HAN RE
était, non pas de juger, mais de condamner; dès lors, je n’ai pas pensé que me prêter à la volonté de quelque théologien püt servir à l'édification de l'Eglise ou à mes propres intérêts, d’autant qu'il faut jurer par leur parole pour éprouver leur bienveillance, Aussi ai-je préféré me défendre par lettre, y montrant que j'étais à la discrétion de l'Eglise d'Orléans, qu'il me fallait retourner dans cette ville à la fin de l'hiver, si toutefois on voulait croire à la vérité de mon serment. En outre, je disais que je n'étais point de ceux qui n’ont pas de principe fixe, au point de ne savoir que suivre, parce qu'ils n’ont rien de certain dans leur esprit; je déclarais que j'accepterais et avais la ferme intention de défendre toujours la doctrine que j'avais préchée en France, et qui ne saurait être appelée schismatique, puisque d'illustres Eglises orthodoxes de l’Europe la partageaient avec nous, et qu'une Eglise particulière ne peut à bon droit condamner ‘en ma personne la doctrine de tant d’autres. Leur amitié nous est précieuse, comme celle des autres Eglises de l'Allemagne; mais ce n’est point parce que nous désespérons de notre cause, mais parce qu'il serait préférable, en présence des efforts du Turc et du Pape, qui nous assaillent, surtout en ces temps-ci, que les Eglises évangéliquesunissent leurs forces au lieu de rivaliser entre elles de violence et de haine.
Tu as maintenant, d homme illustre, le résumé de cette cabale et tu verras, ainsi que Monsieur des Gallars, que je n’ai été arraché en France, aux flammes de la guerre, que pour tomber ici dans un nouveau brasier. Le désir de revoir la France me vient si je dois entrer en conflit avec ces esprits particuliers dont nos archontes redoutent l'autorité et auxquels ils obéissent trop.
Tout allait pourtant déjà d'une facon satisfaisante dans cette ville, et les citoyens étaient bien disposés pour la saine doctrine et la discipline de l'Eglise, si cette calamité ne fût venue déranger nos prévisions. On attend l’arrivée des légats ; ils sont en marche et prêts à la lutte. J'apprends qu'ils ont reçu le mandat de m'écarter de tout ministère, et, si faire se peut, de m'expulser de ce pays. Mais, comme les citoyens favorisent ma doctrine, je veux
FO 2e
dire la nôtre, et elle est sincère, et qu'il se sont attachés à moi comme à un concitoyen; comme aussi mon père avec tous les ministres, sauf Larcher, qui n’a jamais été invité aux réunions que nous formons, a déclaré être en parfaite harmonie de sentiments avec moi sur la doctrine et la discipline et ne m’a point prescrit de me prêter aux exigences impies de ces hommes, je pense qu’il y a bon espoir qu'ils voient leur vœu ne s’accomplir que fort peu, quoiqu'ils amènent de Stuitgard iciun certain Monthéliardais, zélé, rompu à ces questions de l'ubiquité, dans l'intention de le mettre à la tête des Eglises. Pour moi, je ne puis évidemment apprécier aucune situation, puisque je suis justement engagé envers l'Eglise d'Orléans, quelque inculte soit-elle. Je sollicite tes conseils, ainsi que ceux de Monsieur des Gallars, si vous pensez qu'on puisse aller au devant de ces maux, ou bien indiquez moi ce que pourraient faire les autres ministres si l'on établissait un ministre ubiquitaire dans cette ville.
… Si maintenant tu as quelque nouvelle de Ja France et en particulier d'Orléans je te prie de me la communiquer; mais ne vous mettez point en peine. Je fais bien des salutations à Monsieur Des Gallars. Je prie Dieu, homme illustre, pour qu'il nous bénisse sans cesse et son Eglise. Mon père, Volmarius et le procurateur Quadratus te saluent.
De Montbéliard, 6 mars 1571 (1).
Daniel Toussain n'avait point espéré en vain. Les théologiens durent remettre leur visite et céder, momentanément du moins, car, jusqu'au mois de juillet, Toussain paraît avoir exercé son ministère avec quelque liberté. S'ilen faut croire sa lettre à Th. de Bèze, il avait beaucoup de succès et plus d'influence encore.
Le duc, qui, sans doute, avait invité ses théologiens à moins de zèle et à plus de modération, dut reconnaître ce
(1) Muller, Daniel Tossanus, p. 2.
is le
qu'avaient de fondé leurs plaintes; il se résigna d'autant plus facilement à user de son autorité que la résistance paraissait se personnifier dans Daniel Toussain et que, celuici écarté, l'influence luthérienne pourrait être conservée. Dès la fin de juillet, il envoya deux commissaires, Jacques Andreæ, chancelier de l'Université de Tubingue, et Christophe Binder, théologien, chargés de visiter les Eglises, c'est-à-dire d'examiner les pasteurs sur leur doctrine. Les instructions qu'on leur avait données élaient formelles : nerien épargner pour maintenir la « vraie doctrine » et extirper l'hérésie calviniste, zwinglienne ou autre. Les théologiens se mirent aussitôt à même de remplir leur devoir. Ils commencèrent par s'entourer des pasteurs qu'on leur avait recommandés comme étant de la pure doctrine
Larcher était de ce nombre. Aidés et éclairés par ces derniers, ils s'enquirent des pasteurs dont la doctrine passait peur être suspecte, afin, sans doute, de ne point les laisser s'échapper et d’user de plus de finesse et de sévérité avec eux. Les deux Toussain étaient suspects et à bon droit : on connaît l'activité du fils et, quant à Pierre Toussain, il avait, leur assura-t-on, « engagé tous les pasteurs, à l'exception des seuls Larcher et Pierre de Toux, à signer un acte qu'il avait rédigé lui-même et portant qu'ils refuseraient tous de se laisser examiner par les théologiens wurtembergeois, qu'ils persisteraient dans les anciens usages et rites ecclésiastiques, et par suite n’accéderaient pas sur cet article aux prescriptions de l'ordonnance de 1568 » (1). Cette attitude hostile indisposa les commissaires, qui s'en-
(1) Note historique, p. 98.
tourèrent de l'appareil de l'autorité publique et procédèrent néanmoins à l'examen des pasteurs, au commencement d'août 1571. Intimidés, tous se laissèrent examiner et déclarèrent, pour la plupart, s'en tenir à la concorde de Wittemberg signée par eux, en 1562. Pierre Toussain refusa dignement de comparaître devant ce tribunal. Daniel Toussain consentit à se laisser examiner et le fut le premier; ce fut pour lui l'occasion d'affirmer hautement ses opinions calvinistes, en particulier sur la Sainte-Cène, et de rejeter la présence réelle. Quelques jours après, le 12 août 1571, Daniel Toussain ne cachait pas tout le ressentiment qu'il avait de ce qui s'était passé; il écrivait à la classe de Neuchâtel :
Combien que le magistrat eut rendu tesmoingnage aux princes du repos et bon ordre de ces églises, ce grand remueur de mesnage, le docteur Jacobus Andreæ, a brigué une commission qu'il a obtenue, de visiter (comme ils appellent) ces églises, ce qui rapporte à l'Inquisition et est du tout semblable. Comme aussy ce nous a esté une grande visitation de Dieu que la venue de cest homme-là, pour ce qu'il s’est comporté avec toute insolence et contre tout ordre ecclésiastique, estant envenimé contre les Calviniens, qu'il nomme ainsy, plus que ne furent jamais les Egyptiens contre les Israélites. D'entrée, il s’est toujours accosté de ce prophane Arquerius, l'ayant à son conseil au lieu de peser les accusations qu'on avoit contre luy (1}.
Les commissaires laissèrent certainement entrevoir quelles seraient les conséquences du trop de franchise ou du mauvais vouloir de quelques-uns. On craignait même que quelque acte de sévérité n'atteignit les Toussain et
(1) Notice historique, p. 98.
Floret, ainsi que nous l’apprendune intéressante requête (4) qui nous permet d’entrevoir les résultats du ministère de Daniel Toussain et nous indique également dans quel esprit agissait cette population.
Cette requête de bourgeois de la ville pour être maintenus en leur ancienne religion et pour qu'on leur conserve leurs ministres, les deux Toussain et Floret, arrivait trop tard, à moins toutefois qu'elle n'ait provoqué la sentence finale; le jour même Daniel Toussain était destitué comme calviniste : Pierre Toussain et Floret n’étaient pas atteints, mais deux autres pasteurs, qui n'avaient pas dissimulé leurs opinions, partagèrent le sort de Daniel Toussain. Le lendemain, 22 août, on donna à ce dernier lecture du décret (2) des princes qui lui interdisait le ministère el toute activité s’y rattachant sur les terres de la principauté. Daniel Toussain répondit verbalement, puis rédigea ses observations qu'il envoya aux membres du conseil (3) dès le lendemain. I se défend d'avoir mérité cette sentence et en rejette tout l'odieux sur son adversaire Jacob Andreæ, qu'il accuse de mauvais vouloir et de tromperie; il reproduit quelques-unes des réponses qu'il a faites au théologien des princes, en particulier sur la Cène qui était le point principal du débat. Il accordait une présence du corps crucifié, du sang de Jésus dans les éléments, présence qui était une communion du corps et du sang, sensible à la foi seule et qui lui était subordonnée. Cette présence élait trop spirituelle pour le docteur luthérien, qui voulait une
(1) Appendice V.
(2) Appendice VI.
(3) Appendice VII.
Li RDS
présence réelle du corps glorifié de Jésus, présence qui existait en dehors des dispositions de l'homme, indépendamment de la foi. Les concessions de D. Toussain ne suffisaient point et son appel à la Confession d’Augsbourg, qu'il prétendait suivre, ne touchait point le docteur Andreæ. Le véritable attachement à la Confession d’Augsbourg, eût consisté à accepter les conclusions dogmatiques qu'en tiraient les théologiens luthériens du Wurtemberg.
Daniel Toussain espéra en vain qu'on entendrait ses plaintes; en attendant il alla prendre une dernière fois avis de ses amis de Suisse dont il avait si souvent demandé les conseils.
Puis il revint à Montbéliard d'où il écrivit à Fabri, ministre à Genève, pour lui faire part des décisions qu'il avait prises et lui recommander son Eglise de Montbéliard (4).
A son retour de la Suisse, il avait trouvé des lettres de son Eglise d'Orléans le rappelant à ses promesses et à son devoir.
Il abandonna donc Montbéliard, espérant bien que la semence qu'il y avait jetée lèverait et produirait des fruits; mais il sentait que, personnellement, il n'avait plus rien à faire dans cette ville. Ses ennemis refusaient de l'entendre. L'intolérance des princes éloignait de lui ceux qui eussent pu le soutenir; ilse heurtait à une théologie qui ne discutait plus et dont l’une des plus grandes forces consistait à se sentir appuyés par l'autorité politique.
Le seizième siècle ne comprenait point la liberté religieuse, la liberté de pensée; on ne la revendiquait que pour
(1) Appendice VIIL.
TEE
avoir le droit d’opprimer, à son tour, avec les meilleures intentions du monde, d’ailleurs. Les princes allemands, délivrés du joug de Rome, songèrent à imposer la réforme à leurs sujets. Daniel Toussain, persécuté à Montbéliard par les luthériens, persécutera, plus tard, ceux-ci pour les amener à « la pure et véritable doctrine », à la vérité calviniste.
Le 17 septembre 4571, Daniel Toussain quitte Montbéliard pour la France, pour Paris. Quelques jours plus tard, le 28 septembre, Pierre Toussain était mis à la retraite et remplacé par Henri Efferhen, docteur en théologie «homme instruit, mais violentet emporté, qui ne savait point faire la part du temps, ni celles des circonstances » (1). Grâce à lui le conflit continua et dura jusqu’en 1574. On vint à bout des derniers opposants par la modération et la douceur. Floret seul fut destitué.
(1) Ephémérides.