‹ Daniel ToussainChapitre 23 sur 33 · SD · texte numérisé non relu

SD

enceinte. La duchesse dut les tenir cachés dans une tourelle de son château, où, secrètement, elle leur faisait parvenir de la nourriture. C'est dans cette tourelle que naquit Paul Toussain, le 17 septembre 1572 (1). Daniel Toussain, que désespérait l’état des choses du royaume de France, — les survivants se préparaient à une lutte suprème, — et sans doute pour ne point susciter des difficultés à sa généreuse protectrice, songea à se réfugier à l'étranger. Il parait avoir pensé à l'Allemagne, d’où était venu souvent du secours aux armées des réformés de France. Ce pays lui apparaissait comme une terre promise, un lieu de refuge sûr, où régnait une liberté entière. Le Palatinat, dont le zèle pour la « Cause » ne s'était pas démenti, venait de s'ouvrir à l'influence calviniste ; Daniel Toussain offrit ses services à l'électeur Frédéric III et se rapprocha en attendant la réponse du prince.

De Montargis, il se dirigea d’abord vers Montbéliard, où il arriva le 3 novembre 1572. Il n'y avait pas lieu pour lui d'espérer rester dans sa patrie; ici aussi, la vérité était opprimée, persécutée. Le spectacle de la situation présente remplissait l'âme de Toussain d'une profonde tristesse; il s’en confesse à l'un de ses amis de Suisse (2), auquel il écri-

vait, deux jours après son arrivée à Montbéliard :

La tristesse causée par des désastres tels que ceux qui ont assailli dure manière si imprévue les Eglises de France frapperait l’âme de stupeur, homme très cher, si nous ne regardions que les choses présentes, non celles qui sont éternelles et à venir, où si nous n'avions devant les yeux que les ennemis de

(1) Vitae et obitus D. T. narratio, p. 18. — Registre de famille. (2) À Rodolphe Gwalther, à Zurich,

l'Eglise, non les amis de l'épouse de Christ et vous en particulier, pères révérés, par l'entremise desquels nous avons reçu la religion véritable, aujourd'hui si vivement combattue. Ce n’est que maintenant, où je puis déverser nos peines dans votre sein, que j'ai enfin le sentiment d’être sorti hors de ce désastre lamentable de la France maudite. Certes, nous apparaissons au monde chrétien comme de véritables phénomènes. Mais je ne doute pas, pères excellents, que vous ne soyez meurtris de nos maux et que, avec nous, vous ne combattiez par vos vœux et vos prières contre ces géants perfides, qui voudraient voir éteindre la lumière de l'Evangile, afin que le nom d'Israël soit effacé de la mémoire. Mais Dieu les renversera bientôt dans sa colère et remplira leur face d’ignominie.

Voici deux jours que le Seigneur m'a ramené sain et sauf dans ma patrie, où se démène une autre espèce d’esprits malfaisants, je veux dire les théologiens wurtembergeois, qui aspirent à interdire l’air du pays à tous les Français. Mais, eux aussi,une fois, Dieu les arrêtera. Je le pri: du fond du cœur de te bénir de plus en plus, homme très illustre, ainsi que le vénérable père Bullinger. — Ton très dévoué, Daniel Toussain. Montbéliard, 5 no-

vembre 1572. Mon père vous envoie à tous deux ses bonnes salutations (1).

Daniel Toussain ne resta que peu de temps à Monthé- Jiard ; il partit pour Bâle. De nombreux réfugiés, et des réfugiés de distinction, ÿ étaient parvenus avant lui (2). Pendant quelque temps, environ quatre mois, sur leur demande il leur fit un culte. Ce fut là, semble-t-il, le berceau de l'Eglise française de Bâle, et Daniel Toussain en fut ainsi le premier pasteur. On possède de lui un discours en latin, qu'il fit le dimanche 7 décembre 1572 à l'Université de la

(1) V. Bulletin, t. XLI, p. 399.

(2) Ibid, t. XLI, p. 410.

TE

ré er LÉ RAT t'a 6e LE a Elie) Et MEN CET:

Énone

ville pour remercier celle-ci de sa généreuse hospitalité envers les.exilés de France.

De Bâle, il écrivit une deuxième lettre à Gwalther, par laquelle il l'informait de son séjour dans cette ville :

Bien que je n'ai eu qu’une fois le privilège de vous voir, très vénéré père, et l’illustre Bullinger, et cela seulement pendant un jour et demi, cependant j'ai eu soin de vous écrire souvent, car dans ce triste temps je ne trouve pas de meilleure consolation que l'amitié des hommes pieux qui vous aide à mépriser la haine du monde en nous appuyant sur Dieu. Aussi, dès que Dieu m'eut permis d'échapper aux flammes de France et de rejoindre les miens à Montbéliard, je t'ai derechef écrit par l'intermédiaire de marchands qui se rendaient à la foire de Bäle. Mais je n'ai encore aucune réponse de vous, sans doute à cause de la distance qui nous séparait. Maintenant que je suis plus près de vous, étant venu à Bâle pour y consoler, par des cultes privés, quelques familles francaises, j'ai voulu vous informer de la chose afin que vous me regardiez comme un frère et un fils qui vous est très dévoué, et afin que vous sachiez en même temps que je n'ai jamais laissé passer aucune occasion de vous écrire. Je prie le Seigneur de continuer de bénir vos pieux travaux et vous conserver en santé, toi, vénéré père, ainsi que l'illustre Bullinger auquel j'envoie mes bonnes salutations.

Ton très dévoué Daniel Toussain.

Bâle, ce 13 décembre 1572 (1).

C'est à Bäle que Toussain reçut, en mars 1573, de l’électeur palatin, un appel comme prédicateur de cour. Quelques années après, et sous le deuxième successeur de Frédéric I, Jean Casimir, il fut nommé professeur de théologie. Nous ne suivrons pas Daniel Toussain en Allemagne où il eut

(1) Voyez Bulletin, t. XLI, p. 412.

Ha S

encore à souffrir de l'intolérance des luthériens, mais où, à son tour, il la pratiqua à l'adresse de ces derniers.

Cette deuxième partie de la vie de Daniel Toussain ne peut être étudiée que sur les lieux mêmes; cette étude sera faite d'ailleurs complètement, sans aucun doute, dans un ouvrage sur Daniel Toussain, que va publier M. le pasteur Cuno. Il nous eût été impossible de-faire autre chose que de répéter les données de la biographie de Paul Toussain et de l'A lgemeine Deutsche Biographie (A). Les deux seules lettres inédites de Toussain que nous avons trouvées à la Bibliothèque Nationale et qui se rapportent toutes les deux à cette période allemande n’eussent pas suffi à donner un intérêt nouveau à notre récit. Nous préférons donc renvoyer aux deux sources que nous citons, en attendant l'ouvrage de M. Cuno.

Nous essaierons maintenant d'exposer simplement quelques-unes des conceptions religieuses de Daniel Toussain par l'analyse des deux seuls ouvrages quise rapportent, non pas directement à l'époque de sa vie dont nous nous sommes occupés, puisqu'ils n'ont été écrits que beaucoup plus tard, en Allemagne, mais qui étaient destinés aux Eglises de France, pour les instruire, les aider à se défendre des attaques des calomniateurs de l'Evangile et les engager à

la persévérance.

(1) Voyez aussi, Muller, Daniel Tossanus, p. 4, 5, 12 ss.; Bulletin, t. XLI p. 394, la France protestante cite un certain nombre de lettres inédites dé Toussain à la Bibliothèque Nationale, à Genève, à Berne, à Neufchâtel et ailleurs.

Page 1