‹ DanielChapitre 6 sur 10 · PROMENADE SUR LA MER DE HARLEM · texte numérisé non relu

PROMENADE SUR LA MER DE HARLEM

Réunie à sa fille par un miracle inespéré ,

la duchesse Marguerite, malgré ses efforts pour jouir de cette félicité , sentait son cœur serré constamment par une angoisse insurmontable. En vain elle s'accusait d'ingrati-

lude envers le ciel; des pressentiments sinistres Tobsédaient sans relâche. Elle ne cessait d'étudier les traits du duc, de surveiller ses moindres mouvements, d'interpréter ses gestes, ses regards^ et jusqu'aux inflexions de sa voix. Tout la jetait dans des alarmes indicibles; le doute et l'inquiétude lui faisaient soupçonner de mensonge le pardon que le meurtrier d'Anselme accordait à la nièce supposée de sa victime. Elle ne pouvait croire à cet acte de clémence. Elle se répétait que ni le temps , ni la vieillesse, ni des intérêts d'affaires et de fortune , n'avaient pu adoucir une ame qui ne pardonnait jamais. D'ailleurs, ce mensonge sur lequel reposait tout son bonheur, un mot , un souffle ne sufiîsait-il pas pour le détruire? Ce mot, n'allait-on pas le dire? Peut-être même est-il déjà prononcé 1 En vain sa fille et Marianna cherchaient à la calmer

et à la rassurer-, elle n'osait jamais (omptcr sur la paix de l'heure qui allait sonner. Chaque fois qu'elle quittait Marianne, elle se disait : je me sépare d'elle pour toujours! je ne la reverrai plus!

Le duc semblait, du reste, justifier parfois ces défiances maternelles. Rien, en apparerice, n'avait modifié les rapports deM. de San-Piétri avec Daniel; et cependant ce dernier saisissait, à chaque instant, des nuances imperceptibles qui lui révélaient, de la part de son associé, moins de franchise et d'abandon que par le passé. C'était en présence de Marianne surtout que se trahissaient ces sentiments du Corse.

Cependant, il ne nourrissait aucun soupçon sur la vérité des paroles que Peyraicave lui avait dites; il gardait la conviction que

Marianne élail !a nièccMi non la filie d'Aniselmc, et <|ne personne ne connaissait ni la faille de Marguerite, ni la vengeance qu'il en a\ait tirée. S'il en eut été autrement, se disait-il, l'époux (le Marianne n'eût point serré, comme il le faisait tous les jours, la main qui avait tué le père de sa femme : les hommes de ia nature de Daniel ne commettent point de (elles lâchetés.

En effet, Daniel ignorait que M. de San- Piétri fût le meurtrier d'Anselme, et la mort de son beau-père n'avait point cessé d'être [)our lui un mystère inexplicable, à l'obscurité duquel le temps ajoutait encore.

Seule, Marianne se livrait sans réserve au présent; aucune arrière-pensée, aucune défiance n'alléi-ail sa sérénité. Son enfant , sa

mère el son mari iiioiidaionl son anic de loiidresse el de joie. Elle s appuyait, de toutes ses forces, sur son bonheur, et ne supposait même pas qu'il pût se briser sous elle.

M. de San-Piétri el Daniel continuaient à travailler activement à l'exécution de leur immense projet; ils y consacraient entièrement leurs journées. Le duc s'occupait d'organiser une société pour exploiter cette opération gigantesque; il avait la certitude que son crédit, sa réputation d'habileté et son immense fortune Ini vaudraient, dès qu'il rendrait publics ses desseins, plus de capitaux qu'il ne lui en était nécessaire. 11 voulait, avant d'en arriver à ce point, étudier encore une fois sur les lieux la certitude des moyens d'exécution projetés par Daniel, et se prouver, jusqu'à l'évidence, l'infaillibilité de

— Violeurs théories. Le départ des deux Ibinilles fut fixé à la lin du mois d'août. M. de San-Piélri avait fait, sur les bords même de la mer de Harlem , racquisition d'une de ces jolies villas hollandaises qui réunissent, à un aspect féodal, tout le bien-être du confortable moderne. H fut résolu qu'on irait se fixer , pendant deux mois, dans cette charmante habitation. A rapproche de l'hiver, lorsqu'il ne resterait plus un seul doute à vaincre, on se mettrait à l'œuvre pour organiser l'affaire , et commencer, dès le printemps, les premiers travaux.

Daniel et M. de San-Piélri partirent d'abord : la duchesse, madame Van-Gastel, son fils et la fidèle Marianna passèrent encore quelque temps à Paris, et ne se mirent en route qu'une semaine après les deux associés.

Marguerite reçut, coimne un bienfait du ciel ces huit jours de paix et de liberté. Elle arrivait chez sa fille dès le matin, et ne se résignait à se séparer d'elle que bien avant dans la nuit. Mille superstitions s'étaient emparées de cette a me, jusque-là si purement chrétienne! Elle ne songeait même pas à rougir de sa faiblesse; rien ne pouvait lui paraître indifférent quand il s'agissait de sa fille. Elle ne se lassait pas de la voir et de l'entendre : il fallait que la jeune femme lui dît et lui redît sans cesse les épreuves cruelles qu'elle avait subies^ quand elle était pauvre et abandonnée.

Marguerite, en écoutant ce récit, pleurait, s'indignait , la serrait dans ses bras et demandait ardemment au ciel d'accorder à Marianne, pour prix de tant de misère, un bonheur durable, et à l'abri des orages... Rien

néanirioins ne calmait son agitation; elle sentait une main fatale s'appesantir sur elle; le froid du péril la glaçait.

Le Jour fixé pour le départ arriva. A chaque instant, il lui semblait que la voiture allait se briser ou tomber dans un précipice : le moindre cahot lui arrachait un cri de terreur; en vain ses deux compagnes essayaient de la calmer : elle reconnaissait combien ses craintes étaient vaines, s'accusait d'ingratitude envers Dieu qui la comblait de tant de biens dont elle ne savait pas jouir, et ne pouvait s'empêcher d'ajouter : J'ai peur pour toi, Marianne, j'ai peur pour toi!

La berline, quoi qu'il en soit, arriva sans le moindre accident à la porte de la villa, qui,

suivant l'usage usilé en Hollande, portait un nom inscrit sur sa façade. Sur celle-ci, on lisait : Buil-en - Lust , ç/est-à - dire , Plaisir champêtre.

La villa s'élevait au bord de la. mer dont les vagues venaient se briser, à quelque distance , avec un léger murmure. Daniel aimait à conduire Marianne dans un petit belvédère qui dominait cette maison , et du haut duquel on apercevait la mer de Harlem , qui s'étendait de toutes parts , et qui allait se perdre dans les vapeurs indécises d'un horizon immense.

— Regarde , lui disait-il , regarde ; voici l'ennemi que je vais combattre et que j'anéantirai avant trois années. Oui, Marianne , dans

trois ans, pas une seule goutte de celle irier ne reslera dans le lit qu'elle habite depuis tant de sciècles. Je la forcerai à fuir devant moi! Elle reculera par ma volonté, comme le soleil recula jadis à l'ordre d'un prophète. Au lieu de ces vagues irritées, tu verras apparaître peu à peu des maisons, des pâturages, des champs féconds et bientôt même des villes. Regarde ! A ma droite s'ouvrira le canal qui doit ceindre la mer et la faire prisonnière. Les terres extraites du canal formeront des digues; d'innombrables machines à épuiser , mues par la vapeur, s'élèveront tout autour du canal et y jetteront les eaux que les digues empêcheront à toujours d'y rentrer. Ces eaux iront se jeter honteusement dans le sein du Zuyderzée.

Marianne, tandis que son mari lui parlait

ainsi, remarquait avec joie qu'il ne restait plus rien , dans ses traits, de la sombre tristesse d'autrefois. La forée et la confiance d'une noble ardeur vivifiaient sa physionomie. Le duc ne pouvait se lasser d'admirer l'activité infatigable et la haute intelligence de son associé. Chaque difficulté qui se présentait était résolue à Tinstant 5 les obstacles les plus graves disparaissaient devant sa volonté. Au milieu de ces luttes incessantes, il se montrait calme, gai et plein de liberté d'esprit. Le sourire brillait sur ses lèvres dès qu'il sortait de son cabinet, où il déployait une facilité merveilleuse de travail. Il suffisait seul à tout, traçait lui-même les moindres plans, inventait les machines et en dessinait^ de sa main , jusqu'aux plus petits rouages^ avec une précision qui tenait du prodige. La pensée qu'il avait méditée et réprimée, pen-

dinn vingt années, niaintenaRl (ju'il pouvait lui donner une libre expansion, resplendissait de toutes parts autour de lui.

Le duc organisait, de son côté, roniprunl nécessaire au projet de dessèchement; pifjuô d'émulation par l'exemple de Daniel , il avait créé une admirable combinaison financière. Il ressentait, grâce à l'enthousiasme communicatif de son associé, quelque ciiose de l'ardeur de sa jeunesse. Tout entier à ses projets, il en oubliait presque ses souvenirs et sa haine. Le passé perdait pour lui de son odieuse amertume : l'activité de son ame se reportait exclusivement sur les brillantes garanties du présent ot sur les glorieuses promesses de,,l 'avenir.

D'ordinaire, Daniel et le duc travaillaient jusqu'à cinq heures. Venait alors le moment du dîner. Au sortir de table, les deux familles montaient dans une de ces charmantes embarcations à \oiles , qui se nomment en Hollande beurlschips et auxquelles la finesse de leur construction donne une agilité sans exemple. Un seul matelot dirige ordinairement le beurtschips et le manœuvre avec une facilité qui tient du prodige, grâce à de légers mouvements imprimés à la voile. Il ne faut pas néanmoins se montrer inexpérimenté ou distrait : la moindre maladresse peut livrer la toile au vent et faire chavirer la barque.

Enfant de la Frise et habitué, dès sa plus tendre jeunesse, à conduire une chaloupe ou

â iulter coiUi'C la inei , Daniel remplissait or^ dinairement les (onctions de pilote. Ces promenades, le soir, après les fatigues d'une journée de chaleur, étaient pleines de charme pour Marianne et pour Marguerite qui ne pouvaient se rassasier du bonheur de se trouver réunies. Daniel, de son côté, goûtait une joie enfantine à naviguer, à pleine voile, sur une mer qu'il devait bientôt anéantir,

M. de San-Piétri faisait souvent partie de ces excursions auxquelles on donnait, presque toujours , pour but , un point du littoral, important à reconnaître.

Un soir, déjà, la duchesse avait pris place danslebeurtschips, entre les deux Marianne; le petit Victor s'était établi , selon son habi-

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UkIo, près de sa mère, et le duc venait de s'asseoir sur des carreaux , au pied du mât. Il ne manquait plus que Daniel. On l'appela joyeusement : trois acclamations successives s'élevèrent pour lui reprocher son retard. Enfin , il descendit les degrés du perron de la villa; à la surprise générale il ne portait point le chapeau goudronné et la veste de laine, dont il faisait son costume pendant ses promenades sur mer.

— Je ne serai point aujourd'hui votre pilote, dit-il; une lettre importante que je reçois à l'instant de La Haye, exige une réponse immédiate et nécessite un travail de quelques heures. Le vieux Petermann me remplacera ce soir; il est prudent et habile, quand il a sa raison; je viens de m'assurer qu'il n'a bu, cette après-

midi, que raisonnablement. Au revoir, et bonne soirée!

— Si Daniel ne nous accompagne point , demanda ÎVIarianne , pourquoi ferions-nous cette promenade. Restons avec lui à Builen-Lust.

Marguerite sentit , à ces paroles, son cœur se serrer. C'étaient quelques heures de moins qu'elle allait passer prèsde sa (ille. Elle insista doucement pour que l'excursion ne fût pas différée. Marianne baisa la main de sa mère, et donna au matelot l'ordre du départ.

Daniel alla s'enfermer dans son cabinet et s'y mit paisiblement à travailler. Pendant ce temps, le beurtschips poursuivait avec gaieté sa course. Pclermann , plaçant sa gloire à se

montrer habile pilote, liviiiil avec audace sa voile au vent, el ne reculail pas devant une iniprudence pour faire preuve d'habileté. Le duc^ con)plètement étranger à tout ce qui concernait l'art de diriger une barque, ne prêtait aucune attention aux manœuvres de Petermann, et lisait les journaux qu'on lui avait remis, suivant l'habitude, au moment de s'embarquer. Marguerite et ses deux coin-^ pagnes n'étaient occupées que du délicieux gazouillement du petit Victor qui jouait sur les genoux de sa mère, et qui disait à la duchesse ses plus doux mots.

Le pilote ne tarda point à reconnaître qu'il prodiguait , en pure perte, ses preuves (le savoir-faire maritime. Fanatique de son métier, il se mit à naviguer pour sa propre satislaclion : il se créait des obstacles pour le

seul plnisir de les surmonter; plusieurs fois , il se jeta au milieu des rochers afin de s*assurer que la précision de sa main à manier la voile n'avait rien perdu de sa finesse. Au bout d'une demi-heure de navigation, le vieux inatelot commença à trouver que le soleil frappait vivement sur son chapeau goudronné, et que l'air de la mer était salé, comme le boisdeSganareile. Il porta donc uncoup-d'œil rapide autour de lui, s'assura que personne ne le regardait, tira de sa poche une bouteille recouverte d'osier, en fit sauter le bouchon, et la porta vivement à ses lèvres. Après avoir bu largement, il remit la bouteille dans sa poche, cligna comiquement de l'œil en regardant les passagers, qui n'avaient rien remarqué de cette manœuvre illicite, et fit voler de plus belle le beurtschips sur les eaux.

A cinq inimités de là, enhardi par un premier succès, il donna encore impunément une seconde accolade à la bouteille; après un quarl-d'heure, il jeta cette bouteille vide à la mer et se mit à chanter, à mi-voix, la chanson des matelots hollandais :

« Si vous le voulez, llitje, si vous le voulez, « Nous irons ce soir à la danse avec quatre Ilûles et six violon!^, « Je vous donnerai une belle jupe de fulaine rouge,' « Un bonnet de dentelles à faire envie à une reine, « Et un Capoor avec ses aiguilles d'argent et ses fleurs i\c

[diamanis; « Voulez-vous, Mitje, voulez-vous venir à la danse? »

Peu à peu sa voix s'affaiblit, son chant s'enroua, sa tète s'affaissa sur sa poitrine et sa main lâcha les cordages de la voile, qui tomba flasque et immobile le long du mât.

Le beurtschips s'ivrroia dans sa course.

Le duc surpris quitta son journal el regarda le pilote.

Le pilote s'était profonilément endormi.

M. de San-Piétri appela à haute voix Petertnann. Celui-ci ne répondit point. Il fallut le secouer violemment pour l'obliger à sortir de sa stupeur. Alors, il souleva la tête, regarda le duc d'un air hébété, et balbutia de ses lèvres, que paralysait l'eau-de-vie, quelques mots confus : il était ivre-morl.

Le duc ne put se défendre d'une vive inquiétude. Il se trouvait, avec trois femmes et uii enfant, au milieu de la mer de Harlem, à quatre ou cinq lieues du rivage; et il lui (lail interdit de rien tenter pour sortir de

colle posiiion clangereuse, sous peine de l'aggraver li ignorait comment se dirigeait la voile d'un beurtschips; il savait, (ieplus, combien celle direction était dangereuse pour des mains inhabiles et sans expérience. Après une courte hésitation, il puisa de l'eau et la versa en abondance sur le visage de Petermann , dans l'espoir (jue celte ablution dissiperait l'ivresse du misérable, et lui permettrait de reprendre la direction de la voile. Petermann trouva peu agréables les moyens curatifs employés par le duc, et se débattit. M. de San- Piéîri saisit une hachette (|ui se trouvait sous main et déclara à l'ivrogne qu'il lui briserait la tête s'il n'obéissait pas, sur l'heure, à tous hs ordres qu'il donnerait.

Celle scène effraya, les femmes qui ne tar-

(ièieiit point à coinpivndre les périls de leur situai ion.

Petermann, avec la sinistre soumission d'un loup qu'on enchaîne, se traîna jusqu'au mât et reprit les nœuds de la voile. Le duc lui donna Tordrede dirigera l'instant l'embarcation vers la rive la plus prochaine. 11 pensa qu'il valait mieux passer une mauvaise nuit dansune ferme des environs, que de s'exposer à demeurer, plus longtemps, sans pilote, à la merci des flots. M ne tarda point à reconnaître, d'une manière significative, combien l'ivrogne était loin d'avoir recouvré sa raison. La voile fut présentée au vent avec tant de maladresse que, toul-à-coup, le beurtschips se renversa sur le (îanc et faillit chavirer. Sans le sang-froid du (hic qui se servit de la hachette qu'il {en<iit

à la main jjour couper les conlages et aballre la voile, c'en était fait de récjuipage.

On peut juger de la terreur des trois malheureuses femmes. Le danger n'avait duré que cinq ou six secondes, mais il avait été imminent. Le mât était venu frapper la mer et l'eau avait envahi la chaloupe. Si Marianne ne s'était pas cramponnée, avec son fils, au rebord du banc de l'arriére, si Marianna n'eut, aux dépens de sa propre sûreté, saisi sa maîtresse, tandis qu'elle tenait son bras enlacé aux cordages , la mer eût englouti Marguerite etsa fille. Grâce à la présence fi'esprit du duc , le beurlschips reconquit son équilibre : les femmes épouvantées reprirent silencieusement leur place à l'arrière.

laiidis <jue Marianne s(* dc()onil!ait d(3 son

chàle, seule portion de ses vétemems qui n'eût point été trempée par l'eau et qu'elle en enveloppait Victor , la duchesse et Mariannaexposaient à l'air, pour qu'il les séchât, les habits de l'enfant. Il fallut ensuite qu'elle songeassent à elles-mêmes; le froid les gagnait: le vent du nord commençait à souffler avec violence, tandis que les flots s'émouvaient^ grossissaient leurs vagues, et élevaient plus haut leur voix mugissante.

Après le vent du nord, arrivèrent les nuages; ils cachèrent le soleil et l'azur du ciel, descendirent peu à peu vers la mer, et finirent par se confondre avec elle, en produisant un de ces brouillards épais et fétides qui sont particuliers à la Hollande.

Le duc jeta un regard inquiet sur sa femme.

— il l'aiit nous resij^iM^r à resUu' dans Tinaction , en pleine mer, dil-il; ce misérable, recouvrat-il sa raison, ne pourrait plus maintenant nous ramener à terre : la voile a été mise hors de service; d'ailleurs, quand bien même elle pourrait manœuvrer, il resterait toujours impossible de nous diriger, à travers l'obscurité que produit le brouillard. La mer est pleine de rochers et d'écueils contre lesquels nous irons infailliblement nous briser, dans notre course. Dès que le brouillard se dissipera, nous ne pouvons manquer de gagner la côte qui ne saurait être éloignée. J'ai bien peur toutefois que le brouillard ne dure jusqu'à la nyit et qu'il faille attendre ici, dans l'inaction, le point du jour. Prenez donc vos spositions pour souffrir le moins pos si ble du froid et de l'humidité.

Un silence de décoiirîigement accueillit ces paroles.

Cependant, l'obscurité mêlait ses ombres noires aux vapeurs livides du brouillard; le froid prenait de l'intensité et l'embarcation , entraînée sans doute par un courant sur lequel le hasard l'avait portée , commença à se laisser aller à un mouvement de dérive assez prononcé.

Le beurtschips erra , de la sorte , pendant toute la nuit. Personne ne prononçait une parole! Un gémissement s'échappait parfois des lèvres de Marianne, quand il advenait un choc violent; la duchesse priait; Marianna ne s'occupait que de sa bienfaitrice et lui serrait les mains dans les moments de péril.

Vers quatre heures du matin , le, beurts-

chips reçut, .à l'arrière, une secousse si violente, que les trois femmes furent jetées au milieu de la chaloupe : l'enfant s'éveilla en pleurant; sa mère l'appaisa par un baiser, et reprit sa place au fond de l'embarcation. Elle ne tarda point à sentir un froid plus intense s'emparer de ses pieds, déjà engourdis. L'eau pénétrait, dans le beurtschips , par une avarie que le choc du rocher venait d'y faire.

Quelques minutes suffirent pour que l'intérieur de l'embarcation se trouvât presque entièrement inondé.

Leduc saisit le bras de Marianna , el lui dit à l'oreille :

— Nous sommes perdus, si vous ne bou-

cliez point cette, voie d'eau. Voici iiia cravate et mon gilet, efforcez vous de l'introduire dans le trou qu'a fait la pointe du rocher ; hâtez-vous, ou nous couLpns à fond!

11 prit, en même temps, son chapeau goudronné et celui de Petermann, et s'en servit, secondé par la duchesse, pour vider le beurtschips. Marianna se coucha dans la barque, et ne tarda point à découvrir le trou par lequel l'eau envahissait le petit bâtiment. C'était une large ouverture, que la pointe d'un rocher avait faite. Après de longs et pénibles efforts, elle le calfeutra avec assez de bonheur pour ôter tout passage à la mer. Elle se releva ensuite, et vint seconder M. de San-Piétri et la duchesse.

Cependant, le jour commençait à paraître.

Quoique le brouillard couvrît encore la mer, il avait ccpeudant perdu de son intensité et permettait au soleil de montrer un disque pâle , à travers les vagues.

Tout-à-coup, par un de ces effets magiques particuliers à la Hollande, les vapeurs livides du brouillard se déciiirèrent brusquement, s'évanouirent et laissèrent pénétrer, de toutes parts, la lumière du soleil. Bientôt le soleil lui-même apparut radieux ; l'horizon s'ouvrit et se déploya dans son immensité. Le duc plongea ses regards dans l'espace qui s'ouvrait devant lui, et ne put réprimer un geste d'espérance et de joie.

— La terre! s'écria-t-il , la terre! J'aperçois au loin la côte. Allons, Petermann , votre ivresse doit être cuvée maintenant.

Venez à notre aide! Prenez les rames avec moi et dirigeons-nous vers le rivage qui n'est pas éloigné d'un mille , j'en suis sûr. Eh ! quoi, vous ne me répondez pas? vous dormez encore? Debout! ivrogne, debout!

Petermann ne répondit point et ne fit pas un mouvement.

Le duc irrité le prit par le bras et le secoua avec vivacité. Le bras de cet homme était immobile et glacé.

— 11 est mort! s'écria la jeune fdle en se reculant avec épouvante.

Le duc interrogea le cœur du malheureux; il ne battait point : plusieurs heures s'étaient

écoulées (Jo|)uis qu'il avait rendu le <lornier soupir. Tout secours était inutile.

On peut juger de l'effroi que cette mort causa à Marianne et à sa mère.

— Monseigneur, dit Marianna , qui comprit la nécessité de sortir le plus promptement possible d'une pareille situation , je suis la fille d'un marin, vous le savez; donnez-moi une de ces rames, prenez l'autre, et, si Dieux nous protège, nous gagnerons bientôt le rivage.

Elle saisit, de ses mains délicates, une des rames et se mit à la manœuvrer avec une vigueur qu'elle sut trouver dans son dévouement. Le duc l'imita le mieux qu'il put. Le

beurtscliips glissa bientôl sur l«s flots : les formes indécises qui apparaissaient à l'horizon ne lardèrent point à montrer des lignes plu* précises et plus distinctes, Marianne et la duchesse ne doutaient plus maintenant de leur salut; le duc encourageait la jeune fille, sur le front de laquelle la fatigue faisait ruisseler la sueur.

Tout-à-coup, le beurtschips reçut un choc terrible, s'ouvrit en deux à Tavant et fut envahi par la mer.

L'embarcation avait frappé contre un rocher que l'eau recouvrait à peine d'un pied. Le duc et Marianna ne perdirent point leur présence d'esprit dans cet horrible danger; ils s'élancèrent sur le roc et y entraînèrent avec eux la duchesse et Marianne, qui serrait

convulsivemeiiL son fils contre son sein. Il était temps : à peine se trouvaient-ils réunis sur la roche, qu'une vague acheva de briser la chaloupe et en entraîna, au loin, les débris, avec le cadavre de Petermann.

La situation des naufragés sur ce roc, à peine large de deux mètres, était épouvantable. L'eau leur montait jusqu'au genoux , et le mouvement des vagues qui se brisaient contre cet écueil , sous leurs pieds, menaçait à chaque instant de les entraîner. Il fallait qu'ils se tinssent cramponnés les uns aux autres, pour résister à cette force qui , sans relâche, les assaillait de ses brusques assauts.

Et le rivage se montrait à cinq ceikts pas... Le rivage, avec le salut, avec la vie!

Le duc espéra quelques instants qu'on apercevrait, de la plage, leur détresse, et qu'on leur apporterait du secours. Il ne tarda point à reconnaître que cette partie de la côte était inhabitée. On ne distinguait, audessus de la nnasse énorme des digues, ni maisons , ni arbres, ni rien qui annonçât un \illage. Aucune embarcation ne se montrait sur la mer ; le mauvais temps en avait tenu éloignés les pêcheurs. Tout-à-coup, la duchesse s'écria :

— Mon Dieu , l'eau moule î

— Insensiblement, en effet, le vent commençait a souffler avec force, et l'eau grossissait. Tout-à-l'heure, elle n'arrivait qu'aux genoux du duc; maintenant, elle atteignait presque à sa poitrine; elhî ôtait, en outre.

toute solidité aux pieds des quatre inl'ortunésj les soulevait et les faisait glisser sur la surface udie du roe.

M. de San-Piétri jeta un regard <]ésespéré sur les trois femmes. Après une courte hésitation, il saisit la duchesse par ses vêtements, s'élança avec elle dans la mer, et se mit à nager vers le rivage.

Néanmoins, après d'horribles alternatives et une lutte longue et terrible contre la fureur de la mer; lutte dans laquelle il faillit succomber plusieurs fois, il parvint enfin à gagner la digue, sur la crête de laquelle il déposa sa femme évanouie. Alors il jeta les yeux vers le rocher. On ne voyait plus hors de l'eau que la tête et les bras des deux Marianne qui tenaient le petit Victor soulevé au-

dessus des flots. Le duc mesura du regard l'espace qui le séparait de ces infortunés, et fît un pas pour se jeter à la nage et tenter de les sauver.

Ses forces étaient épuisées; il tomba sur le sable, et se traîna lentement jusque sur une élévation que formait le terrain. Aucune trace d'habitation ! aucune possibilité de secours ! De désespoir, il s'arrachait les cheveux. Quand il revint près de la duchesse, elle avait repris connaissance. Accroupie sur la digue, les vêlemens en désordre, elle tendait les bras aux trois infortunés.

— Sauvez-lés! sauvez-les ! dit-elle au duc : sauvez-les, par pitié, monsieur!

Il pleurait de rage.

— Vous vo}ez bien que je ne puis les sauver, puisque je ne le tenle pas! dil-il.

— Au nonfi du ciel! par pitié, ne laissez pas périr ces enfants î Sauvez-les comme vous m'avez sauvée!

— Venez , dit le duc ; éloignons-nous de cette scène funeste.

— Il faut les sauver! Je ne veux pas de la vie sans eux ! je n'en veux point ! Oh î ce n'était pas moi qu'il fallait amener sur ce rivage! Sauvez-les, sauvez-les!

Le duc lui montra ses bras meurtris et le sang qui s'échappait de sa bouche et de sa poitrine meurtrie!

— Eh bien ! reprit la duchesse , n'en sauvez qu'une , oui , n'en sauvez qu'une , mais que ce soit Marianne! Marianne et son enfant! Oh! ne les laissez point périr!

En ce moment^ des débris de bâtiment et des morceaux de bois, engagés dans les pierres de la digue, vinrent frapper les regards du duc. Il en forma, à la hâte, une sorte de radeau dont il attacha les principales pièces au moyen de ses vêtements qu'il déchira. Marguerite le seconda avec un empressement farouche ; déployant une force surnaturelle, la frêle et maladive créature maniait et soulevait des poutres qu'un homme robuste eût difficilement remuées. Le radeau fut construit en quelques minutes.

Déjà le duc avait mis à la mer cet esquif;

déjà il avaiiçail le pied pour n'y placer, quand Marguerile, époduc, s'écria :

— Mon Dieu! mon Dieu! sauvez ma lille!

Le duc se retourna avec vivacilé vers sa femme, lui jeta un regard enflammé par la rage, et repoussa violemment du pied, le radeau dans la mer. La mer l'emporta au loin.

— Dieu est juste, madame ! dit M. de San- Piétri; il se charge de ma vengeance. Ma haine et mes soupçons instinctifs ne me trompaient donc point? cette Marianne est le fruit de vos amours avec Anselme.

La duchesse tomba aux pieds de son mari.

— Pardonnez-lui, nunmura-t-ellc, par-

donnez-lui! Je m'enfermerai dans un couvent, je mourrai, je me tuerai, mais sauvezla! Est-elle coupable de mon crime? est-ce à elle d'expier ma faute? Sauvez-la?

Il sourit avec amertume, et secoua la tète en signe de refus.

— Le lâche, s'écria-t-elle, le lâche! Il laisse périr sous ses yeux une femme et son enfant! Opprobre sur le duc délia Ribeira. Il a peur! C'est un lâche!

Un silence morne succéda à ce dernier cri de désespoir. M. de San-Piétri portait tour-àtour sur le rocher et sur la duchesse, son œil sanglant. Il dit enfin :

— Vous avez raison : il vaut autant mourir

que vivre (le l'existence que vous m'avez faite, madame!

11 s'élança dans la mer , saisit un des débris du radeau qui flottait sur les vagues, et se dirigea vers le rocher.

Marguerite, haletante, en délire, le suivait des yeux. Elle jetait un cri quant ils disparaissait sous les vagues. Quand elle le voyait reparaître au dessus des flots , elle bénissait Dieu. A la fin, il gagna la roche; il se montra debout, près de Marianne.

Tout-à coup la mer s'agita avec une violence furieuse, le vent sévit , les vagues s'élancèrent plus haut, plus nombreuses et dérobèrent M. de San-Piétri et les naufragées aux regards de Marguerite.

Quand cette courte bourrasque se fut apaisée et que la mer s'aplanit, Marguerite ne vit plus que les vagues qui se brisaient et qui passaient sur la tête noire du rocher.

— Mon Dieu! dit elle , mon Dieu! que vos châtiments sont terribles!

Elle tomba sans mouvement sur les pierres de la digue.

ou u'ON EN FINIT AVEC BEAUCOUP DE PERSON- NAGES.

Huit jours après le départ des deux familles pour la mer de Harlem, madame Peyraicave avait reçu de Marianne une lettre dans laquelle celle-ci sollicitait son amie de venir passer avec son mari et sa fdle une partie de

la belle saison à Buit-en-Liisl. La ibinine de l'arlisle s'était empressée d'accepter ces offres afïectueuses et de demander quelques détails sur la manière d'entreprendre, le plus commodément possible, le voyage projeté.

Un mois s'écoula sans que Marianne répondît à madame Peyraicave. Une seconde lettre de l'excellente femme resta également sans réponse; une troisième ne fut pas plus heureuse.

A l'inquiétude causée d'abord par cet inexplicable silence succéda bientôt le mécontentement.

— ^Tii t'es trop hâtée d'accepter leurs offres, T. 1. 17

répondit Feyraicave à sa feiimie, un soir (|u'il la voyait pleurer à la pensée de tant d'ingratitude. Ils n'ont plus besoin de nous; ils sont riches et heureux ; nous les avons connus pauvres et à plaindre... en voilà plus qu'il n'en faut pour les tenir désormais éloignés de nous! La vie est ainsi faite!

Madame Peyraicave ne pouvait croire à une si odieuse réalité; elle résolut de faire une nouvelle tentative , et de s'adresser à Daniel lui-même. Sa démarche resta complètement infructueuse. Un silence absolu accueillit cette quatrième lettre.

Aussi, lorsqu'à cinq ans de là, des travaux importants appelèrent l'artiste à La Haye, il fui résolu entre les deux époux qu'ils évite

laieiil avec soin tout ce qui pouriait les rapprocher de roublieuse Marianne.

En France, une pareille erreur serait impossible : cent journaux auraient constaté le funeste accident qui avait fait périr une famille entière; ils en auraient reproduit et propagé partout le récit épouvantable. La presse hollandaise, plus grave et moins experte dans l'art du nouvelliste, n'a point encore organisé un personnel chargé de recueillir les faits dramatiques qui peuvent survenir dans ses domaines. Le naufrage du beurstchips avait eu lieu d'ailleurs sur une rive solitaire de la mer de Harlem; les victimes habitaient le pays depuis peu de temps , et on les y connaissait peu ; enfin quelques bruits vagues de ce malheur s'étaient répandus , il est vrai; mais une maiti mystérieuse semblait

— MO -

s\Mre npprKjuée à les ùtoiilfor et à loni* donner le moins do retentissement possible.

Aussi, lorsque Peyraicave arriva à La Haye, personne ne sut lui donner de renseignennents sur Van-Gastel et sur Daniel. Un reste d'affection blessée le fit s'informer de lui à diverses reprises. Personne de ce nom n'habitait le groupe de villes que forment La Haye, Amsterdam, Rotterdam et Delft 5 l'hôte de l'artiste, conseiller du roi à La Haye, n'avait jamais lui-même entendu parler de cet étranger ; car un Frison est regardé comme un véritable étranger dans la Hollande proprement dite.

Par une exception assez rare dans les Pays- Bas , le conseiller du roi était catholique. Il

sorlail d'une de ces vieilles fainilles originaires d'Anislerdam restées fidèles au premier eu Ile de leurs pères et dont la réforme n'avait pu ébranler la foi. Aussi ne manquait-il jamais de vanter sans cesse ses co-religionnaires.

- — 11 faut bien le reconnaître, lui disait-il un matin, tandis qu'ils visitaient ensemble les établissements publics 5 si la bienfaisance protestante de la Hollande égale, en ferveur, la charité calliolique de la Belgique^ cette dernière se manifeste par des œuvres moins ignorées. A chaque pas, on la voit prodiguer, à toutes les natures de misères et de souffrances, des hôpitaux, des refuges, des béguinages, des asiles et des écoles. Elle pousse la bonté jusqu'à la faiblesse et finit même par encourager la paresse et Tinsouciance. Les ouvriers en Belgi(jue, songent rarement à l'a-

venir. De nombreux élabHssenieiils, qu'ont fondés (les l<3gs considérables et dont les rcvenuss augmentent sans cesse par de nouveaux dons, sont là pour les soigner dans leurs maladies, pour les recueillir dans leur vieillesse, et pour abriter leurs veuves ou pour élever leurs orphelins.

<( En Hollande au contraire et surtout dans la Frise, cette vieille terre toujours âpre et rigide, les hospices ne se soutiennent que par les subsides de l'état. Plusieurs asiles d'enfants trouvés et d'orphelins ont été fermés faute d'un revenu suffisant; chaque fois que ces mesures rigoureuses ont été prises, les villes qu'elles frappaient ont éprouvé une désolation véritable; mais il s'est rarement trouvé un bienfaiteur pour consoler la douleur publique.

« Les orphelins sont nombreux en Hollande; la vie maritime, les navigations lointaines et périlleuses, les épidémies causées par les émanations d'un sol humide et factice produisent beaucoup de ravages et laissent souvent, sans père et sans mère, beaucoup de familles. Les maisons d'orphelins, presque toujours distinctes des maisons d'enfants trouvés, recevaient autrefois les pauvres petits abandonnés, et sans les isoler des proches qui leur restaient, leur donnaient une bonne éducation et en faisaient d'honnêtes artisans qui souvent parvenaient à se conquérir un rang et une fortune honorables.

a Le nombre de ces infortunés ayant beaucoup augmenté, avec l'accroissement de la population , et les revenus des hospices n'étant pas, comme en Belgicjue, alimentés par

dos (Ions loujoiiis croissants , lo gouvernement hollandais pensa plus économique cl plus sage de réunir les orphelins aux enfants trouvés, et d'en former des colonies destinées à défricher les parties encore incultes du sol. A tort ou à raison, ce parti fut accusé de dureté. On raconte des détails poignants sur l'abandon dans lequel se trouvent les malheureux, au milieu de steppes stériles, où le travail de leurs bras, encore débiles, est exploité sans pitié. Un homme de bien , sorti lui-même d'un hospice de Lewarden, Baljée, empêcha, par une dotation considérable. Tan née 'dernière, la capitale de la Frise de livrer ses orphelins à ses colonies; mais on resta sans miséricorde pour toutes les autres villes.

« Les enfants catholiques, plus rigoureusement encore que les autres, sont frappés par

cette mesure générale. Il leur faut aller vivre au milieu d'une population protestante, sans un prêtre pour les instruire dans leur foi, pour les consoler quand la maladie les frappe, et pour leur ouvrir le ciel, lorsque les fotigues de leur nouveau genre de vie et les fièvres intermittentes qui s'exhalent de la terre fouillée par leurs mains les jettent sur le lit de mort. Dans les premiers temps de la colonisation, presque chaque jour, on apprenait qu'une nouvelle victime avait succombé^ et les bulletins sinistres se succédaient avec une rapidité effrayante.

« Peu à peu néanmoins, les familles catholiques, disséminées en petit nombre sur les divers points de la Hollande, se montrèrent moins alarmées. Le bruit se répandit parmi elles qu'un j)retre de leur religion venait de

s'éiablir près des colonies (i'orpheliiiS, cl qu'ils s'était institué le père spirituel de ces pauvres créatures. Plusieurs jeunes colons, rêve nus dans leurs villes natales, racontèrent des merveilles de la charité déployée par ce saint homme qu'on nomme l'abbé Daniel. D'abord simple aumônier volontaire, et sans traitement, il avait obtenu de réunir, le dimanche, les enfants ses coreligionnaires, pour leur adresser des exhortations. Les services qu'il rendait à l'établissement et le dévouement dont il prodiguait des preuves , décidèrent plus lard l'état à lui confier d'abord trois ou quatre orphelins, qu'il emmena, le cœur plein de joie, à son modeste presbytère.

(( Insensiblement la maison du prêtre s'aggrandit et le nombre des élus s'accrut. Bientôt on en conqita cent; c'était plus de la moi-

— Ml —

tié des orphelins catholiques rassemblés aux colonies. L'esprit d'ordre, ia haute intelligence, l'ardente charité qui présidaient à ce refuge, fondé par l'abbé Daniel , opéraient des miracles. Il satisfaisait à tout avec des ressources qui eussent paru insuffisantes pour un cœur moins fervent , et s'occupait avec ardeur de donner à son œuvre de la durée et de l'avenir.

<( Pour arriver à ce but, il fallait créer des instituteurs qui pussent remplacer l'abbé quand la mort l'enlèverait à ses travaux : il les choisissait parmi ceux qu'il avait adoptés. Les élèves, fiers de ce choix , rivalisaient entre eux de dévouement et de nobles efforts.

« Par malheur, la dotation de l'établissement n'était point aussi satisfaisante: cent

niilres élèves cnlholiques n'avaieni pn encore s'y voir admis; cette pensée emplissait d'amertume le cœur de l'abbé Daniel qui avait consacré sa fortune personnelle à la fondation du refuge. Avec l'activité surhumaine que donne une mission sainte, il recourut à tous les moyens, créa sans cesse de nouvelles ressources et ne se laissa décourager ni par la résistance, ni par les refus. On se demandait avec admiration comment cet homme pâle, chétif, blanchi et courbé avant l'âge, trouvait dans sa constitution maladive assez de force pour ne point succomber sous son fardeau. Il dormait rarement ; quoiqu'il se montrât d'un caractère indulgent dans sa fermeté et simple jusqu'à la bonhomie, comme le Christ quand il passa sur ia terre, on ne le voyait jamais sourire. Souvent il tombait dans les accès d'un découragement morne et absolu ;

il restait des heures entières abîmé dans une stupeur pleine de désespoir. A la (in, une larme pesante tombait sur ses joues amaigries et sillonnées par des rides : cette larme soulageait son cœur; il relevait la tête, regardait le ciel et se rejetait dans l'activité de sa mission avec l'espèce de furie d'une ame qui veut oublier et se soustraire à elle-même.

« Tout-à-coup, il y a deux ans, les choses changèrent de face; la gêne et les difficultés pécuniaires qui préoccupaient l'abbé Daniel disparurent comme par enchantement. Il fit bâtir un magnifique hospice; il en assura les revenus par une rente de dix mille florins sur l'état; enfin ^ pas un enfant catholique n'est resté en dehors du refuge des orphelins. Cette fortune subite a vivement excité la curiosité; personne n'a pu deviner le mot d'une énigme

(\\ic Tabbc Daniel s\)l)iiiio à tenir secrot. Si vous en avez le temps, je vous engage à visiter cet homme et l'établissement qu'il a fondé. Vous trouverez, dans cette excursion^, un intérêt des plus grands. Je pars demain pour y conduire deux pauvres enfants qui viennent de perdre leur mère. Voulez-vous m'accompagne r? ))

Peyraicave accepta de grand cœur cette oiTre ; le lendemain, ils partirent pour la colonie.

Arrivés à un demi-mille environ du refuge dont on distinguait déjà au loin les vastes édifices, l'artiste aperçut, devant lui, un vieillard de haute taille, et qui faisait route le bâton à la main. Tandis que l'artiste le regardait avec curiosité et qu'il cherchait à reeon-

naître cet liouiine donl les iiails ne lui semblaient pas étrangers , son compagnon de voyage se prit à rire.

— C'est un bourgeois de Lewardeen, c'est le bourgmestre Van-Gastel. Tout ie monde s'étonne que le roi Guillaume et la capitale de la Frise maintiennent dans les fonctions importantes qui lui sont confiées, un pauvie diable dont le cerveau se trouve fêlé par des revers de fortune qu'il a éprouvés autrefois. Quoiqu'il touche un traitement de six mille florins , il se livre aux plus incroyables exagérations que puisse inspirer l'avarice. Pauvrement logé, il se refuse du charbon l'hiver, semble se reprocher le peu d'aliments qu'il mange pour s'empêcher de mourir de faim , et n'a point renouvelé ses habits depuis six ans. Sa fenune est morte; son fds Pétrus ,

(iovenn un des riclKJS conunerçaiUs dellol terdam, a lonlé plusieurs (ois de l'arraclier à celle vi^ misérable. Rien n'a pu changer l'inébranlable volonté du vieillard. Malgré ces apparences de folie, le roi lui témoigne une amitié des plus honorables, et le mande souvent à La Haye.

— Qu'est devenu l'autre fds de menheyr Van-Gastel? demanda Peyraicave.

— J'ignorais qu'il eût un second fils, répliqua le conseiller.

— - Mettons pied à terre , et accostons cet homme, dit le peintre. C'est une de mes vieilles connaissances.

La voiture s'arrêta; ils descendirent, et

tous deux pressèrent le pas , de manière à bientôt rejoindre menlieyr Van-Gastel. Celuici répondit par un salut brusque au conseiller , mais la voix du peintre le ùi tressaillir. H se retourna vivement. Dix années l'avaient bien changé. A peine quelques cheveux blancs et rares garnissaient-ils encore son crâne chauve et labouré par des rides profondes.

— Voulez-vous permettre à un ancien ami (le vous serrer la main ? demanda Pey raicave.

Le vieillard attacha sur lui ses grandes pru nelies de couleur verdâtre.

— Eh quoi ! ne reconnaissez -vous point le tuteur de Marianne?

— 'Il A —

Le bourgnieslre porta ses mains avee inquicludc sur la large ceinture de cuir qui ceignait ses reins; il les passa ensuite sur son front et ne répondit pas.

— Voici quatre années que je n'ai reçu de nouvelles de Daniel et de sa femme , continua l'artiste; \oulez-vous bien m'en donner?

— Que venez-vous faire ici? demanda menheyr Van-Gastel sans répondre à la question qui lui avait été adressée: laissez reposer les morts en paix.

— ^ Les morts! que dites-vous ?

— Bien heureux ceux qui sont morts, parce qu'ils dorment, continua le bourgmestre en

cilaiK les propres paroles du Psainne (1).

Et il liâla le pas pour s'éloigner de Pey raicave.

— Menheyr ! dit ce dernier en lui saisissant le bras, tirez-moi du doute plein d'inquiétude où vos paroles m'ont jeté. Qu'est devenue Marianne. Au nom du ciel et par ralTection cpie je lui porte, apprenez-le moi!

Le bourgmestre le regarda et vit des larmes dans ses yeux. Sans s'inquiéter du conseiller, il passa son sous bras le bras du peintre, et l'entraîna jusqu'à la maison des orphelins catholiques. Là, sans interrompre sa marche brusque et sans proférer un mot , il conduisit

(!) Bead morlui, quia dormiunlur.

rarlistc dans un petit cimetière. Il s'arrêta enfin , et indiqua du doigt un nionumenl en pierre noire, sur lequel se trouvaient gravés ces mots : Marianne de Selvignies , — Yïcior Van-Gastel , — Antonio de Sati-Piétri, — Marianna.

Suivait une date ; une seule pour tous ces noms.

— Bien heureux ceux qui dorment, parce qu'ils sont morts, répéta le bourgmestre en montrant un ecclésiastique qui s'avançait vers eux.

11 fallut quelques instants pour que Peyraicave pût reconnaître les traits de Daniel dans le visage flétri de ce prêtre.

Daniel lendit avec une profonde émotion la main à son ami, qui ne pouvait réprimer ses sanglots. Il leva ensuite les yeux au ciel , et y tint quelques instants fixé son regard plein de douleur et d'espérance. Peyraicave était tombé a genoux , et, suivant l'admirable expression de Bossuet, i^épandait des larmes avec des prières sur celle tombe qui renfermait tant de victimes. Quand ii se releva, Daniel lui fit signe de le suivre, et remmena vers son presbytère.

— Dieu , dit il , m'a puni dans mon orgueil. J'ai voulu dompter les éléments, j'ai voulu maîtriser la nature et dire à la mer : Recule, désormais tu n'iras pas plus loin. La mer s'est ri de mes menaces, et quelques minutes lui ont suffi pour anéantir mon bonheur. !VIa femme et um)!i (ils!... Mon ami, depuis

cin(| ans, jo n'ai pu m'accouluiiicr encoio à l'épouvantable idée do leur nioil. La prière elle-mônic ne saurait urapporler ni consolation ni trêve... Et pourtant, je ne suis pas ici le plus à plaindre, il faut encore que je trouve la force de consoler une infortunée plus misérable que moi.

Menlie^r Van-Gastel vint les interrouipre.

— Daniel, dit-il, prends ces quinze cents florins. Je dois repartira l'instant; j'ai soixante milles à faire pour retourner à Lewardeen, et dans quatre jouss mes fonctions m'obligent à m'y trouver.

— A votre âge, vous entreprenez un par<iil voyage à pied, menlieyr! s'écria Peyraicave.

— Il ne me reste plus que trois mille florins à payer pour acquitter ma dette , intérêts et principal. Demande i\ Dieu, mon fds, que je ne meure point avant de t'avoir remis en entier celte somme, reprit le vieillard qui, dans sa préoccupation profonde, semblait ou n'avoir point entenihi, ou dédaigner la question de l'artiste. Adieu, Daniel, à bientôt.

Et il s'éloigna sans tenir compte de la fatigue (jui faisait ruisseler la sueur sur son visage.

Quand il se fut un peu éloigné de la maison des orphelins, il tira de sa poche une de ces petites plies, desséchées au soleil, qui servent en Hollande d'aliment à la classe pauvre , et fit sans s'arrêter un si frugal repas. Bientôt

il (disparut, car il maichail avec une vif^^uciir lout-à-fait juvénile.

Tandis que Peyraicave le suivait des yeux , il entendit tout-à coup s'ouvrir une des portes 4^érieures du presbytère. Une femme, ou plutôt un fantôme, soutenue par deux orphelines élevées dans l'hospice, se traîna vers un fauteuil et s'y laissa lomber en gémissant. Quand elle aperçut Peyraicave , un tremblement convulsif agita tous ses membres : elle montra au voyageur, par un geste de douleur inexprimable, le cimetière et le tombeau qu'on apercevait de la fenêtre : c'était Marguerite , c'était la comtesse de San-Piétri.

— Je Tai vouée au malheur! je l'ai luée ! dit-elle... La mère et Tenfanl ont j)éri sous iiies yeux... et j'ai survécu, moi! (3( je ne

puis mourir! et j'ai peur de la raori , ajoulat elle après uu moment de silence. Dieu me pardonnera t-il quand je paraîtrai devant son tribunal terrible , et qu'il me demandera comme à Caïn : Qu'as-tu fait d'Anselme? qu^as-tu fait de Marianne? qu'as-tu fait de son enfant! qu'as-tu fait du comte de San-Piétri? Oh! pitié, pitié, mon Dieu!

— Dieu pardonne à la prière et au repentir, ma mère; vous le savez bien, interrompit doucement le prêtre.

— Sans ma (juite, Daniel aussi serait heureux ! Vous ne savez pas ce qu'il souffre ! La gloire, la fortune, le bonheur, l'amour d'une femme et d'un enfant le comblaient de joies Lnefl\)bles... Il se dessèche lentement dans la solitude, dans le désespoir et dans l'isolement.

Saprôse^ce ost poiu' moi un rcinords qui inc déchire. J'ai élé fatale à tous ceux que j'ai aimés! Lui, ilu njoins, il lui reste la paix de la conscience et l'ardour de sa charité. Naguère encore , il a , sans hésiter , vendu la gloire qu'il s'était conquise, (ju'il avait rêvée toute sa vie, pour assurer l'avenir des orphelins dont il est devenu le père...

Daniel se hâta de l'interrompre.

— Parilon , dit-elle , pardon ! ma raison s'égare quelquefois, vous ie savez. La vue de cet ami dévoué de ma (ille a redoublé la confusion de mes pensées; la fièvre qui me dévore devient plus bridante encore!

Elle toinba sans connaissance dans les bras de IHmiel. Peyraicave se hâta d'appeler les

deux orphelines qui s'étaient éloignées; elles parvinrent à ranimer madame de San-Piétii, dont le premier regard , en renaissant à la vie , fut pour la tombe qui renfermait Marianne.

Il tardait ù l'artiste de qintter ces lieux pleins de douleur. 11 y respirait mal à l'aise; il se sentait sans force et sans courage devant la morne résignation de Daniel et en présence du désespoir de Marguerite. Après avoir rapidement parcouru rétablissement fondé par le fds de menheyr Yan-Gastel , il remonta enfin en voiture, et se hâta de repartir pour La Haye. Ce ne fut qu'après avoir rejoint sa femme et sa fille, que les impressions sinistres laissées dans son ame par sa visite au refuge des orj^lieiins parvinrcuit à se dissiper un [)eu.

Un matin rju'il se promenait dans les i nos i\(\ {a\ Haye, on compagnie du conseiller, un élégant coupé passa rapidement près des deux amis, et Peyraicave reconnut, non sans surprise, Ernrsi de Mandelle , nonchalamment étcnihi dans cette voiture.

H salua de k^main son ancien ami; Ernest lui rendit ce salut, mais sans donner au cocher Tordre d'arrêter.

— Vous connaissez M. le comte de Mandelle? demanda le compagnon de Peyraicave; je vous en félicite; c'est une des hautes intelligences de notre époque. Il a conçu un des plus vastes (1( sseiiis que puisse crée; le génie humain : le dessèchement de la mer de Harlem.

— C'est M. de Manclelle à qui la Hollande doit celle idée? demanda Pcyraicave avec stnpéCaction.

— - Ses |3lans sont admirablement créés : les combinaisons commerciales qui s'y rattachent attestent une intelligence sans rivale pour les opérations financières. ÎSous nous y connaissons nous autres Hollandais. Avant quatre années, des moissons couvriront le sol fécond, occupé encore aujourd'hui par la mer de Harlem.

Les paroles de Madame de San-Piétri :

(( Daniel a, sans hésiter, vendu la gloire qu'il avait rêvée toute sa vie, » revinrent alors au souvenir de l'artiste, elles lui expliquèrent comment Ernest de Mandelle se trouvait un homme de génie, et de quelle source prove-

iiaioiil les soiinrics considérables, (|ui, toiilà-couj), avaiciU assuré l'existence el l'avenir (hi refuge des orphelins catholiques. Il soupira, en se demandant combien il fallait que la douleur eût détaché Daniel des illusions de la terre , pour lui faire vendre , à deniers comptants, et livrer à un autre la célébrité due à son nom et à la reconnaissance de son pays qu'il avait méritée.

— Tout à-l'heure, dit-il avec ironie, j'irai féliciter mon ami M. de Mandelle. Sa femme hî;»bite-t-elle avec lui à la Ha\e?

Le conseiller sourit.

— Je vous engage à ne point parler de sa femme à M. de Mandelle.

— Comment cela^ mon digne ami?

— C'est qu'il y a liois mois, elle est [jarlie pour le Mexique avec un jeune marquis italien. Les grands hommes ne sont point heureux en lemmes, vous le savez ; témoin Jean-Jacques Rousseau et INapolétyi-

— Le vieux docteur Kreischmann est vengél murmura l'artiste, qui se hâta d'aller rejoindre sa (emme pour lui conter tout ce qu'il venait d*apprendre. Quand il eut fini, Madame Peyraicave lui prit la main :

— Nous avons été parfois assez ingrats pour murmurer contre le sort que Dieu nous a fait, dit-elle; nous à qui , dans sa miséricorde^ il a donné le travail, la paix, la tendresse et une fdle bien-aimée! Bénis soient l'obscurité et le calme de notre vie!

— AiDcnl répondit Poyraicave d'un air moitié boulïon et moitié atlendri.

Et il embrassa sa femme.

OU l'on suit l'exemple de ROUSSEAU c

Jean-Jacques Rousseau, après avoir termi né la Nouvelle Héloïse, publia en forme d'ap pendice, à la fin de son ouvrage , un autre petit roman , intitulé les Amours de Mylord Edouard Bomston. L'auteur de Marianne deSel-

vicjmes, demanile à ses lecteurs la permission d'imiter l'exemple donné par ce grand écrivain, et de joindre au récit des aventures de la pauvre orpheline, l'histoire des amours de Peyraicave. Ce hors-d'œuvre qui aurait arrêté la marche du récit si on l'eût intercalé dans le livre, servira à compléter le caractère de l'artiste. Il expliquera comment la nécessité dompte les caractères les plus fougueux, et les jette à bas des excentricités les plus romanesques, pour les enchaîner aux réalités les plus positives de la vie. « Gomme l'a dit a Montaigne, le mariage et la pauvreté sont « deux mords pour lesquels il in'est point de « bouche dure. »

Maintenant que j'ai terminé ce prolégomène comme disent les savants, je commence l'histoire des amours de Pey raicave et de sa femme.

En 18... lesépoux Maiibei lier élnicnt assurément le plus heureux ménage du faubourg St- Antoine. Chef de bureau au ministère des finances, M. Georges Maubertier avait pris pour femme une jeune fdie sans fortune, mais qu'il aimait avec passion : il savait bien qu'il renonçait à peu près à toute chance d'avancement administratif, et n'en avait pas moins persisté à conclure cette union. Il passa donc gaiement, d'une aisance de garçon fort élégante à une vie d'bomme marié, enlourée d'une économie sévère, car il fallait, non-seulement songer au présent, mais encore à l'avenir.

Madeleine Desjardins, par la sérénité de sa prévoyance, par la douceur de ses habitudes et par la tendresse qu'elle vouait à Georges, sut ôter à un pareil changement tout ce qu'il pouvait avoir de pénible. Son mari, grâce à

elle, ne reportai I ses yeux sur le passé que pour les ramener avec un sentiment de joie sur le présent. Jamais il n'avait approché, depuis sa jeunesse, d'un bonheur aussi compiel que le sort dont il jouissait. Exempt d'inquiétude, sans secousses, et à l'abri de la plus légère agitation intérieure, il passait la journée au ministère, où il s'acquittait consciensieusement de ses devoirs, d'ailleurs peu fatigants et peu compliqués, rentrait chez lui vers quatre heures et demie, et trouvait toujours sa femme prête à faire une promenade, si le temps le permettait.

La pluie ou le froid rendaient-ils cetteexcursion impossible, Madeleine se mettait au piano, chantait les airs qu'elle avait étudiés pendant la journée, et ajoutait encore , par sa gaieté calme et sa beauté ingénue, au charme

et au bien-être d'un petit logis dont la radieuse propreté eût émerveillé une Flamande elle-même. Le soir , des visites à quelques amis, et de rares excursions au théâtre, occupaient leurs soirées et les menaient jusqu'à l'heure ordinairement peu avancée à laquelle ils se couchaient.

Le seul chagrin qui jetât quelque nuage sur cette existence, ou plutôt le seul don que Dieu leur eût refusé, c'était îa naissance d'un enfant, ils avaient passé leur vie à espérer et à désespérer celte grande joie, ils arrivèrent, Georges à soixante ans et Madeleine cinquante, sans que Dieu eût exaucé le plus ardent et peut-être l'unique vœu des bonnes gens. Alors, M. Maubertier demanda sa retraite, et acheta une maisonnette, avec un jar^iin, à l'extrémité de la rue du Petit-Musc. Il fut toul surpris, lorsqu'il consulta le vieux notaire qui s'était

charge de. placci el do l'aire Iruclificir ses économies (le chef de bureau, d'apprendre qu'il |)08sé(]ait encore, y compris sa pension de retraite, quatre mille livres de revenus. C'était une fortune véritable pour les deux vieillards; ils se mirent joyeusement en possession de leur habitation nouvelle que les soins de madame ^Jaubertier ne lardèrent pas à transformer en véritable Eldorado. Quant à M. iMaubertier, en se voyant possesseur d'un jardin de quinze pieds carrés, il se prit d'une ardente passion pour les fleurs, résolut d'avoir une collection de roses, el, grâce à cette innocente manie, devint plus occupé et plus surchargé de travaux qu'il ne l'était naguère au ministère des finances. Il bêchait, hersait, sarclait, fumait, taillait, greffait, du matin jusqu'au soir; se sentait soucieux quant le vent soulllaii de bise, et se hâtait d'étendre sui' ses

— tiur^ —

chers arbustes une sorte' (îe lente, dès que le soleil chauffait trop violemment le trésor parfumé. Et puis c'étaient les espèces qui manquaient à sa collection, les pieds de rosier qui venaient mal, les greffes qui s'atrophiaient, les semis stériles et mille autres chagrins du même genre ! Car la passion des fleurs, comme tous les autres passions, abonde en soucis et presque en douleurs. Aimer mêmedes plantes, c'est encore souffrir.

Madame Mauberlier s'associait à toutes les innocentes émotions de son mari : Catherine, jeune servante attachée à leur service, depuis huit années, servait à la fois de jardinier-adjoint dans le parterre, de femme de chambre au logis et de marmiton à la cuisine. Je dis marmiton, car sa maîtresse ne dédaignait point de préparer elle-même, de ses belles

mains bhmdies, à ongles roses, les mets prineipaux du dîner.

Catherine , sans cesse en contact avec ses maîtres, était devenue presque leur enfant d'adoption. Quoiqu'elle ne sortît jamais avec eux des régies les plus révérencieuses du respect, elle avait néanmoins son droit d'observation : ses propos naïfs et pleins de bon sens n'étaient pas les moindres distractions des deux époux. Catherine comptait environ vingt-six ans : elle en avait dix-huit lors de son entrée au service de madame Maubertier. Petite, mais bien découplée, elle savait donner à ses cheveux bruns, toujours coilïés avec soin, une élégance en harmonie avec des yeux noirs pleins de pétulance , et qui faisaient moins remar(juer une bouche ({uelque peu plaie et un visage trop carré. !>u resle.

vive, alorle, gaie, adroite, faisant sa besogne sans bruit et sans embarras, aimant ses maîtres jusqu'au fanatisme, et prête à tout pour défendre leurs moindres intérêts. Pauvre orpbeline , habituée aux mauvais traitements jusqu'au jour ou madame Maubertier l'avait prise pour sa servante, elle se serait estimée heureuse de ne plus recevoir les coups du beaupère brutal qui l'avait élevée et de manger du pain tout sou appétit. Jugez donc de ce qu'elle éprouva lorsqu'elle n'entendit que des ordres faciles, et dits de la voix douce d'une maîtresse sans caprice et sans exigence! Une métamorphose si rapide et si complète devint le résultat de ce changement de vie et de ces bons procédés. Comme la jeune fille des contes de fées, Catherine jeta la peau noire et rude qui rcnvelopj)ait , et devint la caniérière que je vous ai dite, heureuse et faisant la joie de ses maîtres.

Cependant, une année après avoir pris possession de leur maisonnelte, les vieux époux commencèrent à observer , chez Catherine , une tristesse incompatible, en apparence, avec son caractère franc et joyeux. Elle semblait triste et préoccupée, entendait, sans les écouter, les ordres que lui donnait sa maîtresse, commettait à chaque instant des erreurs et se laissait surprendre souvent à répandre des larmes. Quand on l'interrogeait sur la cause de ses chagrins, elle niait qu'elle eût pleuré, ou bien elle alléguait souvent des souffrances physiques. On fit venir le médecin : le médecin déclara ne rien connaître aux symptômes contradictoires que lui expliqua , d'une manière fort embarrassée, la soi-disant malade.

Cependaiu, rien n'était changé, en apparence (lu moins, aux habitudes de Catherine;

tjuaiul elle sortait, ses courses ne semblaient pas à sa maîtresse plus longues que d'habitude. Une fois seulement , madame Maubertier se sentit souffrante, le soir, au moment où elle venait de se coucher. Elle sonna; Catherine ne vint point. Une heure après, quand sa maîtresse tout-à-fait malade sonna de nouveau et lui parla de cette circonstance , elle assura qu'elle n'avait rien entendu , devint rouge comme une cerise et fondit en larmes, quoiqu'elle ne reçût point la plus légère réprimande. L'excellente madame Maubertier comprenait très-bien qu'une pauvre jeune fdle, après une rude journée de travail, s'endormît toute habillée, et ne s'éveillât point à l'appel d'une sonnetle , qui d'ailleurs n'avait poiiH répété son tintement.

Les choses demeuren-nl en cel élal [)en-

daiil six mois environ. Un malin , Callierine entra ehez sa maîtresse, pale comme une trépassée et dans une agitation nerveuse (jui épouvanta la bonne dame.

— Qu'avez-vous, au nom du cieil ma chère enfant? s écria-t-elle.

Callierine voulut parler, mais sa voix s'étoulîa dans son gosier , et ses lèvres balbutièrent sans proférer de son. Elle (it un effort violent et parvint à dire :

— Je vais vous quitter , madame î

— Nous quitter! gémit madame Maubertier presque aussi désolée que sa servante. Nous quitter! et pourquoi donc?

Catherine détourna la tête et attacha sevS yeux hagards sur le papier peint (|ui tapissait la chambre.

— Vous voulez nous quitter ! reprit madame Maubertier qui ne pouvait croire à ce qu'elle venait d'entendre. Quels motifs avezvous d'en agir ainsi ? Ne suis-je pas une bonne maîtresse pour vous? Mon mari ne vous témoigne-t-il pas combien il fait de cas de votre service ?

Catherine fit un mouvement de tête afïirmatif.

— Alors , pourquoi vouloir quitter cette maison ?

- Il le faut! il le faut!

--- J*ai graduolloineiil augiiienté vos gages, sans que jamais vous no l'ayicz demande; cependant, si vous voulez encore une augmentation, dites quelles sont vos exigences, et je m'y soumets à l'avance. Je le fais pour mon mari , et non pour moi; car je le comprends, vous n'avez point et vous n'avez jamais eu d'affection pour moi.

— Ne dites point cela, ne dites point cela, madame! Vous le voyez, je m'en vais la mort dans le cœur... N'ajoutez point à mon désespoir!

— Pourquoi n'avoir point confiance en moi? pourquoi ne pas me dire votre secret ? demanda madame Maubertier émue. Me suis-je montrée pour vous si sévère que je ne puisse pardonner et même consoler une faute?

— Madame, pardonnez-moi. Je mourrais plutôt à vos pieds que de rien vous dire. Au nom du ciel, n'insistez pas et laissez-moi partir.

— Eh bien ! reprit madame Maubertier froissée de cette obstination , je vais régler votre compte, allez préparer vos bardes!

Catherine sortit et revint quelques instants après. Elle trouva , disposés sur la table , un certificat et une pile de pièces de cinq francs.

Elle prit l'un et l'autre de ces objets, sans oser lever les yeux, passa devant M. Maubertier, assis près de sa femme, et s'éloigna du plus vite que le lui permirent ses jambes qui se dérobaient sous elle. En passant la porte,

cll<' faillit s'évanouir ; mais oUo rassninblu toutes SOS forces et parvint à gagner la rue.

Tandis que cette séparation s'accomplissait chez M. Maubertier, et laissait les deux vieillards dans un découragement et dans un abandon difficiles à dépeindre, un jeune soldat se promenait dans la rue Saint Antoine, le bonnet de police sur l'oreille, et avec tous les airs les plus fringants que puisse avoir un \oltigeur. Il s'arrêtait devant les femmes qui passaient, frisait ses cheveux et semblait professer l'estime la plus exagérée pour son museau eifronté et sa moustache roussâtre. Un disciple de Gall eût lu, du premier coup-d'œil, sur ce front étreint, surmonté d'un crâne repoussé brusquement vers la partie supérieure, un extrême orgueil, auquel l'intelligence n'apportait aucun correctif. Dès qu'il aperçut au

loin Catherine, il courut à elle, passa les bras autour de sa taille, et sans tenir compte ni île la pâleur, ni du trouble de la pauvre fdic :

— Ah! payse, dit-il, je n'oublierai jamais cette preuve d'amour. Tendre et iidèle , ma belle!

Cette mauvaise rime, qu'il regardait comme une chose fort spirituelle, s'il faut en croire la manière emphatique dont il la débitait^ resta en pure perte, et ne fut, sans doute, pas même entendue de Catherine, qui tomba sans connaissance à ses pieds.

Un pareil accident ne manque jamais, à

Paris, de rassembler aussitôt des curieux. La

tête de Catherine frappait à peine le pavé que T. I. 20

— AOi) —

déjà on s'empressait autour crollc : les uns demandaient à grands cris du vin pour ranimer la malade; les autres se pressaient pour ne rien perdre du beau spectacle d'une créature souffrante, et que la mort semblait avoir saisie de sa main glacée.

— Ce n'est rien, dit en riant bêtement le voltigeur : on connaît ça! des évanouissements de femme, il ne faut qu'un baiser pour les dissiper.

Et il se pencha en effet pour donner un baiser à Catherine. Le hasard voulut qu'elle ouvrît les yeux, au moment où le soldat allait employer ce moyen insolent. Ce fut donc au milieu d'éclats de rire grossiers qu'elle se ranima. Elle fit un effort, prit le bras de soii

compagnon el s'éloigna précipitaninionl avec lui.

Quand ils eurent gagné une des rues voisines du boule\art, ils entrèrent tous les deux dans un cabaret et allèrent s'asseoir à la table la plus isolée. Le soldat commanda de suite un déjeûner copieux; Catherine, la tête cachée par ses deux mains, resta anéantie dans ses pensées et dans ses larmes.

— Allons, payse^ dit le soldat^ quand le garçon eut servi, devant lui, du vin et un énorme morceau de viande; il ne faut pas ainsi se livfer aux larmes. Craindriez-vous de livrer vos jours à mon amour?

L'effet de cette nouvelle rime, faite avec le sourire vaniteux dont le soldat ne manquait

jamais d'assaisonner ses plaisanteries, l'ut encore perdu, car Catherine tressaillit à la voix de son compagnon, sortit de sa rêverie et demanda d'une voix éteinte par les larmes :

— IN'allons-nous point porter de suite, à la mairie, la permission de votre colonel ?

Il cligna de l'œil et répondit d'un air à la fois hypocrite et railleur, auquel tout autre

que la pauvre fdle ne se fût point pris :

— Hélas! par malheur, payse, mon colonel n'est point de retour à Paris.

Elle le regarda fixement.

— Vous me disiez, hier soir, lui avoir parlé,

et reçu la promesse d'obtenir, ce matin, l'autorisation de notre mariage, avec le brevet de blanchisseuse de votre compagnie.

— Mon colonel? Vous faites erreur. Jean Loustallot ne vous a point parlé de cela. J'ai dit mon lieutenant-colonel

— Cela est possible, je ne connais point tous ces grades... Et puis ma pauvre tête est si brisée depuis quelques jours!... Eh bien • la permission du lieutenant-colonel ne suffitelle pas ?

— Elle suffirait, et du reste; mais voilà le malheur : ce matin il m'a dit qu'il pensait plus convenable d'attendre le retour du colonel.

Pendant qu'il parlait ainsi, elle tenait ses

yeux allachcs sur le; volligcui . Si la inoiii<lrc rougeur eût coloré le visage de cet homme, si elle eût aperçu le plus léger indice de mensonge dans ses yeux, la pauvre créature était sauvée. Mais Jean Loustallot savait mentir à dire d'expert. D'ailleurs il pouvait à peine venir à l'esprit de Pinnocente, aveuglée par la passion, que celui qu'elle aimait fût capable de la tromper.

— Qu'allons-nous faire? dit -elle en essuyant ses larmes.

— Le cas est embarrassant, ajouta Loustallot qui crut devoir prendre également une Usure solennelle et attristée.

Votre régiment quitte bientôt Paris.

L'ordre dn départ n'esl pas encore

donné. . . On nous prévient toujours un mois d'avance, comme je vous l'ai dit, payse.

— Que l'aire? mon Dieul

— Il faut louer une chambre, rester à Paris jusqu'à après-demain, et partir ensuite pour Toulon où va notre régiment.

— Sans être votre femme?

— N'avez-vous point mes sennents, ma belle?

— Sans vos promesses, au rais- je quitté la maison de mes bons maîtres?

— Eli bien! douter de l'honneur d'un militaire français, c'est l'offenser, déclama Loustallot.

Voyant rd'iol ([u'avail prodiiil celle tirade banale, il ajoiila :

— Voulez-vous ni'oi'fenseï, Catherine ?Pouvez-\ous douter de moi?

— Vous offenser! douter de vous! Que voulez-vous que je devienne sans vous? Je n'ai plus que vous au monde pour m'aimer et pour me protéger! Douter de vous, Jean, autant vaudrait mourir de suite!

— Il ne faut point mourir. Il faut compter sur moi et m'aimer. Si vous vivez autant que mon amour pour vous, ma chère Catherine, vous atteindrez la fin des siècles... Holà ! garçon, venez recevoir le prix de la carte...

Payez, Catherine, je vous prie.

11 but un dernier verre de vin, se leva de table et oftrit son bras à sa compagne. Tous deux s'occupèrent d'aller chercher un logement dans une des maisons garnies qui foisonnent en ces quartiers. Cenefut pas sans répugnance que Catherine, habituée à la jolie mansarde qu'elle occupait chez M. Maubertier, se résigna à occuper un mauvais taudis, sale et en désordre. Un grabat, une chaise boiteuse et une table formiaent le mobilier.

A la vue de toutes ces tristes choses, la jolie servante de madame Maubertier sentit son cœur se soulever de dégoût. Elle se détourna et songea un moment à retourner sur ses pas. Ce découragement dura quelques instants à peine, et elle reprit bientôt courage.

Peu de minutes lui suffirent pour changer

l'aspect du bouge et lui donner une apparence d'ordre et d'harmonie qu'il n'avait, sans doute, jamais eue. La couverture s'ajusta galamment sur le lit, les rideaux de la fenêtre tombèrent en plis réguliers, la table de bois blanc vit disparaître les taches qui la désho* noraient, et les carreaux de brique rouge qui pavaient la chambre, sentirent, pour la première fois, j'en ai peur, les frictions du balai et de la brosse. Cela fait, Catherine respira plus à l'aise et ne tarda point ;'î recouvrer sa sérénité. Elle se mit à s'occuper presque gaiement de son ménage, et alla chercher tout ce qu'il fallait pour préparer, de ses mains, le dîner des fiançailles. Bientôt les ailes dodues d'un poulet se dorèrent devant le foyer, à l'aide d'une broche improvisée, tandis que les bouillonnements d'un pot-au-feu murmuraient tout bas d'exquises promesses au gastronome voltigeui'.

Les apprêts du dîner fureiil joyeux. Tant qu'ils durèrent, Loustallot parla facélieusement en rimes, et dut conquérir, cette fois, l'attention admirative de Catherine. Je vous laisse à penser du bonheur qu'ils éprouvèrent à table, l'un devant l'autre, échangeant mille bons propos, téte-à-tôte, et surtout sans importuns.

Au milieu de cet avant-goût de son bonheur conjugal, Catherine se croyait en paradis. Hélas! tout -à -coup, une voix vint troubler ce bonheur; une voix inexorable comme celle de l'archange qui chassa jadis de l'Éden nos premiers pères. C'étaient les chants étranges et rauques des tambours qui battaient la retraite et qui rappelaient le fiancé à la caserne.

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— A ce signal, Catherine soupira, quitta la table, et présenta à son fiancé le sabre et le schako qu'il avait déposés sur une chaise,

— Adieu, lui dit-elle. Quand vous reverrai-je, Jean?

Jean refusa de prendre le sabre et le schako.

— Vous m'aimez donc bien peu? dit-il.

- — Je vous aime peu! répéta-t-elie avec surprise et douleur.

— Ne suis-je pas votre mari? Devez-vous me renvoyer ainsi?

— Ahl monsieur Loustallotl nionsieur Loustallolî

— Vous ne m'aimez point, je le vois. Kh bien! retournez chez vos maîtres. Je n'ai pas besoin, je ne veux pas d'une femme qui ne m'aime point.

11 mit, sur sa tête, sa coiffure militaire, passa sur ses épaules le baudrier de son sabre, et ouvrit la porte.

— Jean , mon ami, ne me quittez pas fâché! s'écria Catherine qui fondait en larmes.

Le voltigeur sortit et revint une demi-heure après. Il frappa doucement à la porte et se nomma. Catherine lui ouvrit avec empressement. Elle eut presque peur quand elle se trouva face à face avec Jean, car elle crut remarquer en lui des signes d'ébriété. Elle fit un mouvement en arrière.

— CîUhorinel dit le voltigeur avec une solennité emphatique, Catherine! vous allez être ma (emme. L'aumônier du régiment, qui est un (le mes amis, va nous marier.

— Vous avez donc la permission du colonel?

— Non; mais l'aumônier consent à s'en passer. Le colonel donnera la permission plus tard. Nous en serons quittes pour tenir jusque là notre mariage caché.

Catherine regarda fixement Loustallot qui crut lire dans ses yeux de la défiance.

— Doutez-vous de moi? s'écria-t-il avec colère.

— Douler de vous, serait ne pas vous aimer! répliqua-t elle.

Elle prit son châle et suivit le soldat, qui la conduisit, à deux cents pas de là, dans une rue détournée. Il lui fit monter trois étages, l'introduisit dans une chambre à peine éclairée par une chandelle, et au fond de laquelle on avait élevé une sorte d'autel improvisé. Catherine s'agenouilla, un homme vêtu d'un surplis, célébra les cérémonies du mariage. Catherine, appuyée sur le bras de son mari, se hâta de quitter ces lieux, le cœur triste et Famé oppressée... Elle avait entendu autour d'elle des rires étouffés et des paroles indignes de l'acte pieux qui venait de s'accomplir et décider de toute sa vie.

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