‹ Daniel ToussainChapitre 18 sur 33 · A: ER · texte numérisé non relu

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ans. » Ils invoquent la trop lourde charge qui pèse sur Pierre

Toussain, leur pasteur et superintendant, dont le grand âge

et les vaillants services doivent être pris en considération ; ils

invoquent la nécessité qu'il y a de pourvoir l'Eglise de Mont-

béliard d'un homme capable et suffisant, qui puisse, en

particulier, satisfaire aux exigences des nombreux étrangers

et voyageurs qui passent par la ville; puis ils recommandent

leur candidat comme étant, non’ le premier venu et un

inconnu, mais un orateur de talent et un bourgeois de la ville, ayant prêté serment de fidélité aux princes.

Un jeune diacre (1), André Floret, second pasteur de l'Eglise, collègue de Pierre Toussain, homme remuant et inconsidéré, crut devoir appuyer personnellement la requête des Neuf-Bourgeois Jurés par une lettre (2), où il développe assez longuement les raisons émises dans la requête en faveur de la nomination de Daniel Toussain, ce qui laisse à penser qu'il n’était pas étranger à cette première démarche et que déjà il était l’un des chefs de parti de l'opposition.

Daniel Toussain voyait sans déplaisir cette tentative faite pour lui créer une situation qui lui donnerait plus de poids et d'autorité. Il avait eu soin pourtant de dire qu'il ne s’appartenait pas, ne voulant point sans doute s’exposer au reproche qu’on adressait à Larcher, d'avoir quitté son Eglise sans en avoir obtenu la permission, car Floret et ses amis ne doutaient pas qu’une fois nommé, Daniel Toussain ne restât définitivement à Montbéliard. Il n'avait pourtant de son Eglise d'Orléans qu'un congé de quelques mois, et, selon la coutume du temps, il restait lié envers elle et tenu

(1) Le diacre était un ministre en sous ordre, (2) Voir Appendice, II.

de se mettre à sa disposition. Il espérait bien et prévoyait que son séjour dans sa patrie serait plus long, mais il voulut conserver par devers lui toute sa liberté d'action. Les princes avaient accédé à la requête des Bourgeois, mais non pas sans réserves : Toussain disait ne pouvoir se mettre au service de l'Eglise de Montbéliard que pour trois mois seulement; ils pensèrent sans doute, qu'en si peu de temps il n'aurait pas l'occasion ni le dessein de répandre ses opinions, et qu'il oublierait son ministère en France pour se prêter aux coutumes et aux idées recommandées par eux. Il fut donc nommé pasteur et en reçut notification chez son père, où il logeait, le 17 octobre 1570 (1).

Daniel Toussain remercia dans un discours qui nous a été conservé et que nous reproduisons plus loin (2). Il avait accepté avec empressement, et, semble-t-il, sans arrièrepensée, car il croyait les princes prévenus. Il espérait être dispensé des formalités d'usage, et se mit franchement à l'œuvre qu'il s'était assignée : secourir l'Eglise dans sa lutte contre ses ennemis et ceux des princes, l’instruire et l’éclairer sur ses propres convictions, lui enseigner à persévérer dans la doctrine évangélique. Toutefois les théologiens wurtembergeois ne furent pas longtemps à se méprendre sur le compte de Daniel Toussain ; ils s'aperçcurent bientôt de ses intentions et le dénoncèrent aussitôt au duc Christophe comme un ministre dangereux, s'opposant à l'influence luthérienne; comme un hérétique enseignant les doctrines calvinistes, rapportées de France; réveillant, par sa parole puissante, dans les esprits des fidèles des souvenirs,

(1) Appendice, IIT (2) Appendice. IV.

Sep

qu'eux cherchent à en effacer; invitant el incitant ses auditeurs à rejeter les doctrines et les rites qu'on avait acceptés; infectant l'Eglise et semant la discorde.

On s’émut de leurs plaintes et d'autant plus facilement que le calvinisme était haï à l'égal de l'impiété, depuis longtemps rejeté du Wurtemberg, et que l’on était porté à croire déjà perdu le fruit des longs efforts faits jusqu'à présent pour faire accepter dans la Principauté de Montbéliard la théologie wurtembergeoise.

Le premier résultat de ces alarmes fut de faire appeler Daniel Toussain à Stuttgard pour y rendre compte de sa doctrine. Dès le mois de janvier 1571 (1), c'est-à-dire deux mois après sa nomination, il recevait une première invitation à se présenter devant les théologiens du duc. Toussain eût voulu discuter et convaincre ses ennemis, mais non point se rétracter et se mettre à l’école de ses adversaires ; or, il savait trop bien quel serait le résultat d’une pareille entrevue : il était accusé et serait entendu comme un coupable, et il ne se résignerait jamais à paraître dans de telles conditions, ce qui serait déjà. douter de ses croyances, un commencement de rétractation. Ce qu'on lui demanderait, ce serait d'accepter la présence réelle et corporelle, or il ne pouvait l'admettre. Si les princes tuteurs encourageaient et soutenaient les théologiens, il n'était que plus sûr de sa condamnation, et autant valait attendre la sentence sans répondre à l'ordre de ces derniers, sinon, on ne pouvait que fermer l'oreille aux réclamations des docteurs luthériens. Daniel Toussain résolut donc de ne tenir aucun compte de

(h Voyez Registre de Famille.

one

celte première lettre du Sénat de Stuttgard, de même que d'une deuxième qui lui fut adressée pendant le mois de février, et cela malgré les conseils de ses nombreux amis qu'effrayaient les instructions accompagnant chaque ordre venu de Stuttgard; celles-ci étaient adressées aux membres du Conseil et portaient qu'on veillât à ce que Toussain obéit, sinon qu'on lui défendit la chaire et qu'au besoin on l’'expulsät. Ceux-ci hésitaient à exécuter ce qu'on leur commandait, malgré leur dévouement à la cause luthérienne.

Toussain semblait avoir gagné les sympathies de beaucoup par son courage ; il était donc prudent d’esssayer d’atténuer et d'adoucir les difficultés. Toussain lui-même, venait d’ailleurs de s'arrêter à un parti moyen, sur le conseil de son père et des ministres. Il se défendit dans une lette fière et digne, adressée vers la fin de février 1571, au Sénat. Paul

Toussain nous en a conservé une partie dans sa biographie.

Voiei ce qu'écrivait Daniel Toussain :

Si je n'avais considéré en tout ceci que mon intérêt personnel et n'avais résolu d'être, avant toute chose, parfaitement sincère, ou bien, si je n'avais été lié aux Eglises par ma parole donnée ou par quelque obligation, je me fusse empressé d'accourir à Stuttgard, puisqu'il m'eût été donné de jouir plus complètement de la société d'anciens amis et de maitres, comme aussi de voir de très illustres princes d'un grand avenir et d’une profonde clémence, et de leur présenter mes hommages de vive voix, et peut-être même enussè-je vécu le reste de mes jours en sécurité dans ces contrées où ne parvient pas le bruit des armes. Mais voilà, je suis engagé envers l'Eglise d'Orléans; il me faudra sous peu revedir vers elle afin qu'après l'avoir aidée à son commencement, et alors qu'elle

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était florissante, je ne lui fasse point défaut dans cette épreuve et dans des circonstances si pénibles. De plus, je suis redevable à quelques-uns de mes amis d'une forte somme qu'ils payèrent, sous caution, pour m'arracher des mains meurtrières des soldats. Comment, si je ne me présente point à eux à l’époque fixée, ne m'accuseraient-ils point de déloyauté ou de prévarication ? Mais à la vérité, il y a quelque chose de plus sérieux qui m’empêche de partir pour Stuttgard.Car, pour parler franchement, j'ai connu dans les Eglises de France une foi, une piété, une religion, qui les ont toujours préservées de ces querelles, de ces disputes et de ces écrits virulents; bien plus, depuis dix ans, ces églises n’ont versé, en fait d'encre, que leur sang dont elles ont scellé la doctrine évangélique; et ce dont je m'étonne, c'est que Messieurs les théologiens de Stuttgard leur soient à ce point hostiles, que'je leur devienne moi-même fortement suspect du seul fait que j'ai annoncé l'Evangile dans ces pays pendant quelques années ; et, pourquoi nous attribuer, à ces Eglises et à moi, des erreurs schismatiques et impies, puisque nous sommes d'accord, sur les principaux points de la foi et de lareligion, avec tant d'illustres Eglises de l'Allemagne et des autres nations et que nous acceptons la doctrine des prophètes et des apôtres, contenue dans la Confession d'Augsbourg et expliquée ailleurs par l’auteur de celle-ci. Je demanderai seulement à Messieurs les théologiens qu'ils veuillent bien nous pardonner si nos Eglises n'ont point abordé encore ces questions plus subtiles les unes que les autres, que ni la Confession d’Augsbourg, ni l'Apologie ne posent, et si nous avons attendu que, par le moyen de quelque saint concile œcuménique, ou de toute autre facon raisonnable, on ait décidé quelque chose sur tout cela (1).

Le ton ferme et incisif de la réplique, quilaisse entendre plus de choses encore qu’elle n'en dit, dut faire bondir les théologiens luthériens ; ils menacèrent d'envoyer des com-

(t) Vitae et obitus D. T. narratio, p. 15.

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missaires. pour mettre promptement fin à l'insolence de Daniel Toussain, de destituer son père, Pierre Toussain, et donner la direction des Églises à quelqu'un qui fût plus dévoué à leur cause.

Une lettre de Daniel Toussain à Théodore de Bèze, dans laquelle il lui expose sa situation, va nous renseigner plus complètement encore sur ses sentiments.

Puisqu’il convient, à homme illustre, que les saintes Eglises de Christ soient unies par un lien éternel et que, naguère encore, au nom de l'amitié que tu me portes, tu m'assurais avec tant de géné-

-rosité que tu apprendrais toujours de moi avec beaucoup de plaisir

la situation de notre Eglise, que jamais, ni tes conseils, ni ceux de Monsieur des Gallars (1) ne me feraient défaut, je n'ai voulu commencer à vous informer de tout que par un messager particulier, que le médecin et moi venons d’engager. Je crains, en effet, qu'à cause des difficultés de la route, longtemps impraticable par suite de la neige abondante, tu n’aies point reçu mes lettres du mois précédent, par lesquelles je t'apprenais les finesses et la virulence des théologiens de Stuttgard, qui prennent l'habitude de se déchaîner contre les Eglises de France, et contre moi eu particulier, qui suis de retour de ce pays ; ils me haïssent d’une haine implacable (2). C'est, sans doute, la destinée de ceux qui s’enivrent d'une douce oisiveté, de descendre d'autant plus, sur l'échelle de la piété et de la charité chrétiennes, qu'ils atteignent mieux le faîte des honneurs et de la puissance. Ils se considèrent volontiers comme ceux auxquels il est exclusivement réservé d'assurer la gloire de l'Eglise dans l'avenir, et, par deux fois déjà, ils ont pris soin d'adresser aux seigneurs du Conseil des lettres dont la violence et l’amertume sont au-delà de toute expression et de toute mesure; et ces lettres me concernent et exigent

qu’on m'éloigne d'ici, ou qu’on me fasse comparaître à Sturtgard

(1) Des Gallars, collègue de D, Toussain, s'était réfugié à Genève. (@) Me. odio plusquam Vatiniano persequuntur.

Ne

pour y rétracter ce qu'ils appellent le Calvinisme. Vraiment, ils eussent pu, je crois, émouvoir l’âme d'un stoicien. Pour moi, je suis resté maître de moi-même jusqu'ici, soit parce qu'on ne divague pas volontiers quand on est de sens rassis, soit encore parce qu'il convient que nous soyons toujours semblables à nousmêmes et que nous ne nous départions point, en quelque occasion que ce soit, d'une constante modestie, et d'autant que ceux-là ne peuvent être différents d'eux mêmes.

Et puis, ces théologiens, (Guillaume Bidenbach est bien certainement le docteur auteur et chef de cette cabale), ont corrompu quelques personnages, comédiens auxquels ils ont assigné un bout de rôle : les officiers du duc, les lieutenants, comme ils disent, et le chancelier. Et pourtant aucun de ces libelles n’a été adressé directement à mon père ou à moi. Néanmoins, à deux reprises, les conseillers ont reçu l'injonction de veiller à ce que je comparusse d’abord à Stuttgard, afin de recevoir de la bouche de ces théologiens la saine doctrine, et au besoin même, de défendre tout acte public de mon ministère, jusqu'à ce que descommissaires statuent plus sérieusement; on dit, en effet, que ceux-ci s'approchent encore. Nos conseillers, pour calmer ces dieux, ont écrit beaucoup et avec éloquence, car ils sont des hommes sensés, invoquant l'intérêt de cette église, la pénurie de ministres, la vieillesse de mon père, le bon renom de ma doctrine auprès de tous les gens pieux, disant qu'elle ne sentait en rien l’hérésie ou le schisme. Mais ils on! répondu en chantant toujours la même chanson, me fixant une nouvelle date et m'assurant de leurs bonnes intentions.

Ici, la plupart me conseillent de me soumettre aux ordres donnés et de partir pour Stuttgard, afin d'éviter que ces frelons s’irritent davantage et que l'Eglise en recoive un plus grand discrédit. Je saisissais fort bien, d’après leurs lettres, qu'il n’y avait dans leur proposition aucun bon sens et nulle équité, et qu'ils agissaient mûs par la seule colère et la malveillance, qu'ils voulaient attaquer les Eglises de France, qu'enfin ils m'appelaient non pour discuter, mais pour m'instruire, et que leur intention

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