux filleules, se sentit prise d'un léger malaise et d'un besoin impérieux de dormir. Elle s'assoupit en elTet, et ferma les yeux... Tandis que chacun marchait autour d'elle avec précaution pour ne point l'éveiller, son amc s'envolait doucement vers le ciel.
Ouand M. Mauberliei voulut prendre la
main de sa fciiimf, il lroiiv;i sa main rai'o cl {placée.
- Dès ce moment, la raison du vieillard sembla s'envelopper d'un nuage, et les infirmités, (jui l'avait épargné jusque là, l'accablèrent de leurs plus extrêmes rigueurs. Sa vue s'éteignit : la paralysie lui rendit impossible la moindre promenade. Lieu le prit en pitié et le réunit à sa femme, après une séparation qui ne dura guère qu'une année.
Catherine, restée seule chargée de diriger les jeunes lilles et leur éducation, respecta ce qu'avait l'ait M. Maubertier ; elle s'eiïbrça néanmoins de combattre les idées de dédain pour leur modeste condiiiou que pouvait inspirer à Françoise et à Louise une étude, trop passionnée peut-être^ de la musique.
Elle ne siippiima |)()inl les leeons de (iarat ,, mnis elle amena peu à peu ees enfants à la si'conder clans les soins de son commerce : elle sut donner presque l'altriit d'un plaisir à celle innovation. Garai parla un jour de Conservatoire, de ses succès et d'un avenir riche et brillant que pouvaient promettre des éludes lyriques; dès ce moment Catherine ne quitta plus le professeur et les élèves, durant les leçons. Elle adressa même quelques reproches à rimpnideiit tentateur.
— Comme le répétait mon \ieux maître, lui dit-elle, la grande scienc»; du bonheur, Monsieur, consiste à ne point porter nos désirs au-delà de la sphère où Dieu nous a placés. Parler de gloire à ces enfants, c'est leur inspirer un ardent désir dont l'accomplissenient |M'j"illou\ ne sani-ail rlr(ulésiré. Laissez
:'i ces jeunes cœurs l'art comme une joie-, ne leur en faites pas une souffrance.
Il en était ainsi pour tout ce qui pouvait menacer le bonheur et la sérénité t!es deux filles de Catherine . La maternité avait élevé on elle la raison à son degré le plus érninent de force et de lumière.
— IHiissé-je, se disait-elle, leur éi)argner les fautes et les douleurs de leurs mères.
Du reste, elle n'apportait aucune différence d^ns les soins et presque dans la tendresse qu'elle leur prodiguait. Françoise ignorait le secret de sa naissance, et Catherine était résolue à ne jamais le lui apprendre.
— Il ne faul pns lui ôîci sa n»èrc, répon-
(iil-elle Mil JOUI- nu \i( ii\ notaire chargé de ses affaires cl qui l'interrogcail à cet égard. Dieu nie l'a donnée à élever et à aimer , elle partagera ma petite fortune avec sa sœur.
Les jeunes lilles, installées dans la boutique d'épiceries et chargées de tenir les écritures, ne lardèrent point à être remarquées dans le quartier. On parla de leur beauté : leur réputation s'étendit même au-delà du faubourg Saint- Antoine : plus d'une fois Catherine vit, avec un mélange d'orgueil et d'inquiétude , les visages de jeunes élégants regarder à travers les vitres ilu magasin. Louise et Françoise, protégées par leur innocence, prenaienl peu garde à ces manières et semblaient plutôt ennuyées que salisfailes des hommages rendus ;'i leur beauté.
Une circonstance, très- insignifiante en a|)parence, éveillait pourtant la sollicitude de la marchande. Chaque matin, un jeune homme <iu Noisinage venait, avec une infatigable exactitude, faire quelques «emplettes dans le magasin. Il se montrait, du reste, poli et désireux de plaire : il ne manquait jamais de s'adresser aux deux jeunes fdies pour recevoir de leurs mains, les objets qu'il demandait. H habitait une petite chambre au quatrième étage de la maison qui se trouvait en face de la boutique. Dès (jue Louise se mettait au piano et que Françoise chantait , il ouvrait sa fenêtre. KnCin, il ne manquait jamais, le dimanche, d'assister à la messe, près de dame Catherine et de ses enfants.
(Catherine prit adroitement des informations dans le quartier et ne tarda point à sa-
voir que le jeune homme se nominail Auguste Dubois, qu'il exerçait, disait-ii, la profession (le proie d'imprimerie, qu'il sortait tous les malins vers dix heures et qu'il ne rentrait que fort avant dans la soirée... quand il ren- Irail louletbis, carses occu|)alions l'obligeaient à passer la nuit à son atelier. C'était, du reste, iin garçon doux , rangé, toujours seul chez lui, qui ne faisait pas la moindre dette et qui j>ayait son (erme avec la plus estimable régularité.
Un malin, M. Auguste proposa à Louise de lui envoyer un nouveau nocturne de madame Pauline Duchambge. Louise rougit el regarda sa mère. Callierin«ï s'empressa d'accepter l»our Louise el ajouta même:
— Si monsieiu' voulait l'apporlcr lui même, nous en serions rlip.riiK'-es.
Une (ieini-lieure après, le jeune boni me , assis au piano, entre les deux sœurs, chantait avecelles le nocturne de madame Duchambge. M. Auguste était excellent musicien, et sa voix avait un charme et une puissance reraar- <|uables.
L'heure du dîner arriva que le concert n'était point encore terminé. Catherine, avec la rondeur et la bonhomie qui la caractérisaient, offrit au jeune homme de prendre sa part de leur repas. Il reçut cette invitation avec une satisfaction extrême.
A quehjues jours de là, il vint faire une nouvelle visite. Ln mois ne s'était point écoulé que, chaque soir, on le voyait arriver chez Catherine. Quand, par hasard, (juelque affaire l'obligeait à rester à s<m atelier, Louise se
monlrail rêveuse ol distraite; Françoise ne s'en mettait pas moins gairaent au piano.
(Catherine semblait à-la-f'ois triste et joyeuse depuis qu'elle avait admis ce jeune homme dans sa famille. Elle allait assiduement prier à l'église, et y demeurait plus longtemps que de coutume. Une inquiétude (iévreuse la dévorait : souvent ses filles entendaient sortir, (le ses lèvres, <ies paroles échappéiîs à la préoccupation.
Un soir que Françoise se trouvait retenue (ians le magasin par quelques écritures à terminer, et qu'un détail de ménage avait oblige l'épicière à laisser seuls Auguste et Louise, elle surprit , à son retour, les jeu nos gens qui joignaient leurs mains dans une fnrlive etreinle. File leiguit de ne rien iemar(pior ,
jKiriii iiièiiir [dus gaie (|ue d'ordinaire, «'l invita le proie à dîner, pour le dimanclie suivant.
Ce dimanche venu, Auguste ne manqua pas d'arriver le premier. Bientôt après, parut le notaire, à qui la marchande confiait le soin de sa fortune : c'était le plus vieil ami de la maison et le favori des jeunes lilles, pour lesquelles il avait toujours quelques surprises de bijoux ou de rubans.
— Voyons , dit-il en entrant , et après avoir embrassé les charmantes enfants :
voyons! qui veut de ce que j'apporte? Estce toi, Françoise?
Françoise vit un foimidable paquet sortir de la vaste poche du notaire ; elle se hâta de
icndro la mnin, de recevoir et d'ouvrir le Iré sor mystérieux. C'était son rêve depuis si\ mois... une rol>e de taffetas gris-perle.
— Je parie que Louise s'attend à un pareil cadeau, reprit le bouliomme; elle se trompe cependant, je lui apporte autre chose.
— Ehl quoi donc, s'il nous plaît ?
— Devine.
— Je ne sais.
— Je suis sûr que tu devines. Je t'apporte ce que tu désires le plus.
— Vous me laites mourir d'impatience , mon bon ami.
— na -
— Voyons, petite menteuse, legartle moi en face, sans rougir , si tu le peux. Que désires-tu?
— - Une robe comme celle de ma sœur.
— Puisque tu t'obstines à déguiser la vérité, je vais parler pour toi : ce que tu désires et ce que je l'apporte... c'est un mari.
Louise , au Heu de rougir comme l'avait pronostiqué le notaire , pâlit, chancela , et faillit s'évanouir. Sa sœur la reçut dans ses bras et la ranima par ses caresses; Catherine pleurait.
On voyait à travers l'habit d'Auguste battre son cœur avec violence.
— Voici le contrat, continua le notaire, il
n'y manque que deux signatures : celle du fiancé et celle de la future, car j'ai pris pour témoins deux clercs de mon étude, comme ta mère l'a désiré. Voyons la teneur des articles : Quarante mille francs de dot : si les futurs époux le désirent, ils trouveront la table et le logement chez leur mère. Qu'en dites-vous, M. Auguste? ne pensez-vous pas que celui qui posera sa signature au bas de ce papier jouira d'un sort heureux et digne d'envie?
— Oui, monsieur... Mais, pardon... Je me sens indisposé... Je ne croyais pas que des affaires de famille...
— Cessons ce jeu, mon maître, interrompit Catherine en s'adrcssant au notaire; il cause trop de trouble à ces chers enfants.
— Vùt —
Llk' |iiil , dans sesmaiu.^, les mains du jeune hunniif , et lui dit avec caiotion :
— Bien souvent vous m'avez parlé de votre abandon et de votre isolement. Vous êtes orphelin, seul au monde: voulez-vous une femme, une inèie et une sœur pour vous aimer ?
H porta les mains avec désespoir à son front.
— Ail ! s\'cria-t-il éperdu, pourquoi la forluno nous sépare-t-elle?
— Un homme est toujours plus riche que sa femme quand il lui apporte un bon cœur, du courage, de l'intelligence et un état. Vous possédez tout cela. Venez donc signer nu contrat «'i embrassez Louise... Embrassez -moi
— oc -
Lu sueur ruisselail sur le front pâle et conviilsif (lu jeune iionime. Il s'avanea vers la table, saisit la plume d signa.
— Ue telles émotions me tuent, murmurat-il en recevant les caresses des heureuses femmes.
Une journée commencée sous de si bons auspices devait se passer, selon toutes les apparences, au milieu des transitons les plus ineffables du ravissement, il n'en fut rien pourtant. Auguste, malgré ses elïorts pour se montrer joyeux, resta en proie à une agitation violente qu'il cherchait en vain à maîtriser.
— Nous avons eu tort de lui apj^rendre brusquement nos projets, répétait Catherine;
il fallail l'en prévenir peu :"i peu. On ne se trouve pas impunément en face d un bonheur inattendu. Une pensée néanmoins me rassure; la joie ne saurait jamais produire de fâcheux elTels.
L'état d'Augnsle finit par devenir assez alarmant pour qu'il demandât la permission de se retirer.
— Le repos et la nuit vous donneront du calme et vous familiariseront avec votre nouvelle existence, dit Catherine. Embrasseznous toutes trois. Bonsoir; à demain , mon lils.
Le Iend(3niain, il ne vint pas. Inquiète, (Catherine alla demander chez iui de ses nouvelles; il n'était rentré (juc j)eu d'instants et
Il ;iv;iit poinl l;iidé a sorlir. Depuis lors on lie l'avait point revu.
Elle j'eviiu chez elle en affectant un eainne bien loin de son cœur.
— Il est très-malade? n'est-ce pas ma mère, demanda Louise alarmée.
— Malade! quelle folie! Son imprimeur l'a envoyé cherclier de bonne heure pour un travail pressé. Il est si laborieux! Tu vois que loin d'éprouver de l'inquiétude, tu dois te sentir rassurée; car s'il travaille, c'est qu'il ne lui reste plus rien de son indis|)osition d hier soir.
Malgrt ce raisonnement de sa mère, Louise alla cacher, dans le sein de sa sœur, les lar-
- ou
mes qui coulaient «le ses \cux . malgré ïen «îllbrls pour les retenir.
Daine Catherine enNoya chercher un liucre et se rendit chez son notaire. Elle lui conta lout ce qui s'était passé, la disparition, les ujquictudes qu'elle éprousail et le désespoir qui , peut-être, allait frapper mortellement sa
iillr.
Le vieillard secoua tristement la lèl<^
— Nous avons agi trop légèrement dans cette affaire, dit-il. Je me suis laissé entraîner par votre bonté. C'est un mauvais conseiller que le cœur dans les choses sérieuses! Je vais charger un clerc intelligent de découvrir dans quelle imprimerie de Paris se trouve le proie Auguste Dubois; doux heures su (liront pour
nous procuiei' cc^ ilocuiiiciU. Henticz chez Auus, faites bon visage à vos soucis ; ne laissez pas deviner vos crainles par Louise. Dès que je saurai quelque chose de positif, je vous ferai prévenir.
— Je reviendrai dans deux heures, répondit-elle; j'aime mieux ne pas revoir ma fille, dans le trouble et l'incertitude qui m'accablent. Je vais attendre.
Elle alleiidit; le clerc revint: pas une des imprimeries de Paris iTavail de proie qui st; nommât Auguste hubois '.
(Juand la |)auvre femme reritra chez elle, Louise ne put même |)as irouver la force de se lever pour aller au (levant île sa mère. I^lle jeta sur elle le lefj.ird moi:H> du cotidamiié
qui connaît à l'avance l'arrèl de son juge. Catherine se jeta, en pleurant, clans les bras (le la malheureuse enfant.
— Qu'ai-je fait! qu'ai-je faiti s'écria-t elle. Kn voulant assurer ton bonheur, je t'ai vouée pour toujours au désespoir. Mon Dieu, étaitce sur cette innocente créature que vous deviez faire retomber l'expiation de ntes fautes.
Hélas! elle succombait déjà sous le poids de cette expiation , et elle n'en était encore qu'aux premières tortures !
Une fièvre ardente s'empara, durant toute la journée , de la jeune fille , la jeta dans le délire et ne laissa que peu d'espoir au méde- <;in appelé.
— 1) ne faul j.im:»is désespérer des ressources tie la jeunesse, tlit-il, pour loule consolalion à celle mère el à celle sœur qui altendaienl,avec une inorlelle anxiélé , laseuleuce qu'il allait rendre.
Catherine, éperdue, courul chez son no taire , l'apjjela à son aide et le supplia de la conduire chez le médecin le plus célèbre qu'il connût.
- Tout ce que je possède pour qu'il la sau\e 1 dit ell<'.
Le notaire se reniiil au désir de la triste mère, monta en voiliu'c a\ec elle, el donna ordre an cocher d'aller chez Droussais. I>a voiluie tr;i\crs;iil i*' Pont-Neul", (]uand lout-àcoup Cathernic |«.'la un ( ri. Par un geste muet
tille iiioiJlia au uulaiic uii jeune iiuiiiiiir à «ic iiii eouelié dans une ealèclie qu'aiièlail un eiubarias de chai relies. Dans la calèche se Irouvail une danie âgée. i i
— Augusle I Auguste ! put-elle murmurer enfin.
Le notaire regarda les armoiries peintes SU! les panneaux de la voiture.
— \ ne couronne de comte! soupira-t-il.
En ce momenl, la calèche, dégagée des embarras qui l'arrêtaient, partit rapidement el disparut.
- J'ai bien retenu le blason^ dit le notaire. r^'''S ce soir, vous saurez le nom du séduc- \v de votre tilli.
I>e notaire ne s'était point trompé. Grâce à sa science du blason et aux relations que lui valait son étude, il avait pu facilement arriver à découvrir le nom du séducteur de Louise. Ce non», sans doute, ne lui donna point d'espérance pour la famille éploréede Catherine, car ce fut avec une tristesse profonde qu'il vint, le soir même, dire tous bas à l'oreille de la malheureuse mère :
— C'est un artiste célèbre, dit-il. Néd'une mère espagnole et d'un père français, élevé à Paris par une tante, qui a reporté sur lui toutes ses affections, il s'est déjà, malgré sa jeunesse, coiHjuis un nom jKirmi les peintres les plus illustres , depuis trois ans. Enfin , il signe ses tableaux du nom de Peyraicave. Sa l;ml(', l:i vIcmIIc dame (pnMious avons vue.
près de lui, dans la caléclie, est la coiiitesse de Meirano. Depuis trois ans que M. Peyraieave est arrivé à Paris , il s'y livre à toutes les folies que peuvent inspirer les habitudes d'artiste et une liberté illimitée. Blasé avant l'âge, il a trouvé piquant, sans doute, de s'introduire dans une honnête famille à l'aide d'un déguisement romanesque et de se faire aimer pour lui-même. Arrivé à ce but et peut-être effrayé du mal qu'il a fait par sa légèreté, il a laissé là sa victime. Vous le voyez, dame Catherine, de tels détails ne laissent aucun espoir.
— Ainsi, dit-elle en sanglottanl , il faudra donc que mon enfant meure!
— Dieu nous épargnera cfllc douleur,
soupira le nolairc ;'i (jui ik: iksImIi utKMjn espoir.
Catherine se tordit convulsivement les mains et sentit, un moment, son ame prête à blasphémer contre la rigueur du ciel; un peu <!<' réflexion la rendit à des sentiments plus religieux.
— Mon Dieu, njurmuia-l-elle , mon Dieu, venez à mon aidel Inspirez-moi ce que je dois faire pour sauver mon enfant.
Elle passa toute la nuit au chevet de sa fille dans les prières et dans les larmes. Louise était toujours en jiroie au dc'lire de la fièvre. A chaque instant , le nom d'Auguste tombait de ses lèvres brûlantes. Parfois, elle se soulevait, re[)(Missail sa m('ri\ écartait sa sœur, ci jetait
des cris tlt'cliiraiilb, lomine si (luolque lanlôiije l'eùl menacée. Taiilol un sinistre rire cris|iait sa bouche cl aninjait son œil. Puis elle retombai l , comme si l'ange de la mon l'eût touché de sa main glacée; alors les deux femmes éperdues se demandaient avec terreur si ce n'était point à un cadavre qu'elles prodiguaient des soins.
Cette nuit fatale et lente se termina en(in. Le jour sembla procurer du soulagement à la malade, ses yeux se fermèrent, et elle parut sommeiller. Elle était encore plongée dans cette somnolence, quand le médecin arriva. Tandis que Catherine et Françoise tenaient avec anxiété leurs regards attachés sur lui , il interrogea le pouls de Louise, étudia quel • ques instants, en silence, les symptômes de la maladie, el n'osa pas lever les yeux sur celles
qui attendaient do lui une parole bonne ou funeste.
— Eh bien 1 demanda Catherine, qui ne put résister plus long-temps aux angoisses de l'attente et du doute.
— Les symptômes ne sont pas meilleurs, répondit le médecin; et il se retira.
Catherine resta, durant deux ou trois minutes, affaissée sur elle-même et prête à mourir comme sa fille. Tout-à-coup, par une résolution soudaine, elle se leva , changea à la hâte de vêtemens, alla chercher olle-même une des voitures de place qui commençaient à stationner sur le boulevarl, ei y monta précipilnninient.
- — Pressez vos eljevuux, liil-elle au cocher, en lui jetant une poignée d'argent.
- Où va madaiiie.
— Faubourg Saint-Honoré, à l'hôtel de la comtesse de Meirano.
— Je le connais.
Il mena vivement ses chevaux; dix minutes après il s'arrêtait devant un des hôtels du quartier qui a voisine les Champs-Elysées.
Catherine, dont le cœur palpitait à rompre sa poitrine, demanda au concierge M. Peyraicave. Le concierge la renvoya au valet de chambre. Celui-ci regarda des pieds à la tête
-scia marchande, et répondit à ses instances quo son maître dormait encore.
— Faites que je lui parle et celte bourse est à vous, dit Catherine, résolue à prodiguer l'or pour hâter son entrevue avec le jeune homme.
— Je n'oserais point interrompre son soin nieil, madame. Je puis seulement promettre de vous introduire chez mon maître, dés qu'il sera éveillé.
Catherine se résigna à l'attente. Dieu seul connaît ce qu'elle soulîrit durant l'heure qui s'écoula. Mille sentiments contraires se heurtaient violemment dans sa pensée et se détruisaient l'un l'autre. I ne inquiétude mortelle les dominait tous : à son retour, trouverait-elle Louise vivante?
Enfin le valet de chambre reparut et lui fit signe d'entrer; elle se précipita résolument dans la chambre de l'artiste et se trouva face à faceaveclui. Ala vuede la marchande, il recula par un mouvement de surprise et de terreur.
— Vous ici? madame! s'écria-t-il.
— Louise se meurt !
Voilà tout ce qu'elle put dire : voilà les seuls mots que surent balbutier ses lèvres convulsives.
Il devint pâle et des larmes emplirent ses yeux 5 mais ce fut une émotion rapide et qu'il surmonta presqu'aussilôt.
— J'ai de graves torts envers vous à me reprocher, clit-il , je voudrais sincèrement pouvoir Ips réparer.
— Ma fille se meurt, répéta Catherine. J'ai passé toute la nuit à épier son souffle qui s'éteignait, à entendre les paroles de son délire qui vous appelaient... Monsieur, prenez pitié de mon enfant!
Il détourna la tête.
— Elle se meurt, à dix-sept ans, belle, pure, innocente! Elle se meurt par vous et pour vous ; la laisserez-vous mourir, monsieur?
— Que puis-je faire pour réparer ma faute? j'accepterai avec empressement les conditions que vous proposerez.
— ïuez-la, monsieur, mais n'insultez pas à votre victime, interrompit Catherine. Quand elle vous croyait pauvre et sans famille, elle
vous olïVait sa fortune , sa main , sa 1er» dresse... Malheur! malheur ! vous ne me com prenez pas!
!l (il un mouvement d'impatience.
— Ne vous irritez pas. Oui, j'ai tort de vous parler ainsi. Que voulez-vous! ma lille se meurt! Une mère dont l'enfont se meurt, il faut lui pardonner bien des torts ! Louise est belle, jeune, spirituelle! Elle peut devenir votre femme... vous en serez fière. Moi, monsieur, je lui donnerai tout ce que je possède, deux cent mille francs, la dot de sa sœur adoptive, les ressources de ma vieillesse... .Ah! voilà que je vous blesse encore, sans le vouloir... Mon Dieu, inspirez-moi donc ce (pi'il faut lui dire... Non! Vous comprenez que ce n'est pas là ce que je voulais vous proposer.
Je «luitterai Paris, dès aujourd'hui même; je me réfugierai en province, hors de France; vous n'entendrez jamais parler de moi; personne ne saura que je suis sa mère! Qu'elle soit heureuse, qu'elle vive! Que m'importe le reste?
Il se cacha le visage dans ses niains.
— Laissez-vous fiëchir! co serait un alï'reux remords que de penser toute la vie qu'on a tué une jeune fille... il ne m'écoute pas... Je ne puis parvenir à le loucher! Repousser du pied l'amour d'un ange... Mais elle se meurt! elle se meurt! N'avez-vous donc ni sœur, ni mère, pour rester ainsi sans pitié. Ah 1 je vous ai vu frissonner. Sauvez-la, faites qu'elle vive! faites qu'elle vive !
Kilo tomba aux genoux de Peyraicavo, pril sa main, et la porta à ses lèvres.
Au nom de votre mère! au nom de voire sœur! Ma fille... Sauvez ma fille qui se meurt!
Elle vivra! s'écria-t-ii.
En ce moment, la porte s'ouvrit et la tante du jeune homme parut.
— Les cris que j'entends dans votre appartement m'ont effrayéç, mon neveu, dit-elie; que veulent dire les plaintes et les supplications de cette femme?
— Ha tué ma fille! répondit Catherine; ma fille qu'il a lâchement séduite.
En disant cela, elle leva fièrement la tête
ri nlUicha ses regards éliiicelaïUs sur I;) coiiil(>sse. A sa vue , elle jeta un cri :
— Toulon! Toulon! ne vons souvienl-il pas <Ie Toulon, inailamc ?
— La nourrice de ma fdie ! Oh ! Francesca \it-elle encore? Serait-elle enfin rendue à mon amour! Depuis seize ans, tous mes efforts , toutes mes recherches pour découvrir ce que vous étiez devenue, sont restés inutiles.
— Rendez-moi ma fdIe, s'écria Catherine, et je vous rends la vôtre, jeune, belle, heureuse, digne, par son éducation, de son rang et de sa naissance? Rendez-moi ma fdIe , car durant seize années votre Francesca a été la mienne! Après avoir en deux enfants, vous If \«t}e/., je ne puis n:sler seul»' au ni<>n<le !
— MuNoilure! nui voilure! Allons (Miibiiissor ma lille.
Est-ii besoin d'ajouter qu'un mois après on célébra à Saint-Thomas-d'Aquin le mariage (le i.ouise el de Peyraicave, Françoise servit de ileinoiselle d'honneur à sa sœur adoptive, la comtesse versa des larmes de bonheur, en remerciant Dieu de la belle et douce femme ((u'elle donnait à son neveu ; enhn, le vieux notaire assista, avec son habit noir de grandes solennités, à une noce dont il avait rédigé le contrat.
Une seule personne manquait à cette fête, c'était Catherine. Au moment de se rendre à l'église, elle s'était dite gravement indisposée . Après la cérémonie, on remit une lettre à la comtesse; voi(;i ce qu'elle contenait .
« Madame la comtesse, la pauvre mar-
• chande, pour laquelle vous êtes si bonne, se '( sent déplacée dans voire salon. Vous avez
• mis un soin délicat à ne pas le lui laisser « sentir; mais plus vous vous êtes montrée « généreuse, plus il est de son devoir de ne " pas vous inaposer cette gène. Françoise et <- Louise ont une mère ; elle peuvent se pas- « ser de moi. Adieu, madame la comtesse, 0 permeltez-moi de vous cacher l'asile dans le- « quel je vais me réfugier : mes prières ne «( crisseront d'y implorer pour vous, en «( échange des bienfaits dont vous me com- « bU'z , les bénédictions de Dieu.
' Catheuine. »
l.a comtesse njonlra ce billot à son neveu, Sans lui ifpomirc, il s élança hors du sa-i
Ion, inlerrogea les domestiques, monta à cheval et parvint à rejoindre la diligence qui emmenait Catherine et qui déjà franchissait la barrière.
— Ma mère! ma mère! vous ne quitterez jamais votre fils ! cria-t-il à l'heureuse Catherine , (\m se jeta en pleurant dans ses bras.
Peyraicave, malgré son illustre origine, n'avait que peu de fortune; comme il n'arrive qu'à trop d'artistes, il fut victime de son inexpérience des affaires, el de sa confiance a\eugle en un banquier avec lequel il était lié d'amitié, depuis sa naissance. Le banquier fit faillite et ne laissa d'autres ressources, à Peyraicave, que ses pinceaux.
Le peintre et sa femme, d'abord, violem' ment élourdis par ce coup rude et inattendu ,
ne lardèrent point à prendre courageusement leur parti. Leurs amis l'observèrent : ce fût à cette époque que le caractère, naturellement gai, de Peyraicave, prit une tournure originale, facétieuse, et quelquepeu sarcastique.
Comme le disait parfois sa savante ménagère , il ne faut qu'un peu d'eau pour aigrir la meilleure farine; mais à près tout, cette farine aigrie devient de l'excellent pain.
UN l)i; MAKIANNK DE SELVIGMES.
DUYVECKE.