LA PROCESSION
Les habitants des Pays-Bas ont toujours éprouvé un goût vif et prononcé pour les solennités et les processions publiques. Il n'est point d'événement de leur histoire, ni d'an- Tiiversaire , ni do jubilé , ni d'entrée de
prince ou de roi^ ni de dukasse, ni de (été patronale, qui ne leur serve de prétexte à des représentations où la magnificence le dispute^ à l'originalité.
La \ille de Gand n'est pas la moins passionnée pour ce genre de plaisir. Aussi, lorsque Jeanne d'Aragon, femme de l'archidur Philippe d'Autriche, mit au monde, le 2A février 1500, un fds dont le baptême devait être célébré, à quelque temps de là, dans l'église de Saint-Bavon, la cité entière se mit à l'œuvre pour donner à cette fête un éclat doni tous les Pays-Bas pussent parler avec admiration. •
Le 5 mars fut le jour assigné au baplénic du petit prince, qui avait reçu ticsonpére^ en naissant, le nom de Charles, le litre de tiuc
de Luxembourg, et le collier de l'ordre de la Toison-d'Or. On célébra d'abord la cérémonie religieuse, après laquelle Charles de Croi, au milieu des vivat de l'assemblée, déposa sur le berceau du nouveau chrétien un casque (l'or; le marquis de Berg lui présenta une épée du même métal; Marguerite d'Autriche le gratifia d'un bassin rempli de pierres précieuses; la ville de Gand lui fit hommage d'un bateau d'argent massif, qui pesait vingt-cinq kilogrammes; enfin les prélats de Saint-Pierre lui offrirent le Nouveau Testament, relié en velours, et transcrit sur vélin par le célèbre rubricateur Jehan de Cens. Sur l'étui du chefd'œuvre de calligraphie on lisait, en lettres de diamants, les mots qui suivent : Relisez souvent ce livre.
Au sortir de l'église, la foule se porta stir
— yrt —
!a place (lu Vendredi où devaient se moutrer d'abord la cavalcade et les chars qui formaient la procession, composée, d'après le programme rédigé par M. Antoine Crumbbrugghe, l'un des échevins.
Maître Antoine Crumbbrugghe était un petit homme gros, courtaud, au ventre rebondi, au nez rouge, et que l'on avait estimé, jusque-là, plutôt un habile connaisseur en vins de France et d'Espagne, qu'un savant, capable d'organiser le programme d'une fête. Cependant, telle était la perfection de celle qu'il avait réglée, que des cris d'admiration s'élevèrent de toutes parts quand les cavaliers et les chars se déployèrent, au bniit des fanfares, dans un ordre parfait, et présentèrent un spectacle véritablemeni d'une pompe sans exemple. Lorsqu'on en vint fi examiner les
allégories, à liflaillei- los coslnmes^ à lire les devises , reutlioiisiasmo parut encoro pins énergique. Non-seuicnient les cris du peuple mais encore les compliments des gens de goût, félicitèrent de toutes parts maître Crumbbrugghe. Celui-ci, monté sur un petit cheval, allait et venait , saluant, remerciant, riant, suant, et se donnant, du reste, dix lois plus de fatigue et de peine qu'il n'était besoin.
Tandis que le triomphant échevin recevait de la sorte les éloges unanimes et bruvants de tons les spectateurs, André Rynghaut, assis au chevei de sa femme, allait de temps à autre vers la fenêtre de sa petite chambre pour prêter l'oreille aux cris do la foule , et revenait, non sans avoir soupiré, reprendre' sa place prés de la malade assoupie.
Audri' liyn^liaul clail le s< citHairr de ni:iitio ('ruinhbrugglic : il avait inv(Mité el rédigr le programme qui faisait tant d'honneur, en ce momenl, à Trchevin. Vous comprenez maintenant la tristesse du pauvre poète! Nonseulement il voyait la gloire de son œuvre resplendir sur un autre, mais il ne pouvait même pas assister à l'exécution du projet dont il s'était occupé avec tant de passion depuis le jour où , prévoyant la naissance d'un enfant de son souverain, la ville de Gand avait ordonné les fêtes qui se célébraient en ce moment.
If se tenait encore là, l'oreille aux aguets. près de la fenêtre, lorsque sa femme s'éveilla; plie lui fit signe d'approcher. André avança comme un enfant surpris en faute.
— iJÎ)
— Mon ami, dit Margiierilo, jo veiiv rpie lu mo fîissis nno promesse.
— D'où vient donc cet air solennc;! , ma mie? demanda Rynghaut.
— L'air solennel con\ient, repril-elle, car il ne s'agit rien moins que d'un serment. Jure-moi donc par le saint apôtre, ton patron, de m'octroyer pleinement, sans réserve, surle-champ, ce que je vais requérir de toi.
— Depuis quand ma femme bien -aimée a-t-eile besoin de serment pour obtenir de moi ce qu'elle désire?
— Jure sur ce! évangiit^
lîyngliaut regarda Marguerile : malgré la solennité du serment (|u'elle requérait , une
lui)
floiire malire plutôt (ju'uihi pensée grave sp' rrvrliiit dans ses yeux brillants de (ièvro, et soulevait le coin de ses lèvres pâles.
— Je lais le serment de l'obéir dans tout ce
i|U(' tu vas nv demander, dit-il.
— Kh bien! mon cher André, revéts-toi de tes habits de fête, prends par la main notre petite fdle Duyveeke (1), qui joue dans la chambre voisine, et va-l'en voir la belle fête dont on te doit ia pensée et le programme.
Oui, moi? s'écria André ému jusqu'aux larmes. Non certes, je ne te quitterai pas, malade comme tu l'es. Oui donc te donnerait à boire quand la .soif desséchera ta bouche?
1^ Ilutjyrf,' sijjniCo iii liiill.Tndnis rolombi llo . polilr o tftinho
— lui -J
<jui souliriidiail la lèlc :iu milit-u des doult-iirs «jiii semblent parfois la briser? Non, Marguerite, je ne sortirai point.
— J'ai Ion sornienl, reprit-elle, el tu le tiendras, eai- pour rien au monde je ne veux l'en délier. Je me sens mieux; ma tète est libre el dégagée; demain je pourrai me lever et vatjucr aux soins du ménage. Obéis -moi, André; (juand tu rentreras le soir, lu me eonleras les ehoses merveilleuses que tu auras vues, tu me diras l'admiration que la fête a excitée parmi les spectateurs, et j'en aurai un plaisir extrême. Et puis, quelle sera la joie de notre petite Duyvecke! Veux-tu que plus tard, quand on lui parlera <les fêles célébrées pour la naissance du iils de noire souverain , elle ail à répondre tristement : Je ne les ai point vues! — Non, André, il faut laisser ce grand
souvenir duiis la luémoiii* de nolro ch(*re cikfniil ! Va (loue! Kn is ce (juo je lo ilemnnde.
André rcsisla quelque lenips, car ce hou et leiulrc cœur éprouvait trop \e désir de se rendre à ki fêle pour ne point persister à en taire le sacriiice à sa femme. Il finit néanmoins par céder aux in-slances de la malade, se para de son pourpoint des grands jours, prit dans ses bras la petite l)u\ vecke, âgée de cin(| ans, enihrassa Marguerite, et une fois dans la rue, se mil à suivre le torrent de la foule, qui l'entraîna vers la procession.
Ce n'était ix)int chose facile que d'avancer au milieu de ces flots humains, pressés les uns contre les autres, et presque aussi périlleux et agités que la mer véritable. André Rynghaut cul plus d'une fois la pensée de
— Km -
rciilici- au logis L'I «le ne poinl exposer sa lille ;'i (|uel(jiic inésaveiUuïe. Il avait commencé a revenir sur ses pas, et chercliait à remonter le cours de ce fleuve humain, quand tout-àcoup il se trouva face à face avec une vieille femme. Il devint pâle, et se hâta de tourner h' dos à celle (jui produisait sur lui une si vive injprcssion.
La vieille ne témoigna pas plus decalmeetdc plaisir à la vue du pauvre clerc. Elle plaça ses mains sur ses hanches, se glissa parmi les curieux, à travers lesquels ses coudes se firent place, et se serra contre R^nghaut de manière à ce qu'il ne put lui échapper.
Une fois sûre de sa proie, elle se mit à chanter, d'une voix basse et clievrolanle, une balade flamande que la tradition :i transmise iu-
taule au dix-iiiMiviôiiu' siècle, cl (|ue les jeunes filles ("luuitfiil encore en Flandre, le tii juin, lundis qu'elles i'ormenl des ronds autour des feux de l;i Saint-Jean. Nous traduisons litléralenKMit cl vei'^ par vers :
Au jardin do mon iH-ie
Il V avait iiiio jeune lille;
("elle jeuui.' fille avait le visage blanc,
Ses veu\ étaient hleus conmic! le ciel.
Ouand elle dénouait ses clieveux ,
iJI ■ ressemblait ;i un saule au bnrd de l'eau
Olié! la jeune lille, CnujMient vous nontme-l-on .' (^luand on vous voit si boHe Tîai^jnor vos pieds dans la lunlaine , On se sent le eo-ur brûlant , Lt Ion voudrait vous embrasser.
Passez votre cliennn. jeune lionuiie,
Allez-vous-en. Ma tiiére
îNe veut pas (pie je parle
Aux jeunes parron^ qui viennent comme vous
— lor, -
Ufjjaiiltf par-dessus la liaie
Ç^uaiid je lave mes pieds à la ioiilaiiic.
Vous avez lorl, ma fille, Car j'ai au doigt un bel anneau d'or.
Je vous le donnerais, si vous vouliez, Kt je vous conduirais à l'autel , Où la sainte Vierge et le hon Dieu béniraient notie mariage.
Je no puis vous épouser,
Ma mère m'a iiancée à Pierre ,
l.e (ils de notre \ioMX voisin.
(iardcz voire anneau d'or,
Je ne puis pas le prendre;
Je ne veux |)as désobéir à ma mère.