HO
— Hier? repril Mariîujne av(îc surpiise. In secrel? Je ne vous comprends pas rneniievr Daniel.
— Vous ne gardez donc aucun souvenir de ce que vous dites et de ce que vous faites dans vos accès de somnambulisme?
La physionomie de Marianne exprima le mécontentement.
— Menheyr, dit-elle, je serais tentée de vous en vouloir sérieusement d'avoir pu ac-. cepter, sur mon compte, des histoires aussi ridicules. Moi, somnambule? Mais à peine puis-je ajouter quelque foi à ce que j'ai entendu dire des merveilles vraies ou fausses qu'opère le magnétisme. Et vous venez me parler d'une entrevue, de secrets que je vous ai révélés?.... Tenez, ceci est une épreuve in-
(ii^ne de vous et de moi; de moi, dont vous demandez la main el qui renicrcie Dieu d'un boidieur que j'ai rêvé tanldefois,eomme uruic ces désirs insensés «jue rien ne saurait réaliser*.
— Oui , Marianne , oui , ma douce el sainte lianeée, répliqua Daniel qui s'agenouilh devant la candide ignorance de la jeune filie ; oui, oublions tout cela pour ne parler que de notre bonheur.
La journée s'écoula en douces causeries , en aveux d'amour, en projets d'avenir. Daniel ne pouvait assez répétera Marianne qu'il l'aimait; Marianne ne pouvait se lasser de le lui entendre dire. Tous les deux avaient oublié les chagrins du passé et n'en tenaient plus compte. A peine ces longues douleurs laissaient-elles une place dans leur souvenir, l.e bonheur occupait, à lui seul, leur ame
ontière : c' cl ail la lumière qui chassait l'obscurité. Marianne était fière de son établissement (le coloriage; elle le montra, clans ses moindres détails , à son fiancé, lui raconta comment elle l'avait fondé, et l'aide qu'elle avait trouvé dans sa vieille voisine. Elle la présenta à Daniel : celle-ci, qui ne se fit point faute de bavardage , sut se fiire attenliveiiieut écouler par le jeune Hollandais, car elle lui parlait de Marianne, de son intelligence, de sa bonté, de son amour pour le travail, de sa vie solitaire, et surtout d'un nom qui sortait souvent des lèvres de la jeune fdle, pendant son sommeil. Parfois elle entendait Marianne se lever la nuit et parler à voix haute. Une fois même, dans les premiers temps qu'elle était au service de sa mailresse, elle la vit s'habiller et sorlir la nuit. D'indignes soupçons s'emparèrent de la vieille
t'eriirne ; elle suivit de loin Marianne, qui alla droit au bureau de poste voisin, jeta une lettre dans la boîte, revint aussitôt chez elle , se remit au lit, et s'endormit profondément.
Ainsi tout s'expliquait pour Daniel : il comprenait maintenant, en entier, le mot de l'énigme qui avait placé Marianne sous des apparences fatales et qui lui avait valu tant de douleurs! Marianne avait toujours été un ange d'innocence et de candeur : Daniel ne pouvait assez l'entourer d'affection et de respect .. Marianne Taimait depuis longtemps et peut-être même avant qu'elle ne s'en fût fait l'aveu à elle-même!
La jeune fille écoutait son fiancé et sa vieille compagne sans pouvoir se rendre aux | reuves nudlipliées et irrécusables qui attestaient de sa faculté de somnambulisme. Et cependant
dos souvenirs indécis soniblaienl rappeler vagnenienl à sa incnioire les circonstances que l'on retraçait (hwant elle. Il lui semblait que lut cela s était passé en rêves, rA (pj'on évoquait à sa pensée des songes oubliés depuis onglemps.
Quand la vieille femme eut laissé se^ls !<' amants, Daniel [)rit la main de Marianne.
— -Ecoutez-moi, dit-il, j'ai à vous parler d'un secret terrible ; mais avant de recevoir ma triste confidence, il faut que vous répondiez à mes questions : — Votre mère vit-elle encore?
— Ne prononcez pas ce nom sacré, interrompit-elle, ne le prononcez pas , Daniel : n}a joie se cl.angerait en larmes et mon bonlieur en désespoir. Ma mère!. Dieu seul connaît la contrée qu'elle habite. Peut-être , sans
ijuc j'ai pu rapprendre, a-t-elle succombé au «lésespoiret à la fatalité.
Elle lui raconta ensuite «a dernière entrevue avec sa mère.
— Savez-vous le nom de cette infortunée? demanda Daniel.
— Mon père l'appelait Marguerite. Elle avait pour époux le comte de San-Piétri; elle venait, presque tous les soirs, passer une heure près de moi; un voile cachait avec soin ses traits aux domestiques et aux étrangers. Pauvre mère 1 que de fois elle m'a prise sur ses genoux , prête à me nommer sa fille, sans oser laisser tomber de ses lèvres ce mot sacré qu'elle ne m'a dit qu'une seule fois!... Jugez, Daniel, si ces souvenirs sont pleins de dou-
Jeurs pour moi ; ils ein|>lisscnl mes yeux de îarnits, même en ce moment el même près (le vous!
— Hélas! reprit Daniel, moi aussi , j'ai des confidences à vous faire ; elles sont encore plus douloureuses que les vôtres, et j'ai besoin Je tout mon amour pour trouver le
courage de vous les dire, Marianne! Ma-
rrannc, promettez-moi que vous ne maudirez^ point mon père!
— Votre père! interrompit-elle ! ^otre père îi'est-il pas aussi le mien? Moi le maudire? que Dieu le bénisse et le protège! Comme vous, Daniel, ne lui dois-je pas tout mon respect et toute ma tendresse?
Daniel, les yeux baissés el la rougeur de la bonté sur le visage^ raconta à Marianne com-
ment une letlrc mystérieuse s'était trouvée remise à Van-Gastel , pendant qu'il revenait (le Batavia à Rotterdam. Etait-ca à Bâta via môme ou dans une des nombreuses relâches du navire, que ce papier avait été glissé parmi les paquets du bourgmestre? personne ne pouvait le savoir. Daniel compléta celte eonfidence par l'aveu de la faute de son père.
— lia bienfait! interrompit Marianne:
je suis sa fille. En m'accordant ce titre, il m'imposait le devoir de tout sacrifier pour sauver l'honneur d'un nom désormais le mien. Daniel, mon ami, que m'importe cet or? Le travail ne saura-l-il point nous rendre riches au-delà de nos désirs? Qu'avons -nous besoin d'opulence? Ne possédons-nous point les deux plus précieux trésors : le bonheur et l'amour ?
— Cette nuit, dans votre sommeil magnétique, Marianne, vous m'avez dit que cette somme avait été confiée à mon père par votre mère.
— Que ma mère soit bénie pour avoir aidé au salut de notre honneur, mon ami! Ma mère! C'est par ses bienfaits, c'est par les témoignages de sa sollicitude et de sa tendresse que j'apprends qu'elle existe encore! Oh! Daniel, que Dieu me réunisse un jour à elle! que je puisse encore presser de mes lèvres sa main brûlante et amaigrie par e malheur! Que j'entende sa douce voix, vous nommer son fils , et je n'aurai plus d'autres vœux à former 1 Quant à ces florins dont vous me parlez , s'ils m'appartenaient, ne vous appartiennentils point également? Si j'eusse été votre femme, comme je le serai dans quelques
jours, eussions-nous balancé un moment à mettre notre fortune aux pieds de votre père? C'était notre devoir! Eh bien! Daniel, j'étais déjà votre fiancée; déjà mon père, dans le ciel, savait, qu'après des épreuves désormais oubliées, Dieu nous réunirait tous les deux pour ne plus nous séparer, ni dans ce monde, ni dans l'autre.
Un mois fut consacré aux préparatifs et à l'accomplissement des formalités du mariage de Daniel et de Marianne. Le bourgmestre et madame Van-Gastel n'avaient point attendu ce jour solennel pour écrire à Marianne. Meuheyr Van-Gastel, avec sa rigide lo}/auté de caractère, avouait franchement dans sa lettre, ses torts envers la jeune fille, et lui en demandait pardon.
« Mon fils, disait-il en terminai!, vous a
it'velù, i\[arianne, d'après nies ordres, un tu ncsle secret qui, malgré votre pardon, fera le désespoir de ma vie entière. Plus vous vous êtes montrée noble et grande, plus ma honte s'en est accrue. Ma fdie, c'est une bien affreuse expiation que d'avoir à rougir devant ses enfants, »
La lettre de madame Van - Gastel était simple et touchante; elle contenait l'expression d'une tendresse vraiment maternelle; la naïveté de ses phrases qui , peut-être, eussent fait sourire un bel esprit, émut vivement la fiancée de Daniel.
A quelque temps de là, un matin, Marianne descendit de sa petite chambre : elle était parée de la robe blanche de mariée. Toutes ses élèves vêtues de blanc comme elle ,
raUcndaient dans l'atelier, transformé en salon pour cette grande journée.
Tandis qu'elles offraient des fleurs à leur jeune maîtresse, on entendit, dans l'escalier, une grosse voix rieuse qui donna, tout-àcoup, la vivacité de la pourpre, au léger incarnat des joues de la fiancée. Marianne s'élança vers la porte, et reçut dans ses bras le peintre Peyraicave, accompagné de sa femme et de sa fille.
— Je suis arrivé seulement hier d'Italie, et c'était surtout pour vous venir en aide , mon enfant, que j'avais hâté mon retour eu France, dit-il. Ernest de Mandelle m'a fait connaître, à Florence, les malheurs qui vous avaient frappée. Je suis parti aussitôt. Il paraît que j'ai été devancé et que vous avez trouvé
— ri —
un prolcctcur qui vaut mieux que moi, ajoula-t-il en cherchant, par une plaisanterie, à donner le change à sa propre émotion.
Ma foi, interrompit-il, je pleure et je ne vois pas pourquoi je chercherais à cacher et à retenir mes larmes; ce sont des larmes de joie. Je retrouve, heureuse et à l'abri désormais du malheur, la fdle de mon meilleur ami. Je puis bien pleurer à mon aise! Cela est bête^ mais cela fait du bien, n'est-ce pas, mademoiselle? conclut-il^ en prenant le menton de la plus jolie et de la plus espiègle des jeunes lilles témoins de cette scène.
Tandis qu'il parlait de la sorte et qu'il embrassait encore Marianne, madame Peyraicave racontait à celle-ci comment son mari avait trouvé, en arrivant, une lettre de Daniel qui le prévenait de son mariage et qui le
priait de lui servir de témoin. Daniel avait appris, par le concierge de l'artiste, l'époque prochaine du retour de ce dernier et avait re lardé la cérémonie de quelques jours , pour que la présence inattendue d'un vieil ami causât une heureuse surprise à Marianne.
Peyraicave revint bientôt de sa courte énio lion, s'institua maître des cérémonies, et s'acquitta de ces fonctions importantes avec une gravité bouffonne qui lui gagna, en peu d'instants, l'affection de toutes les élèves de l'atelier. Madame Peyraicave fut obligée, plus d'une fois, de modérer cette pétulante gaieté (jui faillit compromettre la dignité des témoins au moment où les jeunes époux prononçaient les paroles sacramentelles. Il so contint à l'église^ mais rentré chez Danie* il se laissa aller à toute la vivacité de sa joie.
— Je veux rire aujoiinl'hui , comme je jirai à la noce de Claire, répétail-il, c'est un de mes enfants que je marie!
Il tint parole : jamais madame Peyraicave, elle-même, ne l'avait vu à ce point, prodiguer les trésors de sa belle humeur et de son esprit drolatique. Un rire inextinguible ne cessa point d'éclater, pendant toute la durée du banquet : l'ambassadeur de Hollande, luimôme, qui servait de témoin au fds du bourgmestre, après avoir d'abord trouvé de mauvais goût la gaieté du peintre, finit par en subir l'influence et par éclater de rire , à la stupéfaction de son attaché , ébahi de voir les traits flegmatiques de l'homme d'état se livrer, pour la première fois, aux convulsions d'une gaieté franche. Un pareil succès ne devait pas médiocrement flatter Peyraicave et
mol Ire en défaut sa verve. Aussi Dieu s^tit rjuelles histoires il sut inventer et raconter , de façon à dérider le spleen en personne.
Quand on se leva de table, Tanibassadeur, avant de se retirer, tendit la main à Daniel.
— Monsieur, lui dit-il, vous possédez eni\n le bonheur : la fortune et la gloire ne tarderont point à vous arriver; je vous le promets!
Ces paroles solennelles, jetées au milieu de la gaieté générale, en suspendirent un moment le cours et produisirent une sensation profonde sur tous les convives. Peyraicave , après le départ du vieil homme d'état, ramena bientôt la gaieté générale, voulut qu'on
(^lansâl, et ne s'arrêta, vers minuit, que pour donner le signal du départ.
Tandis que l'artiste s'acquittait de ses dernières fonetions de maître des cérémonies , Marianne, assise entre madame Peyraicave et Claire, s'entretenait affeetueusement avec ses deux amies, arrivées opportunément pour essisler à ses noces. De son côté, Daniel parlait gravement à un personnage d'une physionomie sérieuse. C'était un des membres le plus célèbres de l'Académie de médecine; un de ces hommes rares qui doivent à la science et au travail un nojn illustre et une fortune presque royale.
— Docteur, lui demandait Daniel, quel est le remède qui peut combattre, avec le plus
•le succès, chez une jeune liile, les preuispo sillons au somnambulisme?
— Le mariage! répondit le docteur en souriant.
Quatre ans après, jour pour jour, madame Peyraicave achevait, dans sa cuisine, (!e plisser, avec un art véritable une cliemis<^ à jabot, destinée à son mari. Celte officine ne présentait, au regard, rien de la i)liysio-
iioinie, peu avenante, qui caraclérisc, en général, les cuisines parisiennes. Elle ressemblail à ces intérieurs flamands, peints par Melzu, où les objets les plus vulgaires, grâce au goût exquis qui les a disposés, se parent de poésie et semblent un laboratoire de fée. Une propreté poussée jusqu'au fanatisme , |)résidait aux moindres détails dans ce sanctum sanciorum culinaire , et une longue série (le casseroles, brillantes comme de l'or, s'illuminait de reflets splendides aux caresses du soleil levant, dont les glorieux rayons venaient, de toutes paris, inonder la petite pièce. Les bras nus et sa taille souple encore, dessinée par les contours d'un corset irréprochable de blancheur, madame Peyraicave promenait son fer chaud, sur la toile humide, avec une grâce instinctive et une habilité qui faisaient ressortir merveilleusement la beauté accom-
])lic (le ses mains. Elle eûl rappelé ainsi à l'imaginalion d'un poète, les pures et noblc:^ figures de Nausieaa et de Pénélope, dont Homère s'est complu à chanter les travaux domestiques.
Près de madame Peyraicave, Claire, devenue presqu'une jeune fille, pétrissait un riche mélange de beurre , d'œufs et de fleur de farine, sous la direction d'une vieille servante, coifTée d'un bonnet normand el qui la regardait avec un sourire presque maternel sur les lèvres.
Claire et sa mère eurent à peu près terminé en même temps la double tâche qu'elles achevaient, chacune de leur côté. Toutes les deux montèrent alors, dans l'atelier du peintre, Madame Peyraicave déposa la chemise à
jabot sur le canapé, el Cfaire montra , d un air triomphant , à son père la magnifique tarte qu'elle avait faite : c'était son début dans l'art de la pâtisserie de famille.
— Ah çà ! qu'est-ce que tout cela veut dire? s'écria jovialement Peyraicave; ce n'est pourtant pas aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance? Pourquoi donc ces apprêts de fête?
— Ne vas-tu pas ce soir chez ton ami le ministre et ne t'es-tu pas plaint^ l'autre jour, du peu de soin de notre blanchisseuse pour tes chemises? Eh bien ! je l'ai destituée : désormais je la remplacerai.
— Et la tarte de Claire est-elle aussi destinée à la soirée du ministre? Faudra-t-fl que j'aille en offrir des portions aux personnes
invitées à son bal ? continua l'artiste en riant.
— Quelle pauvre tête tu fais et que lu es heureux d'avoir une femme qui pense si souvent pour toi î A quelle date du mois nous trouvons-nous aujourd'hui ?
— Ma foi, je n'en sais rien, et je m'en soucie fort peu.
— Il s'en soucie fort' peu! reprit madame Peyraicave en frappant des mains; il s'en soucie fort peu, et c'est aujourd'hui le quatrième anniversaire du mariage de notre chère Marianne! Allons vite, laisse là ta palette et les pinceaux. Voici midi, et tu travailles depuis sept heures du matin. Habille-toi bien vite; il faut que nous allions inviter le jeune ménage à venir dîner aujourd'hui avec nous. Ne sont-ils pas nos enfants? Le soir, tu iras
— oo —
au ministère te montrer, pendant une heure, et tu reviendras bien vite nous rejoindre pour achever la journée en famille.
— Entendre, c'est obéir! répliqua l'artiste en parodiant la célèbre formule orientale.
Deux minutes après, les deux époux descendaient les cinq étages qui menaient à leur appartement et se dirigeaient vers le quartier du Luxembourg.
Ils ne tardèrent point à découvrir la jolie petite maison, habitée par Marianne et par Daniel. Tandis qu'ils se montraient ce nid charmant dont la façade blanche se détachait harmonieusement sur le fond vert et vaporeux des arbres du jardin , iiiadame Pey raicave pressa le bras de son mari et lui montra Daniel qui, la iclc baissée, passait de
l'aiUre calé de la rue, sans apercevoir ses omis.
Peyraicave l'appela gaiement : Van-Gaslcl ne retourna point la tête et ne parnt pas l'entendre.
— Que diantre peut le préoccuper ainsi ? demanda le peintre à sa femme. Assurément ce ne sont point les soucis; tous les bonheurs que peut rêver un homme ne les possède-til pas ?
En achevant ces mots , Peyraicave poussa la grille qui servait de porte à la petite cour plantée de fleurs qui précédait la maison de Daniel. A peine eut-il franchi le seuil de cette grille que de charmantes têtes déjeunes filles apparurent, joyeuses et riantes, aux fenêtres.
— Monsieur Peyraicave! voici monsieur Peyraicavel s'écrièrent toutes les voix de ces jolies mulincs qui désertèrent leur table de travail pour venir au-devant de Tartiste. Celui ci répondit à tant d'empressement par les plaisanteries que ne cessait de lui fournir son intarissable humour, et ce fut au milieu des éclats de rire de son cortège qu'il gravit l'escalier et qu'il entra dans l'appartement de Marianne.
Marianne, assise près de la fenêtre^ tenait, couché sur ses genoux , un bel enfant de trois ans qui la regardait avec ce sourire ineffable qu'une mère ne saurait voir sans extase. Quatre années avaient changé complètement la nature de beauté qui caractérisait Marianne avant son mariage : à une grâce pleine de timidité et de mélancolie avait succédé cette
majesté sereine et naïve que Murillo donne à quelques-unes de ses madones. La jeune fille avait disparu pour faire place à la mère. On aurait dit que son front avait acquis plus d'ampleur, et son regard plus de puissance. Absorbée dans la contemplation de son enfant , elle n'entendit pas l'arrivée de Peyraicave.
— Voici vraiment une belle réception ! s'écria Tartiste d'un Ion plaisant. La femme ne yous voit point quand nous entrons chez elle, et le mari passe près de nous sans daigner nous regarder.
Marianne, dès les premières paroles de son ami, avait affectueusement tendu la main à madame Peyraicave. Lorsque l'artiste prononça le nom de Daniel , un nuage de tristesse passa sur le visage de la jeune femme et amena une larme dans ses yeux.
— Des larmes ! des larmes aujourd'hui ! des larmes le jour anniversaire de votre mariage!
Marianne embrassa son enfant pour cacher les pleurs qui baignaient son visage. Madame Peyraicave lui prit doucement la main.
— Vous savez quelle tendre affection nous vous portons , dit- elle. Si nous pouvons quelque chose pour vous consoler, dites-nous la cause de votre chagrin, chère Marianne.
— Du chagrin aujourd'hui? c'est bien prendre son temps! interrompit Peyraicave qui cherchait à maîtriser l'émotion qui troublait sa voix. Pourquoi vous affliger ainsi? Rien ne manque à votre bonheur ; vous êtes mère d'un enfant, beau comme les anges et dont la santé ne saurait vous inspirer la plus
légère inquiétiulc; vous devez à voire Iravaif, nno position honorable et une aisance digne d'envie; enfin vous êtes unie à un mari que vous aimez et qui vous aime.
Les sanglots de Marianne redoublèrent à ces derniers mots.
— Daniel n'est point heureux ! murmurat-elle. Je le surprends sans cesse triste, rêveur, sombre, préoccupé, en proie à un chagrin qu'il me cache. J'ai voulu l'interroger vsur la cause de sa morne tristesse; il s'est efibrcé de sourire; il m'a répondu que cette tristesse n'existait que dans mon imagination, dépendant , ses nuits sont sans sommeil; les ravages du chagrin flétrissent ses traits, et les (îaresses de son enfant peuvent à peine les éclairer d'un peu de consolation. Il faut qu'il se maîtrise pour ne point laisser éclater l'im-
patience fiévreuse qui le dévore. Ma sollicitude lui est à charge; il me laisse, pendant (les journées entières, seule et dans de mortelles inquiétudes. Quand il rentre ses habits sont couverts de poussière, et je lis la fatigue sur son visage. Il a marché longtemps au hasard, sans but, sans motif, poursuivi par la pensée secrète qui le consume. Sa douceur et sa bonté ont fait place à une irritable brusquerie; ce matin encore, il a rudement traité la vieille Madeleine, à la tendresse et au dévouement de laquelle je dois tant de reconnaissance. Offensée, elle voulait quitter cette maison, le seul asile qui reste à sa vieillesse infirme, et j'ai dû recourir aux prières pour la retenir près de mon enfant et de moi... Il faut que Daniel souffre bien pour avoir blesse de la sorte une pauvre créature qui l'aime, dont il connaît l'attachement pour lui , et qui
mourrait de chagrin, s'il l'obligcail à se séporer de mon petit Victor! Quelle peut-être la cause de cette souffrance? En vain jo la cherche, en vain je la poursuis de toute l'ardeur , de toutes les facultés de mon ame ; je ne puis rien découvrir. Dieu refuse à mes prières incessantes le secret duquel dépend le bon heur .de Daniel. Et pourtant, il faut qu« je le sache. H y a des moments , voyez-vous, mes amis , où je me figure que Daniel ne m'aime plus, et qu'il regrette dem'avoir pris pour femme. Si cela était vrai, j'en mourrais de désespoir 1 Je prierais Dieu de faire mourir mon enfant avec moi et de nous réunir dans le ciel.
— Il ne faut pas vous laisser aller de la sorte au chagrin, ma fdle, dit Peyraicave avec une bonté et une gravité qui contras-
taient avec ses habitudes joviales : vous dînez aujourd'hui chez nous; Daniel vous accompagnera, et j'espère bien connaître, avant la lin de la journée, le secret de votre mari. Une fois le mal connu, le remède deviendra facile. En attendant, nous allons passer le reste de l'après-midi avec vous. A cinq heures, vous donnerez congé à vos élèves, et nous vous emmènerons avec Daniel qui ne peut tarder à rentrer. Quant à mon filleul et à celui de Glaire, continua le peintre, je vais aller, s'il vous plaît , le promener .dans le iar- (lin 7 me rouler avec lui sur le gazon et le faire rire de la bonne façon ; je veux que ce gaillard-là soit digne de son parrain.
En achevant ces mots, il alla se coucher avec l'enfant sur la pelouse, où il ne tarda pas à se voir entouré d'un essaim de jeunes
iillcs qui folâtraient et bourdonnaient autour (le lui comme des abeilles.
Marianne, assise près de la fenêtre, ne cessait de regarder, au loin, si Daniel ne revenait pas.
Le reste de l'après-midi s'écoula sans qu'il reparût.
Six heures allaient sonner et des larmes avaient coulé plus d'une fois sur le joues de Marianne, lorsqu'il arriva pâle, brisé, la tête inclinée sur la poitrine. Il baisa sa femme au front, tendit la main d'un air distrait à Peyraicave, prit sur ses genoux son fils, et le rendit brusquement à la vieille Madeleine qui se tenait là , le cœur encore tout ulcéré de la dureté avec laquelle elle avait été réprimandée le matin.
— Or ça, mon cher ami, dit Peyraicave à J>nnicl qui marchait avec agitation dans la chambre, tu es aujourd'hui noire convive; il est temps de te diriger avec nous vers mon logis, si tu ne veux pas manger trop cuit un faisan d'une grosseur et d'une délicatesse^ vraiment royales. Prends le bras de ta femme et suis-nous.
Daniel se leva machinalement et obéit en silence.
— H ne demande point seulement pourquoi ce dîner et quelle fête nous célébrons ? Il faudra lui apprendre que c'est aujourd'hui l'anniversaire de son propre mariage. Ah ça ! qu'a-l-il donc?
— Et que voulez-vous que j'aie? interrompit Daniel avec une humeur mal contenue.
Marianne ne cesse, matin et soir, de m'a- (Iresser la même (fuestion. Suis-jedonc tellement bizarre dans mon ménage que je doive justifier une pareille sollicitude ? Il n'est point donné à tout le monde de posséder une gaieté à répreuve, comme celle de notre ami Peyraicave î
— En route! vite! vite! Le faisan ne doit pas nous attendre, et je suis sijr que ma vieille cuisinière commence à se dépiter contre notre lenteur à rentrer. Allons, Madeleine , prenez votre enfant et ouvrez la marche; ma femme et madame Van-Gastel viendront ensuite, et moi je les suivrai avec Daniel : voilà le programme du cortège.
Il passa son bras sous le bras du jeune homme, laissa les femmes s'éloigner un peu et arrêtant tout-à-coup Daniel.
— Qu'avez-vous donc, mon ami?
— Encore! reprit brusquement Daniel, encore! celte plaisanterie n'est donc point terminée? Allons, mon cher Peyraicave, continuez votre persifflage!
' '^- Vous savez bien que mes paroles sont sérieuses, reprit Tartiste-, mon amitié pour
vous me les dicte î Dussé-je pousser le dévouement jusqu'à l'importunité, je le ferai ; je saurai tout. Ne voyez-vous donc pas les larmes que cause à votre femme le mystère de cette douleur dont vous vous obstinez à lui cacher le motif. Elle se figure qu'elle vous a offensé sans le vouloir 5 que votre affection pour elle n'a plus la même force, et que vous succombez à des regrets. Prencz-y garde : sa santé s'altère, et déjà on peut lire sur ses
traits souffrants les traces du désespoir. IN'at-elle pas déjà été trop éprouvée par la fatalité, pour que vous, à votre tour, vous lui apportiez des douleurs?
— Les reproches que vous me faites, mon ami, répliqua Daniel, je ne cesse de me les adresser à moi-même; ils causent en partie l'abattement que vous me reprochez. Une idée me poursuit et me tue; en vain , je cherche à la repousser ; en vain, je demande à Dieu de l'écarter de mon ame ; elle m'obsède, elle me harcèle; il y a des moments où je crois que ma raison ne saura point y résister. Dieu m'a entouré de consolations e( de bonheur L . . Et je suis plus malheureux et plus désolé que jamais je ne l'ai été. Je succombe à l'inaction et à i'oisiveté! Une idée fixe m'empêche de me livrer à d'autres études et à
(rautpos travaux 1 C'esl un rôvc ardenl (\\n me poursuit depuis ma jeunesse. J'ai consacré ciix années de ma vie à ie méditer. Il me coïKjutTrail la gloire et la fortune; il rendrait à mon père la splendeur de sa maison et un bien plus cher encore, la paix de Tame Loin delà, il me d'^ssèche^ il me dévore. O mon ami! c'est un odieux supplice que de se dire : si je pouvais réaliser ma pensée, l'Europe entière apprendrait mon nom, et j'aurais des droits à la reconnaissance publique! C'est affreux que de se dire cela et de vivre obscur, inutile, sans autre ressource que le travail d'une femme ! Mon ami, je vis du seul travail de Marianne : ne croyez pas que j'aie subi, sans lutte, une pareille honte! J'ai cherché des occupations honorables, je les ai obtenues. L'idée fixe qui me poursuit est ve-
nue se inctlrc aussitôt entre ces travaux et moi; elle en détournait inexorablement luû
pensée ; elle paralysait mon imagination
Il m'a fallu m'éloigner honteusement et faire Favcu démon incapacité!
— Mais qui vous empêche de mettre à exécution cette idée? Si elle est utile et grande, vous trouverez facilement des personnes puissantes disposées à l'adopter et à vous seconder.
— Croyez-vous que je ne l'aie pas tenté ? Partout on m'a regardé comme un insensé , comme un songe-creux dont les rêveries ne •\aiaient pas un instant d'attention sérieuse.
Et cependant^ Peyraicave , je le jure par le Dieu vivant , c'est une pensée de génie que la Providence a fait germer dans mon cœur.
— Eli bien! je vais me mettre à l'œuvre pour vous faire réussir; je l'espère, avant peu vous sortirez de cette Irislesse profonde où je vous vois plongé.
Daniel sourit amèrement.
— La seule personne qui pût me donner cet espoir n'existe plus, hélas! mon cher Peyraicave. C'était l'ambassadeur de Holland© qui assistait à mon mariage. Peut-être avezvous entendu les paroles qu'il m'a dites ce jour-là : « Daniel, vous possédez enfin le bonheur; la fortune et la gloire ne tarderont pointa vous arriver. » 11 m'avait compris, lui! Il avait adopte mes projets avec enthousiasme; il allait, par son immense crédit, rassembler les capitaux nécessaires à l'accomplissement de mon œuvre. Sa mort a tout détruit.
— Des cai)iiau\ immenses! quelle somme vous (aul-il doue pour mènera fin vos [)rojels?
— Cinquante millions.
^— Cinquante niillions, répéta Peyraicave slupéfait, cinquante millions! Kt quel est {fonc ce projet ?
— Le dessèchement de la mer de Harlem.
— Le dessèchement de la mer de Harlem qui couvre une étendue de six myriamètres , sur laquelle naviguent des bâtiments et qui depuis trois ou quatre siècles a envahi cette partie de la Hollande!
— Vous le voyez, mon ami, maintenant que je vous ai confié mon projet, je vous pa-
rais un insensé. Vous cloutez de nria nnsou 1 Je vous semble un fou qui court après un fantôme impossible. Peyraicave, ce projet est pour moi une idée fixe depuis ma plus tendre enfance : il me poursuivait dans les bureaux de ma famille; il m'empêchait de me livrer aux travaux commerciaux que mon père exigeait de moi; il m'a fait abandonner ma mère, qui pleurait de mon ingratitude : oui , je l'ai (juittée afin d'aller me livrer en Allemagne , aux études nécessaires pour la réalisation de ma pensée. Aujourd'liui, le succès est certain; toutes les difficultés sont résolues; la science m'a livré ses secrets; trois années suffiront largement pour rendre à la culture ces six myriamèlres carrés de plaines fécondes et pour en chasser à jamais la mer,.. J'ai vaincu la nature et j(; ne puis obtenir des hommes qu'ils me viennent vn aide!
— An |>rcniier abord, une idôo tellemeiit gigantesque déconcerte cl cause le vertige, reprit Peyraicave, après un moment de silence : on finit par s'y habituer néanmoins et par en comprendre toute la grandeur. II sudit de vous associer à quelque riche personnage qui aime l'audace etlegénie; je me charge de vous procurer cet hommeavant peu... Allons, le voilà qui remue la tête en signe de doute. Il trouve étrange qu'un inconnu ne rencontre pas, de suite, cinquante millions pour dessécher une mer véritable; il se révolte à cette idée! Enhn il hausse les épaules de pitié, parce qu'un peintre promet de lui trouver cet homme introuvable. Vous ne savez donc point, mon cher Daniel, l'histoire de la grenouille que les servantes de Rotterdam se content, le matin, en allant acheler, suivant la coutume du pays, de l'eau cl du feu ,
chez des femmes dont cette seule industrie forme tout le commerce. Allons, mon cher Hollandais, écoutez cette légende de votre pays et apprenez -la d'un Français :
« Il y avait une fois un marchand qu'un naufrage avait jeté sur une île déserte; il avait laissé de l'autre côté de la mer ime femme qu'il aimait tendrement et qui pleurait avec amertume celui qu'elle croyait englouti par les flots. Les animaux qui peuplaient l'île le prirent en pitié et lui proposèrent de porter une lettre à sa femme pour la consoler et lui dire vers quel rivage devait se diriger le bâtiment qu'on enverrait à la re cherche de cet homme. L'éléphant tenta le premier l'entreprise : il comptait sur les proportions gigantesques de sa taille : bieniùL les flots s'élevèrent plus haut que lui, et il
K'vinl sur ses pas trop heureux de ii'a\oir point péri. Le cerf, malgré son agiliié, et le lion, tout roi qu'il était, éehouèrent de même. A la fin, une petite grenouille que le naufragé avait repoussé plusieurs fois du pied, sans vouloir entendre ses coassements, proposa de se charger de la lettre. On la lui donjia en désespoir de cause : elle enferma le ,, papier dans un petit sac d'herbe marine.,} quelle attacha à sa patte, se jeta à l'eau, et s'acquitta si bien de la commission, <]u'un vaisseau vint recueillir, à quelque temps d«[,j là, le naufragé et le rendit à sa femme et à.,,: sa famille. »
Peyraicave parlait encore, lorsqu'une calèche attelée de deux magnifiques chevaux iq passa rapidement près des deux amis, et faillit les écraser.
— Ernest de Mandelle avec la pupille du docteur! s'écria l'artiste; il est donc enfin parvenu à enlever cette jeune fille au jaloux tuteur! Pauvres fous, dont l'un s' obstinait à garder un trésor dont il ne pouvait se servir, et que l'aulre lui a volé^ sans calculer la pesanteur d'un pareil fardeau.
L'artiste se mit ensuite à conter, avec sa verve habituelle, les amours romanesques de M. de Mandelle : comme il aclievait son récit, ils étaient arrivés devant sa maison. Force fut ' au gros médisant de s'interrompre et de garder le silence, car son embonpoint ne lui permettait pas de parier, en gi^a vissant cinq étages.
Daniel ne mettait j oint grande confionco d'àùs les promesses de Peyraicave; néan-
moins l'espoir est si naturel à i'Iiommo et s'empare toujours de lui avec tant de facilité, qu'il sentit sa tristesse habituelle se dissiper un peu. Les facéties de Peyraicave, la bonhomie de la femme du peintre, et le bonheur éprouvé par Marianne^ en voyant son mari moins sombre que d'habitude, achevèrent de lui rendre un peu de sérénité.
A huit heures et demie, madame Peyraicave avec son charmant despotisme, enjoignit en riant, au peintre, d'aller se parer de la chemise à jabot qu'elle avait plisséede ses mains :
— 11 faut que vous soyez chez le ministre à neuf heures, dit-elle; il est temps de vous préparer; ne comptez point, comme vous le
faites chaque semaine, vous soiislraire à ce devoir.
Feyraicave obéit en bouffonnanl, alla s'habiller et ne tarda point à reparaître, vêtu d'un habit tout chamarré de décorations. Il trouva moyen de conter encore une ou deux histoires drolatiques, embrassa sa femme et sa nilcj monta dans la voiture de place qui l'attendait, et se rendit chez le ministre, son camarade de collège.
INous l'avons dit , Marianne ne l'avait point remarqué sans une joie profonde , le front de Daniel semblait moins soucieux que de coulumc. Elle avait suivi , avec une anxiété mêlée de bonheur^ tous ses mouvements pendant la soirée. Il lui semblait que la fatalité qui pesait sur elle et sur son mari commen-
«:ail à se dissiper , et ne l.rderail point à s'évanouir pour toujours. Quand elle fut rentrée chez elle, et qu'elle eut déposé son enl'anl dans son berceau, elle embrassa Daniel avec elTusion, et s'endormit, pour la première fois depuis bien longtemps, sans avoir le cœur oppressé d'inquiétude. Daniel, luimême, se sentit moins abattu ; un vague espoir s'était emparé de son aine et lui montrait l'avenir à travers des pensées moins décourageantes. Peu à peu, cependant, des préoccupations sinistres reprirent possession de son esprit. 11 se demanda, avec uîi sourire pl^in d'amertume, sur quels fondements reposaient les consolations auxquelles un moment d'erreur l'avait fait croire 1 11 s'était laissé tromper par les paroles banales d'un ami sans pouvoir, sans crédit, pauvre lui-même, et qui ne marchait que péniblement à travers les
exigences d'une position difricile et laborieuse'. Il lui sembla que pour s'ôtro fié h de pareilles espérances, il fallait que sa pro})re raison s'alfaiblit et s'égarât. Le cerveau en feu, dévoré avec plus d'ardeur que jamais par la fièvre qui le consumait, il se retira dans son cabinet. Brisé, éperdu, il s'ageEiowilIa devant, un crucifix et supplia Dieu de mettre enfin uu terme à ses souffrances. Des larmes coulaient iiii ses yeux j des sanglots s'échappaient de sa poitrine; quand le jour parut et commença , peu à peu, à jeter ses blanches lueurs dans l'appartement, il était encore là, en proie au désespoir, morne, sans force et sans pensée. Toul-à-coup une joie sinistre brilla dans ses regards.
— Mon Dieu, murmura-t-il; mon Dieu 1 vous m'avez exaucé, vous allez enfin mettre
— MO
un terme à mes maux : le sang (|ni mouille mes lèvres m'annonce que la mort ne lardera point à me délivrer de la fatale existence que je traîne. La mort! oh! (|ue de ibis j'ai repoussé l'idée de l'appeler à mon aide; que de fois il a fallu recourir à la prière pour ne point l'obtenir par un crime! Merci, mon Dieu! voici mes épreuves qui louchent à leur lin; merci , voici le repos et la paix!
Lu cri de douleur l'interrompit et lui lit lever la tête : Marianne était là qr.i l'écouiait, Marianne pâle et défaillante.
— Ainsi, dit elle, vous voulez mourir, Daniel? Vous voulez mourir, et c'est moi qui vous fais désirer la mort ! Sans moi , vous seriez heureux! sans moi, vous ne songeriez pointa mourir!... Daniel, vous voulez donc
que notre enfant reste orphelin? car, vous le savez bien, je ne vous survivrai pas?
Il ne lui répondit point; sa tôle était retombée sur sa poitrine; les mains jointes , il regardait le crucifix.
— Quel est donc ce Tuncsle secret qui vous dévore et qui vous tue? Quelle faute ai-je commise pour que tous les biens que Dieu nous a donnés perdent ainsi leur prix à vos yeux? pour que vous les maudissiez prés du berceau de votre endint ? Daniel! Daniel! ayez pitié de notre fils !
il prit en pleurant les mains qu'elle tendait Iremldantes vers lui.
— Je suis un insensé, répondit-il; je mé-
rilc le cliàlimoni doiil le jiisle courroux du ciel punit mon ingraLitudc. Oui, Marianne, je n)e sens bien coupable, mais je saurai ('touiïer les pensées qui nrobsèdent; je ne vivrai plus que pour toi et pour notre enfant!
— Vous succomberez bientôt dans cette lutte, Daniel. Ecoutez-moi : depuis longtemps, je soupçonnais la cause de votre tristesse ; maintenant je lis toiit-à-fait dans votre cœur. En épousaut une femme pauvre, vous vous êtes noblement condamné à une obscurité indigne de vous. Eli bien! Daniel, rejetez loin de vous cette obscurité; renoncez à une existence qui ne saurait suffire à l'activité de votre ame; entrez hardiment dans la lice; ayez le noble courage de vous débarrasser des liens qui vous entravent ! Absent ou prés de moi, vous savez bien que vous resterez
— Ha —
toujours présent à iim pensée et à mon amour. Je pleure en vous disant eela; mais ne prenez point garde '\ mes larmes. C'est un momeni de faiblesse (jue je saurai bientôt surmonter. Partez! moi je resterai près de notre enfant , je lui apprendrai à vous bénir et à vous aimer. Je lui dirai, dès qu'il pourra me comprendre, que vous travaillez à lui conquérir un nom glorieux dont il faudra qu'il se rende digne un jour. Partez , Daniel : vous voyez bien qu'il faut que vous partiez puisque votre santé s'altère! L'absence, quelque cruelle qu'elle soit, n'a point de tourments pareils à ceux que j'éprouve en vous voyant , chaque jour, succomber à la souffrance.
Il la serra tendrement contre sa poitrine.
— Loin de moi l'ambition! s'écria-t-il ; ta
— li/i —
douce voix, Marianne, m'a gurri à jamais de ma démence. Tiens, regarde : ma raison est revenue! Je veux désormais jouir du bonheur dont Dieu m*a comblé! Quand je pense maintenant à mes folles idées, je me demande comment elles ont pu préoccuper un instant mon imagination. Marianne, allons embrasser notre fds !
Comme si Dieu eût voulu faire participer l'innocente créature à la guérison de son père, le petit garçon s'éveilla tout-à-coup, souleva sa tête blonde et tendit, en souriant, les bras à Daniel. Daniel le couvrit de baisers et emmena la mère et renftml dans le jardin. Le soleil empourprait l'orient de ses splendeurs et dorait, de reflets lumineux, les arbre» et les fleurs. Chaque feuille des rameaux, chaque brin d'herbe de la pelouse, brillait d'un
éblouissant éclat et tremblait douceinent au souffle frais et caressant du matin. Les oiseaux gazouillaient leurs plus douces chansons; on aurait (lit que les anges épanchaient, en ce moment, sur la terre, les trésors les plus suaves du ciel. Une existence nouvelle s'emparait de l'ame de Daniel; la main de fer qui avait si longtemps tenu le front du jeune homme, dans ses infernales étreintes, s'était toul-à-fait ouverte; à peine senlait-il encore les dernières traces de ses meurtrissures. Son ame malade s'emplissait des enivrements de la convalescence et se régénérait aux douces et saintes émotions de la famille.
Marianne ne savait que pleurer et remercier Dieu.
La matinée s'écoula, pour les deux époux
dans un bonheur difficile à exprimer. Tout, dans la maison, prenait sa part de leur bonheur. La vieille Madeleine allait et venait, joyeuse de voir sa chère Marianne se promener, appuyée sur le bras de son mari, qui lui souriait et qui lui disait des paroles d'amour. Le petit garçon, encouragé par son père, se livrait à une gaieté pétulente, se roulait sur le gazon, faisait une moisson de fleurs, s'arrêtait pour regarder avec admiration quelques insectes d'émeraudes ou de pourpre, et revenait tout-à-coup, en courant, vers son père, avec celte joie, à la fois grave et mutine, qui caractérise les enllints. Daniel ne pouvait suffire à tant d'émotions délicieuses. Jamais Marianne, avec sa longue chevelure blonde, négligemment nouée, ne lui avait paru si belle! il ne se lassait point d'admirer la grâce élégante et pudique de sa taille fine et souple
qui rappelait, à la pensée, le type divir) des madones de Uaphaël. Il évoquait, dans son imagination, le souvenir des souffrances cl des épreuves auxquelles Dieu avait soumis, sans qu'elle murmurât, celte créature frôle et résignée? Comme l'aveugle guéri par la main toute-puissante du Christ, il bénissait Dieu qui avait rouvert ses yeux à la lumière et qui avait dissipé la cécité de son ame.
Vers midi, Daniel, assis entre sa femme et son fils, achevait un déjeûner que Madeleine avait jugé à propos de faire excellent, car elle comprenait instinctivement que c'était jour de fête au logis.
Tout-à-coup , la grille de la porte s'ouvrit , et les deux époux virent apparaître la figure de Peyraicave, qui, dés qu'il les aperçut, leva
son cliapeau et l'agita en signe de triomphe.
— Mon ami, cria-t-il à Daniel^ vite, liabille-toi, et dispose-toi à m'accompagner.
— Où donc? demanda Daniel tout chagrin d'être obligé de se séparer de sa femme.
— Chez ton futur associé , répliqua Peyraicave : chez le banquier qui doit te fournir les fonds nécessaires pour le dessèchement de la mer de Harlem, chez le duc délia Ribeira.