‹ DanielChapitre 4 sur 10 · VU · texte numérisé non relu

VU

l'un presqu'iin Dieu , l'autre presqu'une brûle, agissent paides (oices semblables. Entre Newton devinant les lois de la gravitation, et tant de maniaques elierchant la quadrature du cercle , entre Jacquard inventant le métier qui porte son nom et ce pauvre diable de Bicêtrequi veut fabriquer de la toile tissée d'air pur, il n'existe point de différence. Jusqu'au moment où le succès vint poser son auréole sur leurs lêles prédestinées^ on riait de Newton, on soulevait les épaules devant Jacquard, comme on se moque des deux autres. Il faut que tout génie subisse les insultes de la foule et les blessures de la couronne d'épines. C'est en passant par le Calvaire, et après le supplice delà croix, que le Fils de l'Homme lui-même est arrivé au ciel. Dieu l'a voulu, sans doute pour (ionner ainsi, à la nature Inimainc, encore une nouvelle i^reuve

(1(3 sa faiblesse et iki iK'ant qui la caractérise.

Peyraicave ne croyait pas d'une niaiii(3re bien absolue et bien inébranlable à la grandeur el à la solidité de l'idée fixe qui préoccupait Daniel. Il résolut néanmoins de consulter, à cet égard, une intelligence plus compétente que la sienne sur de semblables matières. Prenant à l'écart le ministre, il lui exposa, en quelques mois, le projet de Van- Gastel. Le ministre tressaillit du surprise, en entendant parler d'une idée de cette dimension.

— Peyraicave: votre ami, dit-il, est un fou ou un grand homme; pour résoudre cette question, il suffit de sa voir seulement s' il possède, en otïet, les moyens de réaliser son pian gigant<3sque. Du reste, je veux consulter à ce sujet

un dos liornines las plus inlelligcnls ol los plus audacieux de notre /^pocpje.

— Monsieur le duc délia Uibeira , conlinua-l-il en se tournant vers un des personnages qui se trouvaient prés de lui , voici quel que chose que vous écouterez avec intérêt.

Le duc s'approcha. A mesure que l'homme d'état développait l'idée de Daniel, le visage flétri et sombre du duc semblait perdre de sa vieillesse.

— Monsieur, dit-il à l'artisle, si votre

ami peut tenir les promesses qu'il fait, sMl

possède les moyens d'exécuter son projet , je me charge moi^ de lui fournir les moyens de se mettre à l'œuvre. Mes relations avec la Hollande me rendent facile une pareille en-

trepi'iso. \ oulez-vous iiio préseiiler demain à votre ami ?

— Demain, j'aurai l'honneur de le conduire chez monsieur le duc, se hâta de répliquer l'heureux Peyraicave aux veux de qui, l'ami qu'il n'était pas loin, lout-à-l'heure , de traiter de fou, prenait tout-à-coup les proportions héroïques d'un grand homme. 11 rentra donc chez lui convaincu que la fortune et la gloire étaient enlin arrivées pour Daniel.

Daniel, de son côté, croyait avoir complètement renoncé à une idée dont tout lui démontrait l'impossibilité. Jugez de ce qu'il éprouva quand Peyraicave vint lui apprendre, à l'improviste, que ce projet allait se réaliser. Dans un transport de joie surhumain, il se hâta d'aller prendre ses plans, er suivit

F\})/raicave, sans serrer la main à Marianne, sans remarquer les larmes qui coulaient sur les joues (le la jeune femme. Elle le suivit longtemps les yeux humides^ et, saisissant son fiis avec une sorte de frénésie :

— Il ne me reste plus que toi , dit-elle , mon pauvre enfant.... Me voici veuve! Daniel ne vivra plus pour nous!... fu es orphelin.

Il y a des minutes de l'existence humaine pendant lesquelles on ressent plus d'émotions que pendant des années entières. Tel fut ce qu'éprouva Daniel tandis qu'il se rendait chez l'homme qui venait de changer brusquement sa destinée et qui allait en décider d'une manière suprême. H passa, tour-à-tour, de la joie à l'angoisse, de l'enthousiasme au décou-

ragemenl, de l'orgueil à la peur. Quant il eut franchi le seuil de l'hôlel où son arrêt allait être prononcé, la terreur Tenriporta sur ces sensations. Une sueur glacée découlait sur son front; ses jambes se dérobaient sous lui et la pâleur couvrait ses traits décomposés.

En entrant dans le salon du duc, il tomba sur un fauteuil : (juelques minutes s'écoulèrent avant que le vertige qui tournoyait autour de son front et qui troublait ses yeux, lui permît de penser et de voir. A la fin, il rassembla, par un effort désespéré, toute son énergie : alors, il tomba dans cet état bizarre de lucidité, qui semble doubler la puissance des facultés, donne à l'ouïe une finesse douloureuse, rend la vue sensible jusqu'à Téblouissement et fait de la perception nerveuse une véritable douleur. Dans ce paroxisme, l'ima-

ginaiion s'exalle, (;l riiinc, mi(!ux servie par ses agents, est disposée à une sorte de divination. Daniel porta ses regards autour de lui et chercha, par l'aspect des lieux qui l'entouraient, à juger de l'inconnu avec lequel peutêtre il allait entrer en lutte. C'était une vaste salle meublée avec un goût sévère. Une riche collection de tableaux recouvrait les murs : deux grands portraits en pied occupaient, à eux seuls, un des panneaux : l'un représentait un homme de cinquante-cinq ans environ, sur le front sillonné duquel les passions avaient imprimé leur sceau, avec une terrible énergie. Des sourcils noirs formaient, sur les yeux, une courbe redoutable; le front, largement développé attestait une vaste intelligence. L'artiste avait su donner à la prunelle sombre de cet homme , un expression si vive et si puissante, qu'il fallait presque lut-

1er pour ne poiiil baisser les paupières devant ce regard peint. En l'ace de ce tableau , œuvre de quelque grand maître, se trouvait le portrait d'une femme, pâle, souffrante et qui semblait le mythe le plus parfait qu'on put se créer, de la douleur. Ses traits, d'une régularité admirable, gardaient encore des traces d'une beauté pleine de charme; on se sentait involontairement disposé à l'aimer.

Bientôt la porte du cabinet s'ouvrit , et l'original du premier des portaits entra. Quel que fut le talent du peintre , il n'avait que faiblement rendu la valeur de cette physionomie à la fois passionnée et froide. Tandis que Peyraicave disait quelques paroles de présentation et laissait seuls ensuite le duc et Daniel , ce dernier sentait la crainte le dominer tout-à-fail; il se trouvait petit en face de

son juge inconnu • il doulail Jo sa |)io|jre force; il lui semblait que, d'un mol, cet homme allait détruire tous ses projets et lui en démontrer le néant. Le duc , comme s'il eût été habitué à produire , d'ordinaire , une émotion semblable sur ceux qui l'approchaient pour la première fois, laissa à Daniel le temps de se remettre.

— Monsieur, lui dit-il, j'ai eu l'honneur de connaître autrefois un négociant de Lewardeen qui portait votre nom. Serait-il votre parent ?

— (^'est mon père, balbutia Daniel.

— Votre père est un homme d'une haute capacité commerciale, et, ce qui vaut mieux encore, un homme d'honneur. Je suis heureux

d'avoir affaire, en ce inoineiii, auiilsde inenheyr Van-Gastel.

Daniel s'inclina, tout surpris de n'avoir jamais lu, sur les livres de commerce de son père , le nom du duc délia Ribeira.

— Monsieur, reprit le duc, vous avez conçu une grande et noble idée. Vous voyez combien j'en comprends toute la portée , puisque me voici prêt à la servir par ma fortune et par mon crédit, si réellement vos moyens d'exécution répondent aux difficultés et à l'audace d'une pareille entreprise. Avez-vous bien calculé toutes les conséquences d'un échec ? Songez-y : c'est la honte en face de l'Europe entière, ce sont les malédictions de familles nombreuses , entraînées dans la

ruine d'une affaire dont les immenses capitaux ne peuvent être réunis que par une association nationale.

— Je vous fais juge de ces moyens, monsieur le duc; décidez! Votre arrêt sera suprême pour moi, reprit Daniel d'une voix tremblante .

11 se mit ensuite à développer ses projets , et il déploya, sous les yeux du duc, les plans qu'il avait dessinés. Le duc le laissait parler en silence. Impassible, les traits immobiles, il tenait , attachés sur Daniel , ses regards froids, dont ni le doute, ni la confiance ne modifiaient l'expression. Jamais le duc délia Ribeira ne l'arrêta par une objection ; jamais il ne l'interrompit pour lui demander qu'il expliquât plus clairement quelque partie obs-

oure. Durant une lieure qu'il parla seul, en face de cet homme, il subit , tour-à-tour, les angoisses de la confiance et du désespoir ; mais il ne puisait ces sentiments qu'en lui seul et selon qu'il reconnaissait la force ou la faiblesse des paroles qu'il disait. A la fin , il se tut , palpitant et dans une anxiété inexprimable; des bruits étranges bourdonnaient à ses oreilles; ses yeux ne voyaient plus; son cœur battait avec désordre. Les morts, au jugement dernier, éprouveront des émotions semblables, lorsque la trompette des anges les appellera du tombeau devant le tribunal de Dieu.

H s'écoula un silence de deux ou trois minutes, avant que le duc ne répondît. Ses paupières s'étaient abaissées, et il se recueillait pour rendre son arrêt. Quand il rouvrit les

yeux, et que ses lèvres connncncèrent à s'agiter, Daniel sentit ses forces prêtes à le trahir; il faillit tomber sans connaissance.

— Je serai votre associé, dit enfin le duc.

Daniel jeta un cri de joie , tomba aux pieds de son protecteur et porta sa main à ses lèvres. Il ne pouvait articuler un seul mot , et des sanglots s'échappaient de sa poitrine. Un instant, à la vue des transports du jeune enthousiaste, le duc se sentit ému : une larme brilla même sous sa paupière aride. Ces traces d'attendrissement s'effacèrent presque aussitôt qu'elles apparurent; il les domina par son inflexible volonté.

— Monsieur, reprit-il, vous ne me devez point de reconnaissance pour les paroles que

je viens de vous dire. En m'associant à l'exéculion de vos projets, je remplis un devoir et je satisfais à un besoin de mon ame. Les affaires, avec leurs chances prospères et fatales, qui mettent un homme au comble de la fortune ou qui le jettent dans l'abîme de l'adversité, cette lutte terrible, ce jeu dans lequel le hasard tient les dés, parviennent souvent à éloigner les autres pensées et à faire oublier de fatals souvenirs. Vous êtes jeune ; vous ne comprenez point encore toute la portée de mes tristes paroles. Vous ne savez point quel néant entraînent après elles les affections humaines. Consacré au grand problême, dont vous poursuivez la solution depuis tant d'années, peut-être même n'avez-vous point approché vos lèvres de cette coupe funeste qu'on appelle le désenchantement. S'il en est ainsi, n'y touchez jamais; tenez-vous-en à

l'ambition et au génie; votre part de déception et de douleurs sera toujours assez grande. Vous apportez à votre pays un projet qui doit augmenter sa puissance et sa fortune territoriale; vous comptez sur la reconnaissance publique? Avant le succès, on vous traitera d'insensé. Après le succès, vous ne serez plus qu'un plagiaire qui s'est traîné sur de vulgaires données. Pendant l'exécution, chaque échec que vous éprouverez sera reçu , avec une joie cruelle, par ceux qui suivront vos opérations. On rira de vos déceptions ; on ne voudra point vous tenir compte des difficultés. Vous croyez réussir en trois années : peut-être vous en faudra-t-il vingt : peut-être épuiserez -vous , en efforts impuis sants, votre vie entière à triompher d'obstacles imprévus qui surgiront de mille côtés... Vous expierez par bien des souffrances, mon-

sieur, le momenl de joie que yous venez d*é prouver. Maintenant que vous voici plus calme , veuillez m'écouter attentivement : je vais vous faire connaître à quelles conditions je consens à devenir votre associé.

— Je les accepte sans vouloir les entendre, s'écria Daniel; quelles qu'elles soient, elles me conviennent.

— Je n*ai jamais traité de cette façon les affaires, répliqua le duc en souriant. Si je vous prenais au mot, avant quelques mois vous m'accuseriez d'avoir abusé lâchement de votre position , et de vous avoir exploité d'une manière déloyale. Ne haussez point les épaules en signe de doute. Je connais les hommes, monsieur. Veuillez donc m'écouler. J'exige, de plus, que vous ne me ren-

d'ez poinl de réponse avant trois jours. Jusque-là, je me tiens engagé envers vous, tout en vous reconnaissant libre d'accepter ou de refuser mes offres.

Il commença ensuite, de sa voix stridente , à poser ses conditions : elles étaient loyales et combinées de manière à lui valoir de grands avantages, sans nuire aux droits qui appartenaient à Daniel. Quand il eut fini, sans permettre au jeune homme de lui répondre , il écrivit le traité dont il venait de régler les bases , et en remit une expédition à Daniel,

— Dans trois jours, monsieur, lui dit-il, j'attendrai vos objections, et je serai prêt à les accepter ou à les discuter. Maintenant, et d'ici là, plus un mot d'affaires. Voulez-vous

me faire riioiineur de passeï' le reste de lu journée avee moi ?

— Ma femme attend inon retour avee impatience, répondit Daniel. Si monsieur le duc veut bien me le permettre , je vais lui apprendre les résultats heureux de notre conférence.

Une expression de douleur et de sarcasme passa sur le visage du duc.

— Vous êtes marié? dit-il d'une voix dans l'inflexion de laquelle Daniel crut reconnaître une nuance d'ironie : vous êtes marié ! Les devoirs et les affections de la famille s'accordent peu avec les luttes d'un inventeur : on combat mal quand il faut soutenir une femme et porter un enfant dans ses bras.

Daniel soupiru et répondit.

— Le bonheur domestique console et repose des agitations qu'apportent les luttes dont vous parlez.

— Le bonheur domestique? Vous êtes heureux dans votre ménage! reprit le duc. Vous n'y trouvez ni regret du passé, ni souci du présent, ni alarmes pour l'avenir, et vous vous élancez hors de ce cercle magique? Il vous faut d'autres émotions?... C'est tenter Dieu que d'en agir ainsi.

11 s'interrompit brusquement.

— Adieu , je vous attends dans trois jours, à pareille heure.

Et il ouvrit lui-même la porte de son cabinet. Ce n'était point celle par laquelle Da-

niel était entré; il lui fallut, pour sortir, traverser un grand salon richement décoré.

Comme il allait quitter cette dernière pièce , les papiers qu'il portait sous son bras lui échappèrent et vinrent tomber éparpillés sur le parquet. La secousse produite par la chute du rouleau avait rompu le cordon qui l'attachait. M. délia Ribeira prit, sur une table, un ruban qu'on y avait oublié, et le donna au jeune homme pour qu'il pût attacher ses plans et ses mémoires.

En rentrant chez lui, Daniel trouva Peyraicave qui l'attendait près de Marianne. Marianne accourut au-devant de son mari, sur le visage duquel brillait la joie. Il embrassa tendrement sa femme et tendit la main ù l'artiste.

— Mon ami, dit-il, je vous (lois plus que lu vie : je vous dois la fortune, la gloire et le bonheur!

— Le bonheur! répéta Marianne, le bonheur! Dites- vous vrai, Daniel? êtes- vous heureux, mon ami?

— Oui, Marianne, oui je suis heureux; heureux près de toi ; heureux de pouvoir enfin l'apporter ma part de travail et de bonheur! Avant peu, tu occuperas le rang dont ta beauté et tes vertus te rendent digne. Tu quitteras ta position obscure; tu ne seras plus réduite à vivre du travail de tes mains.

— Je serai heureuse de vous voir heureux, Daniel; le reste m'importe peu. Ce travail

auquel je dois une existence calme et honorable, ce travail, mon ami, laissez-moi vous l'avouer, m'est cher, et je le regretterai souvent, quand vos ordres m'obligeront à y renoncer.

Tandis qu'ils parlaient ainsi, le petit garçon s'était glissé de dessus les genoux de sa mère, attiré par les couleurs brillantes du ruban qui attachait les papiers de son père; ses petites mains faisaient d'inutiles efforts pour s'en emparer. Peyraicave s'amusa un instant de la convoitise déçue de l'enfant, finit par dénouer les papiers qu'ils plaça sur une table, et livra le ruban au petit espiègle, qui s'empressa de se réfugier de nouveau sur les genoux de sa mère. Celle-ci, sans interrompre les paroles d'affection qu'elle disait à son mari , noua le ruban au cou de son

lils qui paraissait joyeux de celle parure.

Le resle de la journée s'écoula gaiemenl. Peyraicave qui faisait grand cas d'une causerie joyeusement caquetée à côté de sa femme, entre deux amis et en face de quelque bon plat, s'invita à dîner, pour le soir, chez Daniel.

11 arriva ponctuellement à six heures, accompagné de madame Peyraicave et de Claire. Au moment où il franchissait la grille de la petite maison, Daniel rentrait 5 pieux catholique, il revenait de l'église du Val-de-Grâce, où il était allé remercier Dieu des événements miraculeux que sa miséricorde avait fait éclore pour lui.

Marianne, les regards attachés sur son mari

qu'elle voyait calme et le front débarrassé des chagrins qui l'avaient longtemps assombri, riait, devisait avec abandon, et ne pouvait se lasser d*embrasser son petit Victor, dont tous ces visages riants épanouissaient la face rose et potelée. Peyraicave ne se fit point faute de bavardages, de calembourgs et de facéties.

— A propos, dit-il à sa femme, sais-tu qui j'ai rencontré, deux fois, aujourd'hui? Ernest de Mandelle. La première, il a passé près de Daniel et de moi; il était en calèche avec Blanche,, la pupille du docteur Kreischmann. Marianne doit se rappeler ces deux originaux, ajouta-t-il sans remarquer la pâleur que les souvenirs évoqués par le nom d'Ernest de Mandelle, répandaient sur le visage de la jeune femme.

G'étoiont deux amis (1(3 son pèrel Kreiscliniaiin, un grand docteur allemand, jaloux, eomnie un Barlholo, de sa pupille, véritable Rosine! De Mandelle, Almaviva hippocondriaque, qu'un courant d'air faisait trembler, qui s'érigeait en mangeur de cœurs, et qui professait la séduction. Je l'ai rencontré de nouveau toul-à l'heure. Il était à cheval près de sa femme vêtue en amazone. Sa femme, vous le savez , il est allé l'enlever en Italie à son tuteur, sans doute pour compléter la ressemblance de celte histoire avec le Barbier de Séville, Il est heureux; il est, je veux dire, fier de la beauté de Blanche, et trouve charmant qu'une troupe de fashionnables voltige sans cesse autour d'elle. Au milieu de ce brillant escadron d'adorateurs, elle ressemblait à un général en tête de ses aides-de-camp... Je no voudrais point avoir enlevé ma femme et

oompier autour (î'elle un élat-rnajor aussi nombreux. Pauvre Ernest! une pluie légère est venue à tomber lout-à-coup, il fallait voir son inquiétude et l'empressement qu'il a mis à piquer des deux pour régagner, au galop, son hôtel. Madame de Mandelle riait de la panique du malade imaginaire, d'une façon qui m'eût peu réjoui si j'eusse été son mari. Mais, nous autres artistes, nous avons des préjugés si singuliers. Diantre! voici dix heures, et la médisance m'entraîne bien loin. Il est temps de nous retirer. Bonsoir, Daniel..

Le bonheur, loin d'apporter la paix à Daniel, n'avait fait qu'accroître son agitation. Une fièvre ardente dévorait son imagination et le privait de tout repos. 11 se sentait plus d'inquiétude qu'au temps où il luttait déses-

péréfoenl coiUie des ol)slaclos de loule nnluie. Maintenant qu'il était sûr de mettre à exécution son projet, mille écueils^ dont il n'avait jamais soupçonné l'existence, se montraient, à chaque pas, dangereux et fatals. Aussi ne s'endormit-il (jue fort avant dans la nuit, et finit-il seulement par succomber à un sommeil lourd et incomplet. Bientôt, un bruit léger vint interrompre ce sommeil. Daniel se leva en sursaut et jeta des regards encore confus dans sa chambre , qu'éclairaient les vagues lueurs d'une veilleuse... Marianne se dirigeait lentement vers le berceau de son fds; il fut aisé à Daniel, lorsqu'il eut rassemblé ses esprits, de reconnaître que sa femme se trouvait sous l'infïueuce du sommeil magnéti(|ue. C'était, depuis son mariage, la première fois qu'elle éprouvait cette étrange malad'o, dont les phénomènes, comme l'avait pro-

nosliqué un médecin célèbre, semhkncnt avoir cédé à la |>uissanle influence fie la maternité. Daniel éprouva une vive douleur à la vue de celte rechute, causée sans doute par les agitations et par les chagrins que Marianîîo avait subis depuis quelque temps.

Cependant elle avançait, toujours et avev; une sorte de crainte , vers le berceau de son fils. Tantôt elle marchivit avec précij)ilalion , et tantôt elle s'arrêtait lout-à-coup. Alors elle penchait la tête, dans l'attitude d'une personne qui prête l'oreille, et montrait, sur son visage, éclairé par la lueur fî'une lampe, les émotions de la crainte et d'une joie douloureuse. A la fin, elle courut au berceau, tomba les deux genoux en terre, prit dans ses bras son enfant et le couvrit passionnément de baisers, en s'écriant :

— 1/iS — — Dieu nous réunit donc (înHnl

Daniel, (jui élail accouru près de sa feunne, dans la crainte qu'elle ne blessai involontairenenl son (ils, s'arrêta en entendant ces mots :

Marianne était là , le regard lixe et plein de larmes; une agitation des plus vives soulevait son sein; ses mains convulsivement tremblantes semblaient chercher à étreindre un fantôme qui échappait à leurs caresses.

Elle embrassa Victor avec effusion et couvrit son visage rose et blanc de larmes qui ruisselaient de ses paupières. L'enfant entr'ouvrit les yeux, jela une légère plainte et se rendormit de ce sommeil inaltérable qui caractérise les enfants.

Daniel prit les mains de Marianne pour se

meLtro en coniinunicalioïi avec elle; à sa grande surprise, elle ne répondit poinl aux paroles qu'il lui adressait. Une autre influence, plus puissante, lui avait ôté le pouvoir qu'il exerçait d'ordinaire sur sa femme, pendant ses extases. Elle ne l'entendit point; elle ne s'apercevait point de sa présence. Il voulut l'éloigner du berceau; elle résista avec l'impassibilité d'une statue dont les pieds de marbre se trouveraient enchâssés dans un piédestal de même matière. Sa main, étendue sur le berceau, s'obstinait à chercher la tête de l'enfant.

Pour ne pas troubler le sommeil de son fils, et dans la crainte que Marianne ne renversât le berceau, Daniel tenta, une seconde fois, d'écarter la somnambule et l'attira violemment à lui. Elle demeura inébranlable et

ne sembla point éprouver la plus légère s(îeousse. Daniel, diiranl ce dernier eiïort , heurta la lampe, la brisa, et resta [)longé dans une obscurité profonde. Il entendit alors Marianne, toujours en pleurs, se pencher de nouveau et toul-à-fait sur le berceau de son fds. Plus tard , elle s'en éloigna d'elle-même et se réfugia dans un petit boudoir voisin de la chambre à coucher. Là, ses sanglots recommencèr('nt à éclater.

— Non, dit-elle, non, je ne dirai notre précieux secret à personne! notre bonheur en dépond; je vous revois enfin; Dieu vous rend à mon amour. Oh! ma pensée vous a été sans cesse fidèle; mon cœur ne vous a point oublié un moment, même près de mon enfant et de Daniel.

Daniel prit de nouveau la main de la jeune

feinino, l'inlerrogea et retrouva la înôiue iiïsoiisibilité qui lui avait, i)cu d'instants auparavant, causé une si vive surprise. Impassible pour lui, elle continuait à s'entretenir avec uif être imaginaire à qui elle f)ro(li^uait les plus tendres témoignages d'une tendresse pleine d'abandon et de douleur. Daniel ne put deviner quel était le mystérieux personnage dont la pensée causait tant de larmes à la jeune femme. Les sanglots interrompaient sa voix : d'ailleurs, comme il arrive souvent aux somnambules, elle ne s'exprimait que d'une manière saccadée^ sans suite et avec de longues interruptions. Vers le point du jour, elle finit par regagner sa couche et succomba à un sommeil lourd, dans lequel ne restait aucune trace de la (Tise magnétique qu'elle venait de subir.

Il était gi'iMul jour quand clic s'éveilla.

Daniel, qui désirait ce moment, la vit se lever calme et sérieuse. Seulement, elle se plaignit de ressentir un peu de pesanteur à la tète et d'éprouver une légère fatigue (jui engourdissait ses membres et les endolorissait vaguement. Il se demanda s'il révélerait à Marianne les événements de la nuit. Il craignit, pour la jeune femme, les suite d'une pareille confidence et le chagrin (ju'elTe éproi:verait en apprenant la réapparition d'une maladie dont elle se croyait guérie à jamais. Il pensa donc plus prudent de tout provisoirement lui cacher et d'attendre quehjues jours, avairtdc rien hasarder.

Mariaime ne tarda point à sentir disparaître les symplôuKs de malaise (jue lui

avaient laissés la min : les caresses de son enl'ant qui s'éveilla effacèrent jusqu'aux dernières traces de ces symptômes. Tandis qu'elle jouait avec le petit garçon , son mari observa qu'elle portait, attaché autour du poignet, le ruban que le duc «'ella Ribeira lui avait donné la veille, pour nouer ses papiers. Cet incident, quelqu'insignifiant qu'il fût, s'empara de l'attention de Daniel : il lui revenait sans cesse à la pensée, au milieu des préoccupations importantes causées par la grave décision qu'il avait à prendre pour accepter les conditions du duc. Un pressentiment involontaire lui faisait redouter, dans les événements de la nuit, et dans cette circonstance assurément bien insignifiante d'un bout (le ruban enlacé au i)ras de sa femme, une menace de la fatalité. Il prit en se jouant le nœud de salin et le déîaclia du poignet de

Mariaime, sans qu'elh; opposai \:\ moindre irsislance.

— Je ne. m'étais point aperçue, dit-elle négligeninjenl, que Victor eut attaché à mon poignet ce ruban avec lequel il a joué hier , pendant ton le la soirée.

Daniel jeta le ruban clans une aiinoire, parmi d'autres chiUons et Marianne ne s'en occupa plus de la journée.

La nuit suivante, il enlendit sa femme se lever : elle sanglotait comme la veille , et donnait les signes d'une émotion et d'un trouble extrêmes. Au lieu d'aller à son fds , elle passa devant le petit berceau blanc sans s'arrêter , descendit l'escalier, traversa l'atelier et ouvrit l'armoire dans laquelle se trou-

vail le ruban. Elleloprit sansliésilalion, sansie ciiercher, au milieu des autres morceaux dVtoffes, parmi lesquels il se trouvait confondi,', le couvrit de baisers, et s'agenouilla, en reprenant^ avec un êlre inconnu, son entretien de la veille. Rien ne put l'arrachera ses transports d'amour et de douleur. Daniel, cette ibis encore, reconnut (ju'il ne lui restait aucun pouvoir (le communication magnétique avec sa fem m o, pendant sa crise de somnambulisme. Il prit le bout du ruban qu'elle serrait passionnément dans ses mains, aussitôt elle se leva et le suivit avec docilité partout où il voulut l'emmener. Il tenla encore de lui par 1er; elle ne l'entendit pas et elle continua ses paroles mystérieuses , sans que Daniel en put comprendre le sens.

Quand le jour lut venu, Marianne, comme

la veille, se leiniorirjil prorondéinenl et ne si'iriquiéla j)oiiil, à son réveil, du ruban qne Daniel lui avait enlevé des mains, sans troubler son sommeil.

11 s'occupa, toute la journée, à recueillir des lenseignements sur M. délia Ribeira. Les deux ou trois personnes qu'il interrogea , et Pe^^raicave, qui tenait ces détails du minisire lui-même, lui apprirent que le duc délia Ribeira appartenait à une famille très-riche et dont il n'était que le fils cadet. La mort d'un frère était venue tout-à-coup lui apporter le litre de duc et l'héritage d'une de ces fortunes immenses qui permettent à leur possesseur de tenter, avec une certitude presque absolue de succès, les entreprises les plus vastes. Partout d'ailleurs on lui fil l'éloge de la loyauté du duc, et on lui cita plusieurs faits qui hono-

raieni son caractère et sa génerosilé. li ne pouvait rencontrer un associé plus favorable à l'éxecution du projet qu'il voulait exécuter. Il oublia bientôt, au milieu de ces éloges unanimes sur M. délia Ribeira , l'incident bizarre du ruban et la singulière influence qu'il avait exercée sur Marianne. Hentré chez lui , il écrivit aussitôt la lettre suivante :

(( Monsieur le duc, j'accepte à l'avance le traité d'association que vous me proposez ; vous en réglerez seul les conditions et je les signerai sans les lire.

DANIEL VAN GASTEL. )>

Une demi-heure après l'envoi de cette lettre, uoe voiture élégante s'arrêta devant la porte du petit hôtel et M. délia Ribeira en descen-

(lit. Daniel acc.oiiiMil au-devanl du duc <jui tenait un roiilean de papiers à la main.

— Voici, dit-il, lorsque Daniel l'eut introduit dans son cabinet, voici notre acte d'association ; lisez-le, -monsieur ; demain vous me le renverrez avec vos observations.

Daniel prit l'acte , y apposa sa signature et le rendit au duc sans même y avoir jeté les yeux.

Le duc lui prit les mains.

— Ce que vous venez de faire est noble et grand , monsieur , dit-il ; dès ce jour , voyez en moi un ami. Hélas! si vous saviez, à mon âge et avec la trisie expérience que j'ai faite de la vie , combien on s'estime heureux de

rencontrer un cœur comme le vôtre; un cœur <|ue l'avidité n'a point flétri et que le vice n'a point gangrené. Gomme ce philosophe de l'antiquité qui ne croyait au mouvement qu'en voyant marcher, j'ai besoin de voir un homme vertueux et noble pour ne point mettre en doute l'existence de la vertu et de la noblesse de l'ame. Maintenant que vous avez signé cet acte sans le lire , monsieur , j'exige que vous le lisiez. Veuillez le faire de suite, je vous prie.

Daniel parcourut des yeux les trois pages de l'acte. Le duc lui avait réservé les avantages les plus grands; il lui abandonnait la direction complète de l'entreprise et lui donnait une part immense dans les bénéfices qu'elle (ievait produire. Daniel, à son tour, prit avec etfusion la main du duc.

— Monsieur, lui dit ce dernier, qui sem-

hlait vouloir se soiistrairo à toute émotion, ne voulez-vous point me présenter à madame Van-Gastel? M. Peyraicave m'a parlé d'elle comme d'une personne qui réunissait, à une grâce extrême , les vertus d'une femme pieuse et modeste.

— Madame Van-Gastel sera charmée de pouvoir vous remercier de l'intérêt dont vous voulez bien me donner des preuves si généreuses et si honorables , reprit Daniel, qui se hâta d'introduire le duc dans le salon où se tenait Marianne.

Marianne, en entendant prononcer le nom du duc, se leva et alla au-devant de lui avec une délicieuse timidité qui couvrit ses joues d'une légère rougeur. M. délia Ribeira se

montra pour la jeune femme plein d'empressement et de bienveillance.

Au moment de la quitter, charmé de l'esprit ingénu et plein d'élévation de Marianne , il lui dit :

— Si madame la duchesse délia Ribeira n'était point retenue chez elle par l'état de souffrance qui lui est malheureusement habituel, je meserais empressé de solliciter de vous l'honneur de vous la présenter.

— C'est moi qui vous demanderai la grâce d'être admise près d'elle , répliqua Marianne.

— Daignez mettre le comble à ces bonnes intentions, madame-, veuillez venir dîner demain chez moi avec M. Van Gastel et M. Pey-

ruicuxo , à (jiii je dois les relalions qui in'iiiiissenl ilésorniais à volie mari. Madame la duchesse vous aura, comme moi, une reconnaissance infinie de celte bonté.

— J'accepte de grand cœur, répliqua Marianne. -

— à demain , donc, madame.

Ce duc salua profondément et se retira.

En rentrant dans le salon , après le départ du duc, Daniel vit le petit Victor jouer avec le' ruban mystérieux, qui exerçait sur Marianne, une si bizarre influence. Il le prit dans les mains de l'enfant et le jeta au feu. L'enfant pleura beaucoup de se voir arracher son jouet. Marianne ne prêta aucune atten-

tion à cet incidenl et se hâta de donner un autre ruban à son fds pour appaiser ses plaintes.

Cette nuit-là aucun phénomène magnétique ne troubla le sommeil de la jeune femme.

Page 1