‹ DanielChapitre 5 sur 10 · A QUI APPARTIENT LE RUBAN · texte numérisé non relu

A QUI APPARTIENT LE RUBAN

Le lendemain, Peyraicave, avant de se rendre chez le duc délia Ribeira, se dirigea vers les Tuileries : la première personne qu'il rencontra fut Ernest de Mandelle.

— Eh bien! comment te portes- tu? Ton

teint me paraît bien jaune aujourd'hui; serais-tu malade?

M. de Mandelle, par un geste douloureux , lui montra s^ poitrine.

— Ton anévrisme a donc disparu pour faire place à une péripneumonie? Comme M. Purgon, je te prédis que tu tomberas bientôt dans la catalepsie 5 de la catalepsie dans l'apoplexie, de l'apoplexie... Quelle singulière manie pour un des lions les plus élégants de Paris de s'opiniâlrer à coiffer, d'-un bonnet de coton, sa crinière parfumée. Parle-moi plutôt de ta femme. Tu l'as donc enlevée à ce pauvre docteur Kreischmann?

— Tu n'as jamais vu un désespoir pareil à celui du médecin.

— Il était donc amoureux de Blanche?

— Non, il l'aimait à la manière allemande, parce qu'elle ressemblait à une fille unique qu'il avait perdue. C'est tout un roman dont, grâce à Dieu, j'ai faitde l'histoire en enlevant Blajiche et en l'épousant.

— Et le docteur Kreischmann, qu'est-il devenu ?

— Ma foi , je n'en sais trop rien ! Blanche était lasse de ses bizarreries et de ses tendresses absurdes. H l'obligeait à porter les costumes qui avaient jadis servi à sa fille ; il voulait qu'elle affectât certaines inflexions de voix; qu'elle prît certaines attitudes; c'était un véritable supplice! Aussi l'a-t-elle quitté avec joie. Il nous a supplié de lui permettre

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de vivre près de nous, afin de ne point perdre la dernière illusion qui lui restât au monde. Je n'ai point voulu y consentir. Ah ! mon ami , si tu savais comme ma femme se dédommage des ennuis et des assujétissements de sa longue captivité! Il faut la voir, heureuse au milieu des plaisirs que je lui prodigue de toutes parts. On ne peut rêver une plus adorable créature. Vive, joyeuse, brillante, spirituelle, sa beauté attire tous les regards, au bal, au théâtre, au bois de Boulogne. Elledoità sa vie, longtemps solitaire, une éducation solide et un savoir que peu de femmes possèdent. Je te lirai un de ces jours , des vers charmants qu'elle a presque improvisés. Elle dompte un cheval mieux que Baucher; quand elle valse, elle excite autour d'elle des murmures d'admiration par la souplesse et par la grâce de ses mouvements.

— El le tlocleinl le docteur à (jui lu as enlevé un pareil trésor ?

— Ma foi , le \ieiix fou est mort de cliagriu, m'a-t-on assuré.

— Adieu, lui dit Peyraicave, sans prendre la main que lui tendait M. de Mandelle , adieu l II faut que je te quitte, on m'attend.

Avant un an, le docteur sera vengé, pensa-t-il , en se dirigeant vers l'hôtel du duc. Ah! mon j)auvre Ernest! à quelle rude expialion de tes folies tu es destiné!

Au moment où l'artiste entrait chez le duc, Marianne et Daniel y arrivaient également.

Marianne , fraîche et radieuse s'appuyait

avec gaietô sur le bras de son iiiaii. Jamais Peyraicave n'avait vu, sur ie front de son ami, une sérénité aussi complète.

Mariannelui tendit affectueusement la main.

— A la bonne heure! dit le peintre. Vous voici , grâce à Dieu ! gai et le visaee épanoui.

— C'est que nous sommes heureux et (jue nous vous devons notre bonheur! répliqua la jeune femme, les yeux pleins de larmes de reconnaissance.

Ce fut le sourire sur les lèvres, que tous les trois entrèrent dans le salon du duc.

Une jeune personne, qui paraissait une demoiselle de compagnie, les reçut et leur

présenla les excuses de M. délia Kibeira (jue le ininislte avait fiut appeler, à l'instant, près de lui.

— M. le duc avait chargé madame la duchesse de vous faire les honneurs de sa maison, ajouta-t-elle : une des crises fatales qui ne la frappent que trop souvent vient de nous obliger à la faire transporter dans son appartement. Mes soins lui sont nécessaires , et je vous prie de m'excuser si je vous quitte pour me rendre près d'elle.

Naturellement, les regards de Marianne s'étaient tenus fixés sur la jeune fille pendant qu'elle lui adressait la parole. Quand celle-ci se fut éloignée^ les yeux de madame Van- Gastel se tournèrent vers la glace de la cheminée. Elle jeta soudain un cri, et tomba

presque sans connaissance dans les bras de son mari. Après que les soins de ce dernier lui eurent un peu rendu l'usage* de ses sens , elle muroiura d'une voix défaillante :

— Ma mère 1 ma mère ! Et montra la glace avec terreur.

— Ma foi 7 dit Peyraicave en regardant dans la glace, je ne vois que ks portraits du duc et de la duchesse délia Ribeira.

Marianne^, éperg'ue et par un effort désespéré,, se souleva, tourna ses regards mourants vers le portrait de la duchesse et répéta :

— Ma mère! ma mère! c'est ma mère!

Daniel chercha à réprimer ce trouble

qu'une erreur seule pouvait causer. — Vous êtes Iroiupée par une ressemblance vague entre ce porfrait et uae image qu'ont gravée douloureusement dans votre imagination des souvenirs cruels, mon amie.

— C'est ma mère! Daniel, je vous dis que c'est ma mère! reprit elle avec une agitation toujours croissante. Ma mère ! ma mère!

— Mon enfant, vous vous trompez; je connais la duchesse délia Ribeira depuis vingtcinq ans, et jamais je ne lui ai entendu dire qu'elle eût, même une seule fois, rencontré Anselme de Selvignies. Anselme d'ailleurs ne m'a jamais parlé de la duchesse qui, du reste, ne portait point, à cette époque, le nom et le litre dont la mort du frère aîné de soii mari

à lait liéi'itei ce dernier. Elle s'appelait alors la comtesse de San-Piétri.

— Je savais bien que c'était ma mère ! s'écria-t-elle avec exaltation, tandis que Daniel faisait un geste de désespoir.

— jNous sommes perdus! dit-il rapidement à Peyraicave; Marianne ne dit que trop vrai : la comtesse de San-Piétri est sa mère.

11 prit dans ses bras la jeune femme évanouie, et l'approcha de la fenêtre. La vivacité de l'air la ranima.

— Écoute-moi, Marianne, dit-il; rassemble toutes tes forces pour m'en tendre. Si tu veux revoir ta mère , si tu veux l'embrasser , si tu ne veux pas la perdre à toujours, il faut que

tu domptes ton émotion ; il faut que le duc ne lise rien sur ton \isage , et que tu te prépares à l'entrevue qui , peut-être , aura lieu aujourd'hui entre elle et toi, sous les yeux de son mari. Il y va de son honneur et de son salut. Si tu ne te sens pas la force de renfermer dans ton cœur l'explosion de ta tendresse, quitte cette maison à l'instant. L'évanouissement que tu viens d'éprouver nous servira d'excuse.

Elle passa ses mains sur son front, se releva, rassembla ses cheveux épars et les rajusta avec un sang-froid apparent qui eût trompé Peyraicave et Daniel lui-même, s'ils n'eussent remarqué le léger tremblement qui agitait ses mains.

— Je serai forte, dit-elle, il s'agit du salut

de ma inèiej vous ine l'avez dit, Daniel, et je le comprends. Je ne démentirai pas un moment mon courage ! Dieu m,e protégera .. Mais laissez-moi la voir aujourd'hui! laissez moi l'embrasser !

— Comment prévenir Madame de San- Piétri, objecta Peyraicave. Si Marianne reste maîtresse d'elle-même , il n'en saurait être ainsi de sa mère qui va brusquement se trouver face-à-face avec sa fdle.

En ce moment, le duc entra dans le salon, s'excusa d'arriver si tard , et présenta son bras à Marianne :

— Madame la duchesse délia Ribeira est trop souffrante , ce soir , pour se rendre à table, dit-il. Si vous le voulez bien, après le dîner ,

nous passeï oiKs dans son appaitcnient ; eUa m'a chargé de vous (m prier.

Peyraicaveet Danielattendaienl avecanxiélé la réponse de Marianne ; ils redoutaient son émotion en apprenant qu'elle allait voir sa mère. L'espoir rentra dans leur ame, quand ils entendirent la jeune femme répliquer, sans trouble, qu'elle s'estimerait heureuse d'être présentée à Madame la duchesse.

On se mit à table ; les deux amis remarquèrent bien qu'une excitation fiévreuse, produite par la lutte intérieure de Marianne, animait ses joues et donnait à sa voix une vivacité qui ne lui était point habituelle ; son sang-froid néanmoins ne se démentit pas un instant. Elle répondit au duc avec une rare présence d'esprit et mit à soutenir l'entretien

avec un enjouement exhènie. Parfois, l'angoisse et l'ai tente jetaient leurs ombres sur son front, mais elle les repoussait dés qu'elles s'approchaient d'elle. Le dîner touchait à sa fin; Daniel sentait naître dans son cœur l'espérance que cette soirée fatale se passerait sans catastrophe : déjà il remerciait Dieu de sa protection si miraculeuse. . . Cette confiance ne tarda point à faire place à une vive crainte. Il remarqua bientôt que sa femme luttait contre le sommeil magnétique ; ses yeux se fermaient malgré elle ; la légère contraction qui se fait remarquer chez les personnes placées sousl'influence decet inexplicablephénoméne, couvrait déjà de pâleur les traits de Marianne. Elle releva la tête; ses paupières s'ouvrirent et ses prunelles devinrent fixes. Peyraicave, par une inspiration subite, lui prit la main :

— Si vous j);nlez, voire mrrc est |)(T(iue, pensa l-il , dans Tcspoir qn(3 la somnambule liiail dans sa pensée.

Elle demeura immobile , (îans l'allitude qu'elle avait prise, tandis que Daniel cherchait à détourner l'attention du duc et à le préoccuper par l'intérêt des plans qu'il lui dévelop pail, sur leurs projets. Peyraicave sentait la main de la somnambule trembler dans la sienne. Elle se trouvait, à n'en point douter, en proie à une lutte violenle. Evidemment, l'influonce seule de l'artiste qui agissait sur elle, de toute l'énergie de sa volonté, l'empêchait de parler et de révéler le secret duquel dépendaient, sans doute, la fortune de Daniel et pe'Jl-ètre la vie de la mère de Marianne. Il y eut un moment où le duc attacha sur elle ses reganis. Alors elle tressaillir, se leva de sa

chaise, et agita ses lèvres. Daniel quitta précipitamment la table.

-— Monsieur le duc , dit-il en s' élançant vers sa femme, madame Van-Gastel se trouve menacée d'une crise nerveuse à laquelle elle est souvent sujette; veuillez lui permettre de se retirer.

En achevant ces mots, il avait passé son bras autour de la taille de Marianne et il lui serrait la main de manière à se trouver, avec elle, en communication magnétique.

— Veuillez conduire madame dans l'appartement de ma femme, dit le duc; madame y trouvera tous les soins qu'exige son état.

Il sorlit cl Daniel \c snivil av<u: Marianne. Povraicave resta seul à table.

Dix minutes environ, dix siècles d'allcnte et d'horrible inquiétude s'écoulèrent. Enfin le duc et Daniel rentrèrent : Daniel était pâle; le duc paraissait calme et rassuré.

— Voudrez-vous bien excuser l'ennui de cet incident? demanda Daniel.

-— Ne vous en occupez point davantage, monsieur, répliqua M. de San Piétri. (Nous continuerons, à le désigner sous ce nom.) Madame Van-Gastel est confiée aux soins de Marianna ; personne ne s'entend mieux àsoigner une malade que cette jeune fille : sans elle , sans ses soins , déjà depuis longtemps ma femme aurait succoinbé à ses longues souffrances.

— Je suis sans inquiétude, repartit Daniel. Lorsque j'ai quitté Marianne, les symptômes qui m'avaient inquiété d'abord commençaient à disparaître. Quand elle reviendra lout-àl'heure, je l'espère, elle ne gardera plus aucune trace de son indisposition.

Dans le trajet du salon à l'appartement de la duchesse, elle était, en effet, sortie du sommeil macrnétique qui l'avait saisie. Daniel avait passé sa main sur le front et sur les yeux de la somnambule pour en écarter le fluide. Il y était parvenu, par ce moyen et plus encore peut-être par l'énergie de la volonté qui le dominait et qu'il faisait agir, de toute sa force, sur Marianne. Pour éviter le trouble de son réveil, il l'avait quittée précipitamment après l'avoir <'éj>osée sur un divan, dans le petit salon qui précédait la chambre à

coucher de la duchesse; il avait prié Mariarina de délacer^ la malade. C'éLail un moyeu d'écarter aussitôt le duc et de le tenir plus longtemps éloigné.

Daniel s*en remit, pour le reste, à la Providence dont il implorait mentalement la protection.

Quelque attention qu'il prêtât aux paroles du duc, et malgré le soin qu'il apportait à lui répondre sans trouble, M. de San-Piétri remarqua l'émotion de Daniel.

— Si vous le voulez , lui dit-il, nous passerons dans l'appartement de la duchesse et nous nous rendrons près de madame Van- Gastel.

— Il vaut mieux lui laisser encore (juelcjues instants de repos, objecta Peyraicave. Marianne éprouve une grande lassitude quand elle a subi une crise nerveuse. D'ailleurs, le désordre de son costume ne lui permettrait point, sans doute, de nous recevoir maintenant. Si monsieur le duc veut bien nous le permettre, nous laisserons écouler quelque temps avant de monter au salon.

— J'y consens de grand cœur, reprit M. de San Piélri; seulement, je vais envoyer chercher des nouvelles de madame Van-Gastel.

Il ordonna à un domestique d'aller s'informer de l'état dans lequel se trouvait la jeune femme. Le domestique annonça, peu d'instants après, que mademoiselle Marianna priait monsieur le duc de se rassurer sur l'é-

lai (le la uiahule; il no fallait plus (juo lui laisser encore un peu de repos.

Damel, comme on l'a dit lout-à-riieure, avait déposé Marianne sur un divan, dans le petit salon qui précédait la chambre à coucher de la ('uchesse; sansallendrè (|n'elle fut com- ])létement réveillée, il s'était liaté d'emmener le duc. Elle resta donc seule avec Marianna , (|ui s'empressa de lui faire respirer des sels , et qui baigna, d'eau iVaîche, son front et ses tempes. A. demi plongée encore dans l'état de stupeur qui accoîupagne toujours le réveil des somnambules, quelques instants s'écoulèrent avant que ses sens ne reprissent leur perception lucide et complèle. Elle regardait avec surprise les lieux nouveaux dans lesquels elle se trouvait; elle ne pouvait s'expliquer quelle était Tétrangère agenouillée près d'elle pour

(ui donner des soins. Elle ne comprenait rien au malaise qui engourdissait sa pensée et qui couvrait ses yeux d'un nuage; elle se demandait si les sensations confuses qu'elle éprouvait n'étaient point produites par les hallucinations d'un rêve. Une interruption brusque venait lout-à coup briser ses souvenirs quand elle essayait de les rassembler.

Son arrivée, le portrait de sa mère, son émotion à table en présence du duc, s'évoquaient devant son imagination. Elle voyait l'inquiétude de Peyraicave et la pâleur de Daniel: elle semblait entendre distinctement chacune des paroles stridentes et vigoureusenienl accentuées qui sortaient des lèvres de fer de M. de Son-Pieîri. En se rappelant quel regard intolérable cet homme attachait sur elle, elle frissonnait encore, cotnme sous l'in-

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fluence il' nu pouvoir inagi(}Ut;. Après cela, plus rien. Une vague angoisse, une léthargie douloureuse... Et maintenant un accident réel qui !a sépare de son mari; qui la jette en des lieux inconnus, seule^ dans un état de souffrance qui exige des secours !... Elle voulait parler et sa bouche ne pouvait articuler les mots confus formés par sa pensée. Elle voulait se lever, et ses membres refusaient de lui obéir.* A la fin, elle se souleva, par un effort violent, et parvint à s'asseoir.

. — Grâce à Dieu, dit Marianna, voici madame tout-à-fait remise de son indisposition î Sa pâleur et son immobilité m'avaient d'abord effrayée! Je devrais pourtant être familiarisée avec les évanouissements. Ma pauvre maîtresse éprouve, presque chaque jour,

(les défaillances qui se prolongent parfois |)en' (lanl une heure.

— Votre maîtresse? la duchesse Marguerite? demanda Marianne trcmblanle.

— Oui, madame. Cet après-midi encore , elle est resiée long-temps expirante dans mes bras.

— Maintenant vous êtes rassurée, n'est-ce pas? Maintenant vous n'avez plus d'inquiétude? Ces souffrances n'ont rien de funeste !

Marianna leva avec surprise les yeux sur celle qui parlait d'une étrangère avec tant de chaleur et d'émotion.

— Dieu la rendra à mes prières. Dieu est

trop nnséricorciieux pour ne pas lui accorder <les jours de calme et de paix !

— Je vous remercie pour ma maîtresse , de l'intérêt que vous voulez bien lui témoigner.

— Etes-vous attachée à la duchesse depuis longtemps, mademoiselle?

— J'étais encore une enfant quand ma bienfaitrice a daigné me recueillir près d'elle. Depuis lors je ne l'ai point quittée d'un seul jour.

Marianne lui prit la main avec attendrissement.

— Elle a bien souffert, n'est ce pas? Vous l'avez vu souvent pleurer? Vous avez essuyé

souvent ses larmes ? Quand vous parlez d'elle, l'émotion de votre voix me trouble et m'atten drit moi-même... Et vous dites que maintenant, après une journée de souffrances, elle goûte un peu de repos et d'oubli? Quelle partie de cet appartement occupe-l-elle?

La jeune fille lui montra la porte entr'ouverte de la pièce voisine. Marianne sentit ses genoux se dérober sous elle. Si Marianna ne l'eût soutenue, elle serait tombée sur le parquet. Un gémissement se fit entendre; Marianne se releva aussitôt, comme frappée d'une commotion électrique.

— Madame la duchesse s'éveille! dit là jeun« fille, permettez-moi de me rendre prés d'elle.

Marianne resta immobile et debout près du seuil de la porte. Toute son a me, tous ses sens se tenaient attachés sur le lit de sa mère. Marguerite, d'une voix faible et souffrante, murmura quelques mois à la jeune fdle qui s'était penchée vers elle et qui l'interrogeait affectueusement.

— Hélas! mon enfant, dit-elle , Dieu a pris pitié de moi pendant mon sommeil ; il m'a montré ma fdle en songe.

A ces mots, Marianna se retourna brusquement et avec inquiétude vers Marianne : elle la vit tomber à genoux; elle l'entendit répri mer avec effort ses sanglots.

— Nous ne sommes point seules, madame, reprit-elle; madame Van-Gastel s'est trou-

-^ 191 — vée indisposée; on l'a confiée i\ mes soins.

— Si l'aspect de la souiï'rance n'cîCraie point celte jeune femme, invitez-la à s'approcher, reprit madame de San-Piétri : l'empressement que j'ai de la recevoir lui fera excuser l'irrégularité de notre présentation.

Marianne qui écoutait, avec erjivrement , chacune des paroles de sa mère, se releva chancelante, et s'avança précipitamment vers la duchesse. Elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit dans le fauteuil que Marianna lui avança, et resta devant sa mère , palpitante, éperdue^ dans un trouble que des paroles ne sauraient exprimer.

— Je vous offre un bien pénible spectacle,

n'est-ce pas, madame? (hcmaiula lu ducliesse on souriant.

Marianne prit avec transport la main que lui tendait sa mère et la couvrit de baisers et de larmes.

La voix de Marguerite s'altéra.

— Marianna, dit-eile, Marianna viens près de moi, viens! Oui, ma raison m'abandonne!

Puis, se tournant vers madame Van-Gastel :

— Je vous fais compassion , pauvre enfant? Vous vous demandez comment on peut résister à tant de souffrances? Hélas! si vous lisiez dans mon cœur, c'est alors que vous me prendriez en pitié!

— Espérez, madame, espérez ; Dieu vous réserve des jours meilleurs !

— Vous me dites d'espérer et voilà que j'espère ! reprit Marguerite avec ravissement ! Votre voix a jeté de la sérénité dans mon ame! Parlez encore, parlez... Dites-moi de nouveau que la miséricorde divine va luire sur moi.

— Je ferai prier, matin et soir, mon petit enfant pour vous.

— Vous êtes mère! vous êtes mère! Dieu ne vous a point séparée de votre enfant, n'estce pas? Un enfant, c'est le bonheur ! c'est la vie! L'endormir sur ses genoux , le couvrir

de caresses, recevoir ses baisers , vivre par lui et pour lui, oh! vous êtes bien heureuse madame!

— Oui, je suis heureuse, bien heureuse en ce moment !

— Vous m'amènerez votre enfant. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que je pourrai prendre, sans pleurer, celui-ci dans mes bras! Ce sera la première fois. La vue

d'un enfant me fait toujours mal Je n'ai

point d'enfant, moi !

— Et bien ! vous serez la mère de mon petit garçon; vous serez la mienne; le voulez vous , dites ?

— Sa voix ! sa voix ! Comme elle m'émeut !

Mes yeux s'emplissent de douces larmes; mon cœur s'inonde d'une joie ineffable. Marianna, soulève les rideaux que je puisse contempler ses traits. Je suis sûre que sa vue me fera autant de bien que le son de sa voix.

— Marianne est aussi mon nom , murmura madame Van-Gastel.

La duchesse tressaillit et se releva sur son séant par un mouvement impétueux.

— Marianne! répéta-t-elle , Marianne! Venez , venez près de moi ! Laissez-moi vous voirl Venez , venez ! Des cheveux blonds comme elle ! Des yeux bleus comme elle! Je suis sûre que vous avez son âge! Vingt-quatre ans, n'est-ce pas?... Marianne! Marianne! Mon Dieu, ne m'ôtez point la joie qui m'en-

i\re! Ne trompez pas mon (;œiir : non, vous ne m'inspireriez pas une telle pensée pour me Tarracher impitoyablement, pour me rejeter dans le désespoir. Ma fdle!...

— Ma mère ! ma mère î

Toutes les deux se eonfondirent en de longs embrassements. C'étaient des sanglots , des cris de bonheur, des extases, des ravissements, des mots sans suite; deux âmes en une seule; les joies sublimes du paradis!

u.' Marianna^ agenouillée devant le lit, priait et remerciait Dieu.

Ge fut Marguerite qui sortit la première de ces transports indicibles : elle prit la tête de sa fdle dans ses mains tremblantes. Elle atta-

cha sur elle des regards tels que les mères seules en ont; elle s'enivra à longs traits de sa vue chérie.

— Ma fille! balbulia-t-elle de ses lèvres convulsives : ma fille!

Elle couvrit (le baisers ses yeux, son iront, ses joues, ses cheveux , son cou : elle ne pouvait se rassasier de ses caresses; elle ne s'interrompait que pour la regarder; elle l'admirait; elle lui répétait qu'elle était belle. Et puis elle pleurait, et puis elle riait, et puis elle recommençait à l'embrasser.

— Je t'ai retrouvée, disait-elle; tu ne me quitteras plus. Dieu, par un miracle, ne nous a point réunis pour nous séparer. Tu ne m'as point dit comment tu as été amenée près de

moi? Parle, j'ai besoin de t'entciidreî Ta voîx appaiscra les agitations tumultueuses de mon ame! Et ton ûls, ton enfant, le mien, qu'il me tarde de le voir ! Et j'ai osé me plaindre quand j'étais malheureuseet abandonnée! j'ai blasphémé contre les décrets de Dieu! Oh! si j'a\ais su quelles joies il me réservait en ce moment j'aurais tout enduré, tout souflert avec résignation! Marianne, ma fdle, mon enfant bien-aimée, je ne sais ni ce que je dis ni ce que je fais. Je t'aime; je suis heureuse, voilà tout 1 Que nous importe le reste? Embrasse-moi encore une fois ! bien étroitement! bien longtemps î . . . Vingt-quatre ans! . . . Sais-tu que bien des années se sont écoulées depuis notre funeste séparation. Ton pauvre père!... Allons, voici que je te fais pleurer maintenanti Ne pleure pas! ne pleure pas! iSe trouble point ma joie... Aujourd'hui, je veux être

heureuse^ toiU-à-lait heureusel... Je t'ai retrouvée!...

Ce fut en ce moment qu'un domestique vint, au nom du duc, demander comment se trouvait Marianne. A ce nom du duc, la joie de Marguerite se changea en terreur.

— Quitte cette maison, dit-elle à sa fille, fuis- la pour n'y plus rentrer ! Je ne veux plus te revoir, car te revoir serait t' exposer à la fatalité qui frappe tout ce qui m'est cher! Ton père... Si tu le savais... Non! non! non! je ne dois rien te dire, Va-t-en, va-t-en, ma fille! Adieu pour jamais!

Marianne secondée par Marianna, parvint à calmer un peu l'exaltation de la duchesse. Elle lui conta brièvement la nature des rela-

lions qui vcnaieiil de s'établir cuire Daniel et ÎVI. de Saii-Piélri 5 elle lui conilniia, de nouveau, l'ignoranee absolue de leur secrel , dans laquelle se trouvait le duc.

— Ainsi, conclut-elle, ainsi, ma mère, si nous usons de notre bonheur avec prudence, rien ne serait nous l'enlever... Adieu, je vais me rendre près du duc et de mon mari.

— Ne me quitte pas encore! Reste près de moi î

— Mon absence , prolongée plus longtemps^ pourrait paraître singulière. Ma mère, je reviendrai vous voir demain, adieu.

— Tu as raison, il faut que tu retournes au salon. Eh bien! je t'y accompagnerai. Je ne

suis plus malade; je me porte bien! Tiens , regarde, me voici forte maintenant!

— Votre émotion se trahira, madame, objecta Marianna.

— Je suis sûre de moi , reprit Marguerite. Il faut que j'en sois bien sure pour m'exposer, en ce moment^ aux regards toujours soupçonneux de M. de San-Piétri. Dieu m'a rendu ma (ille : riendé sormais ne m'est impossible que delà quitter. Allons! Marianna, habillemoi. Toi aussi, Marianne, toi aussi, ma fille. Ma fille l... Oh! quelle douce nuit je passerai sur cet oreiller que ta tête a touché et que tes cheveux ont parfumé. Et ce tapis que tes pieds ont foulé , et ce fauteuil dans lequel tu te trouves assise, quand les lèvres m'ont dit

pour la promièie fois : — Ma mère. Vois-tu , celte chambre est devenue un paradis !

Cependant Peyraicave et Daniel attendaient avec anxiété le retour de Marianne. Ils se demandaient, non sans souci et sans terreur , quelles avaient été les conséquences de cette entrevue sur une femme épuisée par le chagrin et par la maladie. Une imprudence pouvait, d'ailleurs, avoir livré à la curiosité perfide et traîtresse des domestiques ce secret de vie et de mort.

Et il leur fallait cacher leur agitation au duc, affecter de la gaieté, trouver du sang-froid , répondre à des questions d'une solution difficile, tenir tête aux difficultés, sans cesse renaissantes, de cette position périlleuse 1 Enfin, après deux heures, lentes comme l'éternité,

la porte du saiou s'ouvrit. Marguerite parut , appuyée sur le bras de Marianne.

— Voici, messieurs, vos deux malades, dit-elle.

— Je n'espérais point , pour vous, un aussi prompt retour à la santé, répliqua M. de San- Piélri, l'état d'affaissement dans lequel je vous avais vue ce matin m'avait inspiré des craintes.

— Quelques heures de bon sommeil m'ont ranimée, et me permettent de m'excuser, prés de vos hôtes, de n'avoir pu les recevoir. Monsieur Van-Gastel, permettez-moi de vous féliciter sur la grâce exquise de votre charmante femme. Je me sens, je vous l'avoue, fort disposée à l'aimer.

— Je me rélicite de ces senti menls (avorables, ajouta le duc, et j'espère que madame Van-Gaste voudia bien y répondre un peu. Mos deux f'aniilles sont destinées à former entre elles , je le désire , une étroite intimité. M. Daniel Van-Gastel devient mon associé, et ne tardera point, je l'espère, à m'accorder le titre d'ami.

Tandis que M. de San-Piétri parlait, Peyraicave tenait ses regards attachés avec inquiétude sur Marianne et sur sa mère. Aucune émotion n'agitait leur physionomie; elles restaient maîtresses d'elles mêmes, ne révélaient point leur joie et n'exprimaient, dans leurs traits, que cette satisfaction banale de personnes étrangères qu'on présente l'une à l'aulies; satisfaction que fait seul témoigner un sentiment de politesse. Une grande corné-

(lienne n'eut pas déployé, sur la scène, plus de sang-froid et d'habileté que cette jeune femme pleine de candeur, et que celte mère en proie à des transes mortelles. Elles portaient leur secret sans gêne , sans contrainte , comme si le bonheur de leur existence entière n'en eût point dépendu. Pas un geste, pas un regard, pas une inflexion de voix ne les trahissait.

Tandis que l'artiste se livrait à ses méditations , qu'il demeurait , suivant l'expression de Rabelais, ébahi et perplexe, en présence des mystères infinis du cœur des femmes et qu'il s'humiliait devant la supériorité de leur volonté énergique, quelques personnes invitées à passer la soirée chez le duc, arrivèrent successivement dans le salon : leur présence apporta un peu de relâche aux acteurs de

celle scène pénible, obligés de feindre le calme, de contraindre leurs lèvres à sourire et de porter leurs regards sur des objets indifférents, quand un cbarme impérieux les attirait invinciblement vers une autre direction.

Cependant les émotions de cette famille devaient ne point tarder encore à se renouveler.

Vers dix heures, au moment où Marianne venait de se rapprocher de sa mère , on annonça M. le comte et madame la comtesse de Mandelle.

— Quel heureux hasard me réunit à mademoiselle de Selvignies , dit madame de Mandelle , qui s'était approchée de Marianne.

A ce nom , M. de San-Piétri pâlit et sa prunelle s'alluma comme l'œil d'un tigre en face de sa proie. Daniel , les deux Marianne et la duchesse sentirent le l'roid de la mort pénétrer jusqu'au fond de leur cœur.

— Madame la comtesse de Mandelle ignore donc, répondit paisiblement Peyraicave, que la nièce, que la fille adoptive du célèbre peintre Anselme de Selvignies porte aujourd'hui le nom de madame Van-Gastel?

Ni Peyraicave , ni aucune des quatre personnes qui attendaient , comme un arrêt suprême le résultat de ces paroles, n'osèrent lever les yeux sur le duc.

Celui-ci tenait ses regards attachés sur Ma guérite.

Au nom (rAnsolme, il In vit regarder Marianne avec une surprise si habilement feinte, que CCI homme, avide de haine et de soupçon , ne sentit même pas un sentiment de défiance s'élever dans son ame, sur la vérité et les paroles de Tartiste. Il continua sans affectation à se mêler de T entretien et ne démentit pas un instant son sang-froid. Après une heure d'habiles manœuvres, il accosta , comme par hasard, Peyraicave.

— J'ignorais que madame Van-Gastel fût la parente d'un artiste célèbre,

— Marianne est la nièce, ou plutôt la iille d'Anselme de Selvignies, répliqua nonchaiemment le peintre ; je dis sa fdle, car il avait adopté cette orpheline, que son frère lui avait léguée en mourant.

Le duc écoula cette réponse avec rindilïérence feinte qu'il avait mise à l'aire sa question.

On ne tarda point à se séparer.

Faut-ii dire que l'insomnie se tint assise , pendant toute la nuit^ au chevet de Daniel et de sa femme; le bon Peyraicave lui-même eut de la peine à s'endormir : sa première pensée, à son réveil, fut pour Marianne et pour sa mère.

La nuit de Marguerite fut plus terrible encore; elle écoutait avec effroi le bruit des pas de son mari, qui occupait Tappartement situé au-dessus du sien. Tantôt, il marchait

avec une précipitation fiévreuse, tantôt il s'asseyait et restait immobile comme s'il eût décrété une résolution; puis il ne tardait pas à marcher de nouveau... Son pas, tour-à-tour saccadé, inquiet ou lent, ne cessa point de se faire entendre et de tenir en suspens, dans les plus funestes angoisses, l'amede l'infortunée.

Au point du jour, M. de San-Pietri entra dans la chambre de sa femme.

— Vous ne dormiez point, lui dit-il, je le savais. Pas plus que vous, je n'ai point trouvé de repos... Je voulais étouffer la haine et la rage qu'avait allumées, dans mon cœur, un nom prononcé hier soir devant moi... j'y suis parveiiu. La nièce ne subira point l'expiation de la faute de l'oncle. Je n'eusse point eu, jadis, la force d'accomplir un pareil sacrifice.

Cette nuit, l'âge es-t venu en aide à ma volonté. Vous irez aujourd'hui rendre visite à Madame Van-Gastel. Je dois partir dans peu de jours avec son mari, pour la mer de Harlem. Vous proposerez à cette jeune femme de vous accompagner dans notre voyage- Il sortit en achevant ces mots. Marguerite se traîna aux pieds d'un crucifix qui s'élevait dans un petit oratoire, en face de son lit. Elle l'étreignit avec effusion contre sa poitrine et elle laissa exhaler, de son ame, un cantique de reconnaissance, de bonheur et d'arpour.

Il est inutile de dire avec quelle impatience elle attendit l'heure de l'après-midi, qui lui permettait de se rendre chez Marianne sans exciter la défiance de M. de San-Piétri.

A deux heures enfin, elle monta en voilure el la calèche ne larda point à s'arrêter devant îa petite maison de Daniel. Marianne, son enfant sur les genoux et dans Taliitude pleine de ferveur que Guillaume Geefs a su donner avec tant de poésie, à sa Geneviève de Brabant, priait Dieu pour sa mère. Sa mère lui apparut tout-à-coup, rayonnante de bonheur.

— Nous ne nous séparons plus^ lui dit-elle: Dieu nous a pris en pitié! M. de San-Pietrit'a pardonné ton nom et Ion sang! Nous allons entreprendre ensemble un long voyage : c'est lui qui le veut !

Dans son trouble et dans son émotion, elle n'avait pas vu le fils de Marianne. Celle-ci le déposa doucement sur les genoux de Marguerite.

Marguerite entoura de ses bras la mère et l'oiifanl.

— Dieu m'a donc pardonné? murmurat-elle en les couvrant tous les deux de caresses -et de baisers.

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